3. CALL FOR HELP

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

L’agent Cooper s’échappe de la Black Lodge, mais se retrouve dans un autre univers inconnu. Son double maléfique est pris de vertiges. Un autre double, Dougie, semble au plus mal lui aussi. 

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Après deux épisodes qui partaient dans une foule de directions, « Call for help » semble presque plus classique. L’épisode se concentre sur Cooper, dans son voyage entre les mondes. L’introduction le montre à nouveau en train de chuter dans l’espace (image qui évoque la réplique de Laura Palmer dans Fire walk with me : « on tomberait de plus en plus vite dans l’espace jusqu’à exploser »).  Cooper se retrouve alors au balcon d’un bâtiment immense. La manière dont son corps atterri évoque les effets spéciaux de Eraserhead, remis au goût du jour des effets numériques. Cooper fait face à une mer violette. Il entre, et découvre une femme aux yeux recouverts de chair. La femme semble asiatique (une réminiscence de Josie Packard ?). Elle veut lui parler, n’y parvient. Une machine obsédante fascine Cooper. Toute la scène est montée avec un effet d’aller-retour d’images très perturbant. Cooper et la femme sortent, l’effet s’arrête, et ils se retrouvent dans l’espace, sur une plateforme volante. La femme semble se sacrifier en appuyant sur un levier, avant d’être projetée dans l’espace. Puis, dans l’espace, une forme flottante apparaît. C’est le visage de Garland Briggs, qui prononce « Blue Rose ». La Rose Bleue, déjà vue dans Fire walk with me. En faisant apparaître Garland Briggs, par la magie du montage, David Lynch continue son travail de réincarnation des disparus de la série (après avoir fait réapparaître Phillip Jeffries/David Bowie vocalement dans l’épisode précédent).

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Quand Cooper redescend, il trouve une seconde femme, devant une cheminée. Cooper retrouve la machine, numérotée d’un 3, émettant des sons étranges. Dans le monde réel, Mister C. est au volant de sa voiture dans le désert. Il est pris de vertiges. Le bon Cooper entre alors dans la machine, comme aspiré par la lumière qu’elle émet. Son corps se déforme, disparaît dans le métal. Ne reste que ses chaussures – encore un effet loufoque et déstabilisant à la Eraserhead. Dans le désert, Mister C. a un accident. Les rideaux rouges lui apparaissent. Il se retient de vomir. Plus loin, dans un village du désert du nom de Rancho Rosa, un autre double de Cooper apparaît : Dougie. Il a une coiffure ridicule, un peu de ventre, des vêtements colorés. Il porte la bague de jade verte… celle vue dans Fire walk with me, et que convoite Mister C. Son bras gauche est soudainement « mort » (comme à la fin de la saison 2). Il est avec une prostituée, d’une grande beauté. La jeune femme part sous la douche, et pendant ce temps, Dougie/Cooper est lui aussi pris d’un malaise. Il vomit. Il est transporté dans la Black Lodge. Là, le Manchot récupère la bague. Dougie « désenfle », se désintègre (le visage disparaît dans une fumée noire, encore façon Eraserhead), et se transforme en bille dorée. Dale Cooper retourne alors dans le monde réel par les prises électriques (! ), dans son costume du FBI. Il se réveille donc dans cette maison, avec cette prostituée, apparemment amnésique. Il retrouve dans sa poche la clé de sa chambre d’hôtel du Grand Nord, celle de 1991… Son double maléfique, Mister C. semble bien mort, et les policiers sentent une odeur intenable dans sa voiture. Probablement la matière qu’il a vomie, apparemment un mélange de « garmonbozia » et d’huile noire.

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En quittant Rancho Rosa, en voiture avec la prostituée, Cooper évite par chance d’être vu par des snipers qui l’attendent. Comment ? En se baissant pour ramasser la clé de la chambre d’hôtel du Grand Nord. Ce retour de Cooper à la réalité, aux côtés de la prostituée, donne lieu à une bonne touche d’humour, réussie. Lynch nous montre aussi une courte scène avec une voisine à Rancho Rosa, visiblement droguée car piquée de partout, hurlant en boucle « 119 ! ». Son fils observe par la fenêtre l’approche des snipers.

A Twin Peaks, Hawk arrive avec le café et les donuts. Un nouveau signe est posé sur la porte : un dessin de donut et le mot « disturb » (« donut/do not disturb »). La scène qui suit est placée sous le signe de l’humour que l’on connaissait avec Lucy et Andy. Là, Lynch et Frost marchent sur un fil en cherchant à recréer la mécanique de ce duo vingt-cinq ans plus tard. Et c’est réussi. Un humour basé sur la répétition et la lenteur. Tout comme dans la scène suivante, qui montre le Dr Jacoby repeindre ses nouvelles pelles à la bombe, dorée, accrochées à un système artisanal et complexe. Toujours aucune explication sur son projet. On est heureux de voir que Lynch et Frost se permettent ces « à-côtés » doucement burlesques.

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Cooper est abandonné par la prostituée dans un casino. Se déplaçant comme un pantin amnésique, il répète les quelques mots qu’il vient d’entendre dans la bouche de la jeune femme : « call for help ». Il tend un billet de 5 dollars, que lui a donné la jeune femme, pour quelqu’un lui porte secours. Mais les employées pensent qu’il veut jouer, et le mènent aux machines. Là, Cooper gagne coup sur coup, tandis qu’il est pris de visions étranges de la Black Lodge, apparaissant en surimpression sur des panneaux de jeux.

A Philadelphie, on retrouve Gordon Cole et Albert Rosenfield en réunion, entourés de plusieurs collègues du FBI. Lynch, dans son rôle de Gordon, présente (encore) une nouvelle affaire. Cette fois, un homme criant son innocence dans le meurtre de sa femme, et laissant aux policiers une série d’indices pour les mener au véritable assassin : une photo de filles en maillot de bain, une d’un enfant, une pince coupante, une mitraillette… Est-ce une affaire d’importance, ou un nouveau pas de côté burlesque ? Le spectateur hésite entre concentration et relâchement. On découvre, autour de leur table, l’agent Tammy Preston, ou Tamara, introduite dans le livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks. Elle leur présente l’avancement dans l’affaire de New York. La police locale ne sait rien de ce qui a pu se passer, ni même qui était le propriétaire de ce laboratoire où deux victimes ont été trouvées, Sam Colby et Tracey Barberato (vus dans les épisodes précédents). Tammya récupéré les images vidéos enregistrées, autour de la boîte en verre : la nuit de leur mort, une forme spectrale y apparaît. « What the hell ? » s’exclame Gordon Cole, ironiquement joué par Lynch, comme si le cinéaste lui-même ne comprenait rien à son histoire ! Soudain, un appel leur apprend que Cooper a été retrouvé…

L’épisode se conclue, comme le précédent, par un concert au Bang Bang Bar. Cette fois, un groupe folk-country, les Cactus Blossoms. Jusqu’à présent, la série livre aucun nouveau thème d’Angelo Badalamenti, uniquement des nappes sonores inquiétantes (peut-être fruit du sound-design de David Lynch plus que d’Angelo Badalamenti), et des morceaux de musiques pop, electro ou country. Comme si, tant que Dale Cooper n’était pas de retour à Twin Peaks, quelque chose manquait.

Cet épisode offre encore un rôle en or pour Kyle MacLachlan, tantôt Cooper dans la Lodge, Mister C. le double maléfique, Dougie clone ringard et pathétique, puis, un Cooper amnésique projeté dans le monde réel. « Call for help » nous mène dans des zones inattendues, tant par son introduction totalement surréaliste et abstraite, que par la seconde partie de l’épisode presque comique, délirante. Jusqu’à présent, Lynch et Frost font le choix de nous égarer, hors de nos zones de confort, et hors de Twin Peaks. On ne retrouve pas l’immersion dans la bourgade, comme dans les premières saisons (où chaque épisode couvrait 24 heures de la vie de la ville). Est-ce en attendant que Cooper sorte de sa folie, de son amnésie ? Ou bien, toute la série sera-t-elle aussi alambiquée et surprenante ? Dans tous les cas, elle demande au spectateur de s’y engouffrer sans préjugés, comme souvent chez Lynch. Un fan connaisseur des autres œuvres du cinéaste aura d’ailleurs plus de facilité à accepter ce grand bazar, plutôt qu’un fan pur et dur de la série d’origine.

Nicolas Lincy, juin 2017