1. MY LOG HAS A MESSAGE FOR YOU

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Un nouveau message est délivré à Dale Cooper par le géant. A New York, dans une impressionnante installation, un jeune enquêteur surveille une gigantesque boîte en verre vide. A Buckhorn, Dakota du Sud, un cadavre est découvert. A Twin Peaks, Margaret prévient l’agent Hawk : sa bûche a quelque chose à lui dire.

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Onze ans après son dernier film Inland Empire, vingt-cinq ans après la série d’origine, David Lynch et Twin Peaks font leur retour. Produit par Showtime, la nouvelle série a été écrite par les deux créateurs d’origine, Mark Frost et David Lynch. L’équipe technique est composée de piliers de la série d’origine : Duwayne Dunham au montage (monteur et réalisateur des deux premières saisons), Angelo Badalamenti à la musique, Johanna Ray au casting… Un nouveau venu d’importance, Peter Deming, chef opérateur de deux chefs d’œuvres de Lynch, Lost Highway et Mulholland drive. Une collaboration qui laisse imaginer un retour très sombre, notamment visuellement, quand on connaît l’esthétique de ces deux films.

Sombre, le retour de Twin Peaks l’est. Les premières images sont un prologue, issu de rushs de la série d’origine. Dale, et Laura, dans la Black Lodge. Quelques nouvelles images de la ville apparaissent : la forêt, et la scierie, dans la brume. Les couloirs du lycée, le cri d’une étudiante, issus du pilote, apparaissent, puis la photo de Laura. Alors, le thème d’origine résonne, et un générique proche de celui d’original débute. La chute du Grand Nord est filmée depuis le ciel, elle éclabousse l’écran comme une décharge extatique. L’eau se fond dans les plis d’un rideau rouge, qui ondoie comme des flammes. Ce nouveau générique indique plusieurs choses. D’une part, la série sera à la fois Twin Peaks (la musique d’intro mythique est bien là), et en même temps sera différente : on passe d’un générique apaisé, lent, à un montage d’images en surimpressions, de la forêt et de la chute dans la brume, aux rideaux rouges de la Black Lodge. Tout indique que la temporalité sera éclatée, les fils narratifs sinueux. Ce retour à Twin Peaks ne réutilisera probablement plus l’ancienne narration chronologique, qui suivait à chaque épisode 24 heures de la vie de la ville.

L’épisode débute alors vraiment. Sombre : l’image est en noir et blanc. Dale Cooper retrouve le Géant. Trois nouveaux indices lui sont donnés. « Je comprends », dit l’agent Cooper, coincé dans la Black Lodge.

Dans la forêt, le Dr Jacoby se fait livrer plusieurs pelles. La caméra est flottante, elle filme cette scène anodine comme une présence menaçante… La scène ne dit pas grand chose, apparemment, mais petit à petit, des personnages de la série d’origine vont refaire surface, à la manière d’un puzzle qui se reconstitue. On apprend par exemple que Jacoby vit désormais dans la forêt, dans une caravane.

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Mais d’abord, nous voyageons à New York. Comme dans Fire walk with me, Lynch tourne autour de Twin Peaks. Un jeune homme semble vivre enfermé en haut d’un building, où il observe une boîte en verre à l’aide d’un système complexe de caméras et de branchements. Un bonzaï, une lampe, un canapé, composent son espace de vie. Le bonzaï, renvoie-t-il à Windom Earle ? On apprendra dans une scène suivante que le jeune homme est un agent, sûrement du FBI, et qu’un précédent agent a « vu quelque chose » dans la boîte en verre. Une jolie jeune femme, Tracey, cherche désespérément à le séduire, lui apportant son café, et surtout à entrer pour voir l’intérieur de cette installation. Mais il ne cède pas, lui rappelant que tout ceci est « top secret ».

Retour à Twin Peaks. A nouveau, une saynète nous montre deux personnages connus : Ben Horne et son frère Jerry. Rien ne semble avoir changé, à l’Hôtel du Grand Nord. Ben gère un soucie avec une nouvelle employée, Beverly, concernant une cliente et un problème de sconse qui s’est introduit dans une chambre (on se souvient des furets de la saison 2). Ben est physiquement le même, mais il est devenu plus sévère et « moral », semble-t-il. Que cache cette évolution ? Qu’est-il advenu d’Audrey ? Qu’est-il arrivé après le dernier épisode de la saison 2, où Ben avait violemment été frappé par Doc Hayward ? Jerry, lui, reste Jerry, provocateur, cynique. Mais son évolution à lui est physique. Il a une longue barbe blanche, une tenue de hippie. Jerry semble toujours trempé dans des trafics. Ben, lui, corrige son frère quand celui-ci lui demande s’il a déjà « sauté » la nouvelle, lui rappelant le mot Respect en l’épelant. Il le sermonne aussi pour avoir sur la tête le bonnet de leur mère.

Au commissariat, Lucy est toujours à l’accueil. Une courte scène permet un peu d’humour, quand Lucy ne peut apporter de réponse à un visiteur des assurances : quel Truman veut-il voir ? L’un est malade, l’autre à la pêche…

Noirceur à nouveau. La forêt, la nuit. Une musique hard-rock qui évoque Lost Highway et Rammstein. L’homme qui conduit cette voiture a les cheveux longs, une veste en cuir noir, une chemise en peau de serpent. Il est menaçant, terrifiant. C’est Dale Cooper. Mais on l’appelle désormais Mister C. Il se rend dans une bicoque en bois, où il maîtrise le gardien en quelques gestes maîtrisés. Là, Buella, une nouvelle « freak » apparaît. Après un échange mystérieux, le doppelgänger (double maléfique) de Cooper, qu’on imagine possédé par Bob, s’en va accompagné d’un jeune homme et d’une jeune femme.

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A New York, le jeune agent fait finalement entrer Tracey. Devant la boîte en verre, ils cèdent au désir et commencent à faire l’amour. C’est pendant ce temps que la boîte s’assombrit. Une présence apparaît dans la boîte, corps blanchâtre, presque d’un alien. Une scène troublante, ou sexe et horreur se confondent, précédé par une tension assez insoutenable. Les sons de Lynch (le cinéaste est crédité au générique pour le sound-design, comme sur Inland Empire) sont toujours aussi efficace. Le géant avait prévenu dans la scène d’introduction : « écoutez les sons ». Toutes ces scènes dans le laboratoire possèdent la tension sourde, lente, des derniers films de Lynch.

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A nouveau nous voyageons, à Buckhorn, Dakota du Sud. On voit bien l’héritage de la série d’origine : le nombre de personnages, de décors, de la série d’origine, a poussé Lynch a créé des films de plus en plus décousus et complexes, au fil des ans entre Fire walk with me et Inland Empire. Résultat, le nouveau Twin Peaks de 2017 semble partir dans tous les sens. L’ellipse des vingt-cinq ans nous donne le sentiment de manquer de quelques éléments pour comprendre tout ce que l’on voit. Et pourtant, on sent que chaque scène est connectée aux autres, d’une manière ou une autre… A Buckhorn, donc, une grosse femme découvre, dans son immeuble, que sa voisine est morte. Une scène mélangeant cocasserie et horreur comme sait si bien le faire Lynch. Le meurtre est sordide, gore : une tête coupée appartient à la voisine, Ruth, libraire de la ville, et le corps appartient à un homme, non-identifié. Les policiers, flegmatiques, rappellent ceux de Mulholland drive (on retrouve Brent Briscoe, qui jouait l’un des deux inspecteurs dans Mulholland drive).

Retour à Twin Peaks. C’est la nuit, à nouveau. La Dame à la bûche appelle le commissariat, et demande l’agent Hawk. Nouvelle maladresse de Lucy, au standard. La Dame à la bûche est chauve, équipée d’une aide respiratoire. Triste écho à la mort réelle de son interprète, après le tournage. Ces deux premiers épisodes semblent d’ailleurs tourmentés par ce sujet, en filigrane, celui du vieillissement et de la mort. Quand Dale Cooper verra Laura dans la Black Lodge (dans l’épisode 2), il sera surpris de la voir âgée : « mais Laura est morte… qui êtes-vous ? ». Plus tard, le double maléfique de Cooper sera en ligne avec l’agent Phillip Jeffries (interprété, dans Fire walk with me, par David Bowie, lui aussi décédé). Mais, de même, le Cooper maléfique a un doute : est-bien Phillip au bout du fil ?

Le message délivré par Margaret à Hawk est qu’il doit retrouver la pièce manquante concernant l’agent spécial Dale Cooper. Il doit « user de son héritage ». On pense à ses racines indiennes (élément très présent dans le livre de Mark Frost L’histoire secrète de Twin Peaks).

Les scènes suivantes montrent en parallèle l’étau qui se resserre, à Buckhorn, autour d’un homme apparemment normal, Bill Hastings (joué par Matthew Lillard, vu jeune notamment dans le Scream de Wes Craven) dont on a retrouvé les empreintes sur les lieux du crime, et, à Twin Peaks, Hawk qui réouvre le dossier Cooper à l’aide de Lucy et Andy. Les deux collègues sont mariés, père et mère d’un certain Wally. On l’apprend au détour de leurs répliques, toujours décalées. Ces mêmes répliques, contrepoint comique au sérieux de Hawk, nous apprennent que l’agent Cooper est introuvable depuis « plus de vingt-quatre ans », ayant disparu avant la naissance de leur Wally. Hawk les interrompt, et leur demande de se mettre à la tâche (éplucher tous les documents, comme ils faisaient souvent dans la série d’origine). En échange, Hawk leur promet d’amener du café et des donuts.

En somme, ce premier retour à Twin Peaks est bien du pur Lynch, comme on s’y attendait. C’est à la fois bien Twin Peaks, mais c’est aussi une nouvelle œuvre. Peut-être une œuvre somme, qui relie tous les mondes du cinéastes… Car le Cooper maléfique a quelque chose du Fred de Lost Highway, l’enquête à Buckhorn rappelle l’ambiance de Mulholland drive, et les apparitions dans la cage en verre certains effets spéciaux de Inland Empire. Ce retour à Twin Peaks est un voyage sensoriel, tout en comprenant nombre de clés qui seront importantes pour la suite. L’esthétique marque le bond des vingt-cinq ans, avec une qualité numérique, un format 16/9, et des effets spéciaux plus digitaux. Et en même temps, le travail de contrastes et de ton sombres hérite bien de la série d’origine et de Fire walk with me. Enfin, cet épisode est bel et bien un bout de « film », comme avait prévenu Lynch. L’épisode a d’ailleurs été présenté, lors de sa première diffusion sur Showtime, comme un long-métrage d’1H50 couplé avec l’épisode 2. Un film auquel un Oscar du meilleur acteur est à remettre à Kyle MacLachlan, impressionnant dans son nouveau double maléfique C., usant de son regard noir et d’une nouvelle voix plus grave. Pour le moment, le « bon » Dale est toujours dans la Lodge, tout comme le spectateur est toujours coincé à la lisière de Twin Peaks. Les musiques de Badalamenti se font encore rares… laissant plutôt places aux effets de sound-design menaçants de Lynch. Gageons que, Dale délivré, nous retournerons progressivement de plus en plus à Twin Peaks.

Nicolas Lincy, mai 2017