1. Pilote "Northwest Passage"

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Dans la petite ville de Twin Peaks, dans l’état de Washington, le cadavre d’une lycéenne est découvert. Il s’agit de Laura Palmer, jeune fille aimée de tous, enveloppée dans du plastique, son cadavre flottant au bord d’un lac. Toute la ville est sous le choc, à commencer par ses parents, Sarah et Leland Palmer, et ses meilleurs amis, Donna Hayward et James Hurley. Le sheriff Harry S. Truman mène l’enquête, bientôt épaulé par un excentrique agent du FBI, Dale Cooper. Cooper va vite tomber sous le charme des forêts et des tartes aux cerises de Twin Peaks, mais il va aussi découvrir ses multiples habitants, plus étranges les uns que les autres.

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Twin Peaks, c’est le brillant mélange du talent de scénariste de Mark Frost et de l’univers visuel et sonore de David Lynch. Il est impressionnant de voir comment, dès le pilote de la série, l’univers de Lynch tient comme un ciment et sert de base à des éléments qui nous mèneront jusqu’à l’épisode final et même au film Fire walk with me. Les personnages sont déjà incroyablement bien campés par les comédiens, à commencer par Kyle MacLachlan en agent du FBI Dale Cooper. Il est l’incarnation physique du personnage. Certes, Cooper est peut-être plus sévère, pince-sans-rire, dans cet épisode, mais cela ne fait qu’accentuer son amour grandissant pour la ville de Twin Peaks dans les épisodes suivants. Le reste du casting est de haute volée, que ce soit une actrice « guest-star » comme Piper Laurie en Catherine Martell, ou une habituée de Lynch, Grace Zabriskie, absolument bouleversante en Sarah Palmer dans ce pilote.

Visuellement, le pilote se démarque tout de même un peu du reste de la série. Il est d’ailleurs noté comme épisode « zéro », le véritable épisode « un » étant le suivant. En effet, le pilote de Twin Peaks est plus froid que le reste de la série. Lynch y adopte souvent des focales très ouvertes, mettant à distance les personnages qui deviennent miniatures comme chez Jacques Tati, à moult reprises. Cet effet sera plus souvent et plus nettement contrebalancé par des gros plans sur les visages, et sur les larmes ou les sourires qui en jaillissent, à partir de l’épisode 1.

L’introduction de cet épisode présente déjà un savant mélange d’angoisse, de drame et de comédie, les trois traits majeurs de Twin Peaks. Côté angoisse et drame, on a tout de suite la découverte du cadavre de Laura Palmer, véritable situation initiale de la série – elle est celle qui relie tous les personnages, au centre de tout. Cette découverte donne lieu à des premières scènes de pleurs marquantes, comme celle des parents de Laura, chacun à l’autre bout du téléphone : Leland se veut rassurant auprès de son épouse, quand le shérif vient vers lui et lui annonce la nouvelle. Sarah Palmer comprend tout, et hurle dans le combiné.

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Côté comédie, la découverte du cadavre de Laura Palmer mène à un coup de téléphone au commissariat, où les appels sont gérés par la secrétaires, Lucy Moran. Ses explications au Sherif Truman pour décrocher le téléphone donnent le ton de l’humour piétinant, absurde, de la série. Son collègue préféré, Brennan, est quant à lui un grand dadais un peu ridicule, dégingandé, ne sachant retenir ses larmes mais souhaitant faire ses preuves auprès du Shérif qu’il admire comme un enfant.

Les personnages nous sont présentés comme à travers une toile d’araignée géante. Chaque point est relié par un fil à un autre point. Sarah Palmer téléphone aux parents de Bobby, puis au prof de sport de Bobby, avant que la caméra nous montre où est réellement Bobby. Du cadavre de Laura, nous passons à ses camarades du lycée, qui se demandent où est passée leur amie ce matin… De la photo de Laura dans les galeries du lycée, on passe à la même photo chez les parents de Laura qui pleurent la mort de leur enfant. Dans une revue pornographique, une photo de petite annonce de vente de camion nous mène au camion en question, celui de Leo Johnson. Enfin, d’un coup de téléphone provenant de la scierie, on passe à l’intérieur de la scierie, puis du père de Ronette éplorée par la disparition de sa fille, la caméra nous embarque sur un pont où Ronette réapparaît, le corps ensanglanté... Ces transitions magnifiquement travaillées donnent l’impression, malgré l’atmosphère surréaliste de la série, qu’elle est tout de même régie par une logique implacable. Une logique d’associations d’idées et de mots, comme dans les rêves. La deuxième partie du pilote laisse place à des apparitions de plus en plus saugrenues et surprenantes de personnages, que ce soit celles du Docteur Jacoby, d’un mystérieux manchot, de l’étonnante « Dame à la bûche », ou bien sûr de Dale Cooper sur fond de musique jazz, parlant à Diane, la secrétaire qui restera invisible tout au long de la série, à travers son magnétophone.

Le ton de ce pilote est pourtant majoritairement triste, froid. Les scènes montrant le deuil des parents Palmer sont particulièrement marquantes. Celle où les amis de Laura comprennent que leur amie est morte, juste par les messes basses des employés de l’école, et le cri d’une camarade dans la cour, donne froid dans le dos. Ces scènes remarquables montrent l’étendu du talent de Lynch pour nous faire pleurer, et non pas seulement pour créer des scènes surréalistes ou angoissantes.

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Il est également étonnant de voir la grande logique de la série, dès ce pilote, cachée derrière l’apparence d’improvisation un peu folle. Car le pilote est tout à fait cohérent avec le reste de la série, jusqu’au préquel Fire walk with me qui sera réalisé deux ans plus tard (l’expérience de visionner le préquel avant le pilote, chose à ne faire que quand on connaît déjà la série par cœur, prouve bien cette cohérence). La légende veut que les acteurs ne connaissaient pas l’assassin sur le tournage de la série. Mais on sent que Lynch et Frost, eux,  savent où ils vont. Des indices, dans le comportement des personnages, laissent déjà entrevoir la vérité sur la mort de Laura… Pour exemple, l’apparition en apparence gratuite d’un mystérieux manchot, dès ce pilote, s’avèrera être centrale pour la suite de la série jusqu’à sa conclusion.

2. "Traces to Nowhere"

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : Duwayne Dunham

L’agent Dale Cooper poursuit son enquête sur la mort de Laura Palmer. Donna Hayward tente de protéger James Hurley, petit copain secret de Laura, à la fois des menaces de Bobby Briggs, qui aimait lui aussi Laura, et des enquêteurs, par peur de voir James accusé à tort du meurtre. D’autres suspects apparaissent, dont le routier Leo Johnson, et le psychanalyste Dr. Jacoby.

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Pour le premier épisode de la série, où le second en comptant le pilote, est réalisé par Dwayne Dunham, le monteur du film Blue Velvet. Duwayne Dunham reviendra en tant que réalisateur dans la série pour les épisodes 11 et 18 de la saison 2. Dunham sera aussi le monteur de Wild at heart et de la saison 3 de Twin Peaks en 2017.

L’atmosphère, majoritairement plus chaleureuse, plus drôle que le pilote, sera celle du reste de la série. La mise en scène favorise plus les gros plans, sur les visages, leurs larmes, ou leurs sourires, marque de fabrique de la série, par rapport au pilote qui montrait beaucoup de plans larges à grandes focales. Cette identité visuelle restera tout au long de la série, malgré les multiples réalisateurs. A partir de ce premier épisode, Twin Peaks devient une ville plus accueillante pour le spectateur, par cet humour et cette chaleur plus présents. La musique est également plus présente dans ce premier épisode. Elle créé un véritable envoûtement, en fond sonore de quasiment chaque scène. Cet envoûtement de la musique d’Angelo Badalamenti est brillamment mis en abyme, quand Audrey Horne danse dans le bureau de son père : la musique est soudainement coupée par son père, et nous réalisons seulement qu’elle provenait d’une source sonore entendue par les personnages. Ce thème sera alors réécouté par Audrey dans le café du Double R dans l’épisode suivant.

L’introduction de cet épisode enchaîne les éléments comiques et surréalistes. La première scène est culte. Elle montre l’agent Cooper dans sa chambre d’hôtel, suspendu par les pieds, dictant des ordres à son magnétophone. Cooper finit par revenir au sol et se demander ce qui est véritablement arrivé dans l’affaire Monroe/JFK…

La scène suivante est marquée par une réplique tout aussi culte, le « damn good coffee ! » lancé par Cooper à la serveuse de l’hôtel. Plus tard, même une scène dramatique se concluant par la réplique du père de Donna Hayward, « qui a pu faire une chose pareille ? » s’enchaîne avec une réponse visuelle : un « big pussycat », inscrit sur le camion de Leo Johnson. C’est également ce premier épisode qui contient l’une des répliques comiques les plus marquantes de la série : « Ne buvez pas ce café !! Vous ne devinerez jamais… Il y avait un poisson dans le percolateur. »

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Mais tout le génie de la série de Twin Peaks vient de l’alternance des émotions, et l’humour (associé au thème jazz de Badalamenti), laisse place au drame, lors des scènes d’interrogatoires dans lesquels les amis de Laura Palmer sont confrontés à une cassette vidéo montrant la jeune femme encore en vie. Là, le fameux Laura’s theme de Badalamenti ressurgit, tout comme dans la scène avec la mère de Laura Palmer, Sarah, consolée par l’amie de sa fille Donna. Cette scène passe de l’émotion à la terreur : pour la première fois, Sarah Palmer a une vision de Bob, esprit maléfique, à travers les barreaux du lit de Laura… Dans la scène qui suit immédiatement, nous retrouvons à nouveau le mystérieux manchot, repéré par l’agent Hawk. Quelque chose de mystique commence décidemment à se faire sentir, par petites touches. De manière très cohérente, c’est Hawk le premier qui repère l’étrangeté de ce manchot – Hawk étant de descendance Indienne « native », et les étranges créatures de Twin Peaks n’étant pas étrangères aux croyances des Indiens d’Amérique (et Tibétaines).

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A partir de cet épisode, et jusqu’à la fin de la série, le chef opérateur Frank Byers donnera l’identité visuelle de Twin Peaks. De même, Richard Hoover sera le chef décorateur de tous les épisodes à partir de celui-ci. On remarque dès cet épisode leur travail, par la teinte chaude de l’image et des décors, alternant entre les dominantes rouges et noires. Autre poste d’une grande importance, les costumes. Ils seront réalisés par Sara Markowitz, de ce deuxième épisode, jusqu’à la fin de la série. La fidélité de ces trois collaborateurs participera à la grande cohérence visuelle de la série dans son intégralité.

3. "Zen, or the skill to catch a killer"

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Ben Horne, propriétaire de l’Hôtel du Grand Nord, retrouve son frère Jerry avec qui il passe la nuit au One Eyed Jack, bordel à la frontière canadienne, dont ils semblent être gérants… Cooper enseigne à l’équipe de la police de Twin Peaks sa méthode pour éliminer un certain nombre de suspects de la liste, méthode inspirée d’un rêve qu’il a fait plusieurs années auparavant, et de sa découverte de la spiritualité Tibétaine.

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L’introduction de la Dame à la buche pour cet épisode nous prévient : « certaines idées peuvent apparaître sous la forme d’un rêve. Je peux répéter cela. Certaines idées peuvent apparaître sous la forme d’un rêve… ».

Et cet épisode deux comporte un rêve mémorable, essentiel à la série Twin Peaks. L’épisode est à nouveau écrit par Lynch et Frost, et surtout il est réalisé par David Lynch lui-même. Ce sera très souvent le cas des épisodes contenant les scènes de rêves, ou liées au monde de la « Black Lodge » qui fait ici son apparition pour la première fois. Le nom de Lynch a la réalisation d’un épisode de la série est généralement synonyme d’un grand moment de frisson et de malaise…

Lynch, par sa mise en scène, reste dans la continuité du style établi par l’épisode un, qui affinait celle du pilote en allant vers plus de gros plans et une photographie plus chaude. L’épisode s’ouvre là où l’épisode 1 s’était conclu, en pleine nuit. Presque toujours, un épisode de Twin Peaks correspond à 24 heures de la vie de la bourgade. Cette régularité donne la sensation au spectateur de faire partie de la communauté de Twin Peaks, et d’en suivre les événements au quotidien. Cet épisode deux ne déroge pas à la règle : il commence la nuit, et se termine la nuit.

La première scène est dans le comique décalé typique de la série. Jerry, le frère de Ben Horne (Ben & Jerry), revient de France avec de splendides sandwichs français. Le leitmotiv gastronomique de la série est lancée. Combien de scènes dans Twin Peaks nous montrent des personnages dévorés des tartes, des donuts, ou des sandwichs au Brie ? Ces scènes « alimentaires » viennent aussi créer un sentiment rassurant, d’un monde sucré, chaleureux. C’est la surface accueillante et plaisante de Twin Peaks… Ici, elle est succédée par un revers lugubre : les deux frères Horne quittent la table, et se rendent au club libertin le One Eyed Jack où les attendent plusieurs prostituées.

La scène suivante démontre encore le sentiment de continuité que donne la série d’un épisode à un autre, puisque nous retrouvons James chez les Hayward, une fois le dîner terminé. Ces scènes de dîners de famille (chez les Horne et chez les Hayward) contrastent encore plus fortement avec les scènes au One Eyed Jack – il y a clairement quelque chose de pourri au royaume de Twin Peaks… Les parents, comme les enfants, cachent d’abominables secrets. Et c’est au One Eyed Jack que les générations se réunissent dans leurs secrets les plus glauques, les bons pères de famille venant pour une partie de jambe en l’air avec une lycéenne en mal de débauche.

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Les dix-sept premières minutes de l’épisode sont toujours de nuit. Les nuits à Twin Peaks sont longues, et se prêtent à de sombres événements. Cooper reçoit d’ailleurs une mystérieuse carte sous sa porte, avec pour seule inscription One Eyed Jack. Puis, Bobby et Mike se rendent dans la forêt pour y chercher de la cocaïne, avant de tomber sur un Leo Johnson particulièrement menaçant.

Quand le jour se lève, les scènes comiques réapparaissent, et notamment celles incluant Norma et Ed et les fameux « rideaux entièrement silencieux ». Cet épisode montre aussi pour la première fois la série dans la série, « Invitation to love », un soap caricatural que Shelly éteint en soufflant un « c’est ça… ».

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La série devient progressivement de plus en plus mystique, et Cooper fait sa démonstration d’une enquête basée sur des méthodes oniriques et Tibétaines, dans la fameuse scène des cailloux. On sent que c’est Lynch qui s’exprime directement derrière Cooper, en tant qu’adepte de la méditation, mais aussi en tant qu’artiste favorisant l’instinct plutôt que les normes imposées. Et, grâce à Cooper et à ses méthodes Tibétaines, c’est non seulement la vérité sur le meurtre de Laura Palmer qui sera découverte, mais aussi la vérité mystique cachée dans la forêt de Twin Peaks, dans les derniers épisodes de la saison deux…

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Enfin, après d’autres scènes comiques et surréalistes (la danse d’Audrey au Double R, l’arrivée d’Albert Rosenfeld du FBI), la nuit tombe à nouveau. Leland, pris de folie, danse en pleurant avec la photo de sa fille. Son obsession pour la danse et le swing commence à apparaître (élément récurrent et important pour la suite des épisodes). C’est alors que Dale Cooper fait son premier rêve à Twin Peaks. Un rêve devenu iconique. Un rêve terrifiant, qui pose les jâlons de la mythologie de Twin Peaks. Cooper se voit lui-même, plus vieux, dans une salle aux rideaux rouges, en compagnie de Laura Palmer vivante, et d’un nain vêtu de rouge. Le génie créatif et visuel de Lynch font de cette scène un moment de cinéma absolument unique. Les textes sont récités à l’envers par les acteurs, puis repassés à l’endroit au montage, créant un phrasé onirique totalement perturbant. Le décor du rêve rappelle l’univers de René Magritte et Giorgio de Chirico. Une fois réveillé, Dale Cooper téléphone à Truman pour lui dire qu’il « sait qui a tué Laura Palmer… » ; mais, « cela peut attendre demain matin ». Car pour l’heure, nous sommes arrivés au bout de nos 24 heures passées dans Twin Peaks, et la régularité d’horloge de la série nous laisse donc sur un premier cliffhanger énorme dès l’épisode deux !

4. "Rest in pain"

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Scénario : Harley Peyton

Réalisation : Tina Rathborne

Cooper retrouve Truman et Lucy à l’Hôtel du Grand Nord, avec qui il tente de décoder son rêve de la veille. Malheureusement, il a oublié le nom du meurtrier murmuré à son oreille par Laura dans son rêve. Dans la ville, les funérailles de la jeune fille se préparent. Cooper est intronisé dans un groupe secret formé par plusieurs membres de la police, et qui tentent de démanteler un réseau de drogue dans la ville.

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Ce quatrième épisode est réalisé par Tina Rathborne, et écrit par Harley Peyton après trois épisodes uniquement écrits par le duo Frost-Lynch. Le scénariste Harley Peyton reviendra à la plume d’un autre épisode de la saison 1, mais sera surtout l’un des scénaristes très réguliers de la saison 2, jusqu’à l’épisode final qu’il coécrira avec Mark Frost et Robert Engels. Tina Rathborne réalisera l’épisode 10 de la saison 2.

Il est étonnant de voir comment le duo Rahtborne-Peyton parvient à imiter le style Frost-Lynch des épisodes précédents. La série se regarde réellement comme un long film, sans à-coups scénaristique ni stylistique d’un épisode à l’autre. Seul minime faiblesse, Rest in pain n’atteint peut-être pas avec autant de finesse l’atmosphère sombre et surréaliste des trois premiers épisodes. D’autant qu’il succède à l’épisode Zen, or the skill to catch a killer, réalisé par Lynch et qui se concluait par la scène culte du rêve de Cooper… Difficile de faire mieux !

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L’épisode comporte cependant de grands moments, et le plus mémorables d’entre eux est évidemment celui des funérailles de Laura Palmer. Comme le dit la Dame à la bûche dans l’une de ses introductions, Laura est « au centre de tout ». Chose magnifique, après trois épisodes où une multitude de personnages nous est présentée, c’est Laura qui réunit tout le monde dans un plan large : celui de la bourgade de Twin Peaks réunie pour la première fois, autour de son cercueil. La scène devient ensuite terriblement gênante et bouleversante, Bobby et James se bagarrant en pleine cérémonie, puis le père de Laura, Leland, se jetant sur le cercueil de sa fille en pleurant. L’oscillation entre ridicule, grotesque, et gravité de la situation, provoque un profond malaise.

Comme tous les épisodes jusqu’à présent, Rest in pain se déroule sur une journée à Twin Peaks. L’épisode commence par un plan de la chute qui jouxte l’Hôtel du Grand Nord. Cette chute fait partie des éléments visuels de la série qui donnent un sentiment d’inanité, d’éternité, à la ville de Twin Peaks. Comme un ailleurs où le temps s’est arrêté. Le look des personnages, des voitures, très années 50, participe aussi de cette étrangeté et de ce charme nostalgique. Au matin de cette journée, Cooper retrouve donc Lucy et Truman pour leur raconter son rêve. Comme les spectateurs, Lucy et Truman trépignent d’impatience. Mais Cooper, sadique comme un cinéaste qui tient son public en haleine, a oublié le nom de l’assassin révélé dans son rêve ! La mise en abyme du dialogue continue, puisque Cooper déclare « Mon rêve est un code. Déchiffrer le code, c’est résoudre le crime ». Cette invitation à chercher les indices et les symboles, David Lynch la réitèrera au début du film Twin Peaks : Fire walk with me, avec la fameuse scène de la « rose bleue », mystère à déchiffrer pour les enquêteurs du FBI. Notons que dans cette première scène de l’épisode, Cooper raconte son rêve comme suit « … soudain, j’étais 25 ans plus tard ». Dès l’épisode 4, tout est là pour justifier la folle idée d’une saison 3 en 2016 !

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Une autre grande idée de la série qui naît dans l’épisode Rest in pain, c’est le personnage de Madeleine Ferguson, où Maddy, la cousine de Laura Palmer. Leland dévasté regarde le soap Invitation à l’amour (soap fictif apparaissant de temps à autres dans la série), quand surgit soudain le spectre de Laura. Il s’agit en fait de sa cousine Maddy, très proche d’elle physiquement, mais brune, et portant des lunettes. Maddy est joué par Sheryl Lee, interprétant également Laura. Alors que cette image semble un instant issue de l’esprit du père endeuillé, qui deviendrait fou, elle devient réelle, concrète. Souvent à Twin Peaks, les personnages sont d’abord des apparitions surréalistes avant de devenir réelles. Le choix du nom du personnage, Madeleine Ferguson, évoque évidemment Vertigo d’Alfred Hitchcock, où John Ferguson enquêtait sur l’étrange Madeleine Elsteir, avant de rencontrer son double par delà la mort… Le prénom Laura évoque un autre classique du même genre, Laura d’Otto Preminger, mettant en scène une autre revenante. Deux films à mi-chemin entre genres fantastique et policier, tout comme Twin Peaks.

A partir de cet épisode, la série est entrée dans une phase où les personnages reviendront régulièrement au rêve initial de Dale Cooper pour saisir l’importance de certains indices. Dans cet épisode, Cooper écoute les résultats de l’autopsie effectuée par l’agent Rosenfeld, et notamment des traces de cordelettes prouvant que les bras de Laura étaient attachées dans son dos, quand il se rappelle d’une phrase de son rêve « parfois, mes bras retournent en arrière ». On constate également que Cooper commence à devenir attaché à la communauté de Twin Peaks, puisqu’il refuse de signer le rapport de son collègue Rosenfeld accusant le Sherif Truman d’un assaut physique. Puis, il demande à Diane, par l’intermédiaire de son magnétophone, de consulter ses comptes pour un futur achat immobilier dans les parages. C’est d’ailleurs dans ce même épisode que Cooper est intronisé dans le groupe secret des Bookhouse Boys, ayant fait ses preuves aux yeux du Shérif. Une société secrète qui lutte contre un esprit maléfique dont ils sont certain qu’il existe, quelque part, dans les bois de Twin Peaks… Les mystères s’épaississent d’épisode en épisode, et prennent des formes diverses. L’aspect mystique continue de progresser. L’enquête part dans de nombreuses directions, et semble s’éloigner de Laura Palmer : le démantèlement d’un réseau de la drogue, une arnaque à base de comptes truqués à la scierie… Le spectateur est de plus en plus perdu, et voit s’éloigner la résolution de l’affaire. En effet, l’idée de base de Lynch et Frost était de faire durer la série un maximum, sans jamais révéler l’identité de l’assassin, de nouveaux mystères prenant toujours le relais.

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Enfin, on retient surtout de cet épisode la versatilité des sentiments typique de la série. Il y a, bien sûr, l’enterrement qui oscille entre tragédie et grotesque. De même, un personnage comique jusqu’à présent peut devenir tragique. C’est le cas de Nadine, l’épouse de Ed Hurley. Dans cet épisode, elle raconte de manière bouleversante la manière dont Ed l’a regardée la toute première fois, au lycée. On saisit l’amour fou de cette femme, un peu folle, pour son mari. On saisit également qu’elle perd la raison, ne reconnaissant plus la moto de son neveu James. Enfin, l’épisode se conclut sur une scène à l’Hôtel du Grand Nord dans laquel Leland Palmer se met à danser le swing, en même temps qu’il fond en larmes. A Twin Peaks, on passe toujours du rire aux larmes, du Bien au Mal, et du monde des vivants à celui des morts.

5. " The One-Armed Man"

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Scénario : Robert Engels

Réalisation : Tim Hunter

Truman, Hawk et Cooper partent à la recherche du mystérieux manchot, aperçu par Hawk dans l’hôpital, et par Cooper dans ses rêves… Josie espionne Catherine Martell et Ben Horne qui ont une liaison secrète, puis reçoit dans la nuit un mystérieux appel de Hank Jennings, bientôt sorti de prison.

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A nouveau, un épisode présentant un nouveau duo aux commandes, Robert Engels au scénario, et Tim Hunter à la réalisation. Robert Engels sera l'un des scénaristes majeurs de la saison 2, en collaboration avec Harley Peyton. Il a également été scénariste de la sitcom écourtée On the air, créée par Lynch et Frost après Twin Peaks. Surtout, c'est avec Robert Engels que Lynch écrira le film Twin Peaks Fire Walk With Me, et non avec Mark Frost. Tim Hunter, lui, a réalisé trois épisodes de Twin Peaks, dont l’avant-dernier de la série, le terrifiant « Miss Twin Peaks »… Tim Hunter a travaillé depuis comme réalisateur d’épisodes sur de grandes séries comme Carnivale Law & Order, Deadwood, Mad Men, Breaking Bad et American horror story.

La cohérence visuelle et scénaristique est toujours au rendez-vous dans cet épisode, avec de nouveaux petits détails qui auront leur importance pour le futur de la série. L’épisode commence d’ailleurs par la description de Sarah Palmer de l’homme mystérieux apparu dans l’une de ses visions. Andy dessine le portrait robot de « Bob »… Quand l’équipe sera revenue au commissariat, l’agent Cooper confirmera avoir vu cet homme imaginaire dans son rêve. A Twin Peaks, les créatures sont d’abord rêvées, puis elles deviennent réelles pour nous emporter avec elles dans leur monde… De même, Sarah Palmer, moquée par son mari Leland, se voit contrainte de raconter une seconde vision qu’elle a eue : celle d’une main gantée retirant un collier d’or, sous une pierre, dans la forêt. Simple hallucination ? Donna Hayward, qui est présente lors de ce témoignage, sait qu’il n’en est rien. Et quand elle se rend dans la forêt avec James pour vérifier si le collier est toujours là où ils l’ont laissé, il s’avère qu’il a disparu, attestant la véracité des visions de Mme Palmer… C’est d’ailleurs à cet instant qu’un hibou hulule – et les hiboux, nous le découvrirons bientôt, « ne sont pas ce qu’ils semblent être »…

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Ce cinquième épisode donne la part belle aux histoires d’amour, propices à de nombreux nouveaux mystères. Cet aspect est d’ailleurs parodié par le faux soap télévisé « Invitation à l’amour » en début de cet épisode : quand Cooper demande à Lucy « Quoi de neuf aujourd’hui ? », Lucy commence à raconter en détail les événements du soap, façon Feux de l’amour, avant de comprendre que Cooper ne lui demandait pas des nouvelles du show. Par la suite, Cooper demande des nouvelles du couple Lucy-Brennan. La question se retourne envers Cooper, qui répond mystérieusement n’avoir jamais été marié, mais avoir connu « quelqu’un qui lui a fait comprendre le sens du mot engagement »… avant de décharger son revolver pour s’entraîner. Le mystérieux Cooper est aussi au centre des sentiments de la jeune Audrey Horne, qui rêve de devenir sa muse enquêtrice. Mais Cooper est inaccessible aux yeux de Donna, qui lui rétorque qu’elle rêve. Ce sont là les premiers éléments autour de la vie de Cooper, personnage jusqu’alors sans vie, presque héros de bande-dessinée. Progressivement dans la série, et surtout vers la fin de la saison 2, Cooper va passer du rôle d’observateur, à celui de protagoniste parmi les autres habitants de Twin Peaks.

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The One-Armed Man poursuit l’enquête générale de manière de plus en plus surréaliste, et met en avant des coïncidences absurdes qui deviennent des preuves. En rendant visite au Manchot, qui s’appelle finalement Philip Michael Gerard, Cooper et Truman partent sur la piste d’un Robert (Bob ?) vétérinaire. Une fois dans le cabinet du vétérinaire, ils repartent avec la liste de tous les animaux soignés, et y découvrent un Mainate, race d’oiseau ayant causé certaines blessures sur le corps de Laura Palmer, ayant appartenu au barman du relais routier, Jacques Renaud ! Ils décident alors de suivre cette piste, et découvrent ainsi la chemise ensanglantée de Leo Johnson chez Jacques Renaud… Une suite d’événements logiques et pourtant totalement surréaliste. Pas étonnant que ce soit dans cet épisode qu’apparaisse pour la première fois Gordon Cole, le supérieur de Dale Cooper, incarné par David Lynch lui-même, mais pour le moment uniquement en voix-off au téléphone. En somme, dans cet épisodes, les affaires criminelles et amoureuses ne cessent de s’amplifier et de s’emmêler. Pour les affaires amoureuses, ce sont celles de Lucy et Brennan, d’Audrey et Cooper (qui commence à peine), du triangle amoureux Leo-Shelly-Bobby, mais aussi d’un nouveau triangle qui se profile à l’horizon, entre Maddy, James et Donna… Quant aux affaires criminelles, des personnages semblaient totalement déconnectées jusqu’alors se voient réunis par le crime, comme Hank Jennings, le mari de Norma, et Josie Packard. Une longue chaîne de trafics louches relie Bobby Briggs, Jacques Renaud et Leo Johnson, jusqu’à Ben Horne, le gérant de l’Hôtel du Grand Nord qui tente de présenter un visage respectable malgré ses multiples manigances. Ben Horne semble employer comme homme de main Leo Johnson pour brûler la scierie de Josie Packard, et cela doit avoir lieux « dans trois jours ». Donc, dans trois épisodes si l’on suit la logique de la série – donc, pour le dernier épisode de la saison un…

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6. " Cooper’s dream"

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Scénario : Mark Frost

Réalisation : Lesli Linka Glatter

Audrey cherche à en savoir plus sur la mort de Laura. Pour cela, elle parvient à se faire engager au rayon parfumerie du commerce de son père, où travaillait Laura. James, Donna et Maddy poursuivent eux aussi leur enquête. Cooper, Truman et Hawk, partent à la recherche de la cabane aux rideaux rouges, dont une photo a été trouvée chez Jacques Renaud. Des rideaux rouges qui rappellent à Cooper son rêve avec Laura…

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Cooper’s dream marque le retour de Mark Frost au scénario, après deux épisodes sans lui ni Lynch aux commandes. A la réalisation, Lesli Linka Glatter, qui réalisera trois autres épisodes de la série, dans la saison 2. L’épisode commence cette fois de nuit (tout comme l’épisode réalisé par Lynch Zen or the skill to catch a killer). Nous retrouvons donc la ville de Twin Peaks là où nous l’avions laissée précédemment. Mais là où la nuit est souvent synonyme de cauchemars, elle donne lieue à une scène comique, montrant Dale Cooper en pleine insomnie dûe aux chants alcoolisés des clients Norvégiens de l’hôtel.

Comme toujours, une grande attention est donnée au sentiment d’un fil narratif parfaitement tissé, et d’une chronologie qui implique le spectateur dans la vie de tous les personnages. Au matin, on reprend la fouille de l’appartement de Jacques Renaud là où on l’avait laissée. De même, au Double RR, nous retrouvons Shelly et Donna avec un nouveau look, concrétisation de leur promesse lancée dans l’épisode précédant de « se faire une beauté un de ces jours ! ». Elles tombent alors sur Hank, sorti de prison, comme annoncé dans l’épisode précédent. Ce genre de petits détails fondent le sentiment de réalité de Twin Peaks, réalité d’un petit village dont on suit le rythme quotidien, mêlée à l’irréalité des événements cauchemardesques qui s’y produisent. 

Autre souci du détail cher à Mark Frost, son sens des enchaînements. On retrouve la même chaîne logique qui relie les scènes entre elles, comme dans l’épisode pilote si exemplaire à ce niveau-là. De chez Jacques Renaud où l’on a trouvé la chemise de Leo, la caméra nous embarque chez Leo. Puis, de chez Leo (un camionneur), nous passons à un plan de camions. Un camion de bûches, qui préfigurent la Dame à la Bûche qui jouera pour la première fois un rôle très important dans cet épisode. Un autre exemple d’une mise en scène de toute beauté, la scène déchirante entre Ed et Norma, dont la séparation est accentuée par les tiges métalliques des camions au premier-plan, puis par un crochet venant accentuer la déchirure d’Ed.

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Un thème majeur de Twin Peaks prend forme dans ce sixième épisode : celui de l’innocence bafouée. Ce thème se voit incarner à travers tous les personnages jeunes de la série dans cet épisode. Audrey, en voulant espionner les adultes pour découvrir elle-même l’assassin de Laura, commence à se brûler les ailes. Elle espionne son père, le voit à travers un petit trou se faire gifler par Catherine Martell, avant de se faire embrasser par la même femme… Une scène qui rappelle Blue Velvet, où le jeune Jeffries incarné à l’époque par Kyle MacLachlan espionnait avec incompréhension une scène de sexe passant de l’amour à la haine, des baisers à la violence. Audrey finira par pleurer, face à la tragique danse de Leland Palmer, qui swing et pleure en même temps, au milieu de la réception mondaine organisée en l’honneur des Norvégiens.

James et Donna ont, quant à eux, une scène de confession, où James raconte la véritable histoire de ses parents, et notamment de sa mère sombrée dans l’alcool, prostituée. La candeur des deux personnages peut presque paraître ridicule, mais elle témoigne de leur innocence d’enfants, souillée par le monde des adultes. Une innocence qui resplendit encore sur le visage de Maddy, la cousine de Laura, extérieure au monde de Twin Peaks et donc sans doute la plus innocente de tous. Enfin, l’innocence rejaillie aussi chez Bobby, qui va à l’encontre de son caractère de « bad boy » et laisse aller ses sentiments face au Dr Jacoby. Le psychanalyste le questionne crument sur les relations sexuelles qu’il entretenait avec Laura, jusqu’à le faire pleurer, et lui faire répéter des phrases que disait Laura, comme le fait que « tout le monde cherche à bien faire, mais tout le monde est pourri à l’intérieur ». Le Dr Jacoby saisit alors que c’est Laura qui a poussée Bobby à dealer de la drogue, juste par plaisir de corrompre. « Laura aimait corrompre les autres, parce qu’elle se sentait elle même corrompue, n’est-ce pas ? » En larmes, Bobby acquiesce. La scène se conclue sur un fondu enchaîné, menant vers un plan d’oiseau noir, en vol plané, survolant la forêt… Du grand art.

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Enfin, cet épisode six donne surtout une première vraie scène à la Dame à la bûche. Elle avait annoncée à Cooper qu’un jour, elle aurait quelque chose à lui dire… Ce jour est venu. En cherchant la cabane aux rideaux rouges où Jacques Renaud emmenait les jeunes prostituées, l’équipe de Cooper et Truman tombent sur la maisonnette de Margaret, autrement appelée la Dame à la bûche. Dans cette fabuleuse scène, Margaret balance une suite de phrases en apparence incohérentes, et pourtant très importantes et annonciatrices de la suite des événements. Elle évoque les « hiboux », qui décidemment deviennent envahissants au fil des épisodes… Elle décrit, de manière codée, le meurtre de Laura Palmer tel qu’il a eut lieu, et tel que nous le verrons enfin dans Fire walk with me. Il faut ici saluer la merveilleuse interprétation de Catherine E. Coulson, qui nous a quitté cette année 2016. Elle est la Log Lady de Twin Peaks, pour toujours.

7. "Realization Time"

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Scénario : Harley Peyton

Réalisation : Caleb Deschanel

Audrey continue son enquête au rayon parfumerie de la boutique de son père. Elle découvre un réseau de prostitution remontant jusqu’au One Eyed Jack… De son côté, Cooper et son équipe sont sur la même piste, et prévoient une nuit d’infiltration au club. De leur côté, James, Donna et Maddy découvrent les cassettes de Laura et prévoient de piéger le Docteur Jacoby grâce à la ressemblance de Maddy avec sa cousine décédée…

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Episode réalisé par Celeb Deschanel, qui reviendra au mannettes pour deux épisodes de la saison 2, et écrit par Harley Peyton dont c’est le deuxième scénario pour la série, Realization Time s’ouvre sur deux plans nocturnes, de pleine lune, et de la chute d’eau du Great Northern Hotel. On retrouve donc les personnages là où on les a quittés, en pleine nuit : Audrey est dans le lit de Dale Cooper. Cet effet de dialogue coupé d’un épisode à l’autre donne l’impression d’un long film à la continuité parfaite, et démontre à quel point la série était très en avance sur son temps. Dans cette première scène, Cooper refuse les avances d’Audrey. Ce refus montre l’agent du FBI en contraste avec tous les autres adultes de la série ; lui seul n’est pas entaché par le mal, peut-être parce qu’il a su garder une part d’enfance, et donc d’innocence, en lui.

Le thème amoureux relie les premières scènes de l’épisode entre elles. Le jour levé, nous retrouvons en effet Andy et Lucy en pleine tempête sentimentale au commissariat. Mais, à la comédie succède le drame, puisque l’histoire d’amour passionnelle entre Shelly et Bobby s’est transformée en affaire criminelle angoissante. Leo a en effet survécu à la balle de revolver, tirée par Shelly dans l’épisode précédent, et espionne les deux amants depuis son van. Sortant son fusil, Leo interrompt finalement son geste : il entend, par la C-B des policiers, que le mainate Waldo va potentiellement délivrer des informations sur le meurtre de Laura. Ce jeu avec la radio des policiers permet encore de créer l’impression de continuité, à travers les différents espaces de Twin Peaks – les personnages que nous avons quittés dans la scène précédente continuant leur enquête, entendus par le talkie-walkie.

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L’épisode possède une mise en scène de grande qualité, grâce au travail de Caleb Deschanel, avec notamment de beaux travellings très maîtrisés, comme celui qui parcourt le mobilier des Hayward avant d’aboutir au trio Donna-Maddy-James écoutant les cassettes de Laura. Ce genre de plans participe à l’atmosphère lente, prenante, et d’une grande qualité cinématographique, de la série. Dans cette scène, le trio d’amis prend la décision de jouer un tour au Dr Jacoby, pour retrouver la cassette manquante dans son bureau, en utilisant la ressemblance de Maddy pour sa cousine Laura. Comme pour l’intrigue de la série, le tempo de la série est utilisé pour créer le suspense : James annonce « nous allons retrouver cette cassette… ce soir ! ». Dès lors, le spectateur attend avec impatiente la tombée de la nuit, qui arrive à la fin de l’épisode pour savoir comment les choses vont tourner.

On note aussi la qualité des dialogues dans la série. C’est par exemple dans cet épisode que la réplique culte de Dale Cooper sur « les petits plaisirs de la vie, accordés chaque jour », est prononcée. Des répliques toujours surprenantes, surréalistes, qui marquent l’esprit du spectateur. D’autres très beaux dialogues sont prononcés dans cet épisode, comme celui entre Audrey et Dale Cooper (« les secrets sont une chose dangereuse, Audrey » « en avez-vous ? » « Non… » « Laura en était remplie »). L’émotion de la série tient aussi à sa musique, composée par le génial Badalamenti. Dans cet épisode, on remarque de plus en plus de très légères « nappes » sonores, très courtes, presque imperceptibles, qui créent une angoisse permanente (notamment associées à l’ex-taulard Hank). La musique est brillamment utilisée avec la fausse série TV « Invitation à l’amour » : Nadine est en train de la regarder, quand elle commence à pleurer dans les bras de Ed. Le thème du générique de Invitation à l’amour en fond sonore ajoute à l’émotion des paroles de Nadine, désespérée de ne pas pouvoir breveter son invention des rideaux silencieux… La scène navigue alors admirablement entre comédie au second degré et véritable tristesse.

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C’est alors que la nuit tombe. Le suspense enfle… L’intrigue de la scierie devient de plus en plus prenante et complexe : qui manipule qui, entre Catherine, Jose, Ben… et Hank ? L’ambiance se fait orageuse au dehors. La scène du meurtre de Waldo, l’oiseau-témoin du meurtre ( ! ) fait froid dans le dos. La série commence à devenir de plus en plus terrifiante (elle atteindra des sommets dans ce domaine dans la saison 2…). L’équipe de Cooper et Truman se rend en infiltration au One Eyed Jack, tandis qu’Audrey s’y rend également pour sa propre enquête. Ce montage alterné, entre Cooper et Audrey qui n’arrivent pas à se croiser, et vont pourtant se rendre au même club libertin, fait également monter la pression en vue de l’épisode final de la saison… Enfin, troisième élément dans cette nuit plus qu’angoissante, James Donna et Maddy commencent leur mise en scène destinée à Jacoby. Maddy apparaît déguisée en Laura, telle Madeleine/Judy dans Vertigo d’Hitchcock. Ce tour malsain se retourne contre les jeunes amis : en voyant ainsi Maddy transformée, James semble tomber amoureux d’elle. Un amour malsain qui inquiète Donna… En voulant jouer aux mêmes manipulations que les adultes, les trois personnages les plus innocents de la série se brûlent les ailes. La scène devient géniale, quand James et Donna laissent seule Maddy, et que celle-ci s’avère épiée. Tout d’abord, épiée par Bobby. Mais une tierce personne espionne elle-même Bobby ! La musique passe intelligemment du thème associé à Bobby (jazzy) à un thème lugubre, en même temps que la caméra passe au point de vue du mystérieux espion caché dans les bois… Cette scène laisse imaginer une présence terrifiante, peut-être surnaturelle, qui apparaît aussitôt que Laura réapparaît. Laura (Maddy déguisée) va-t-elle être tuée une seconde fois ? L’épisode s’arrête sur cette note inquiétante, en pleine nuit, ouvrant beaucoup de pistes pour l’épisode final de la saison…

7. "The Last evening"

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Scénario : Mark Frost

Réalisation : Mark Frost

Leo prépare l’incendie de la scierie, comme prévu par les plans de Ben Horne. Cooper et Truman ferrent leur piège autour de Jacques Renaud. Le Dr Jacoby se rend au rendez-vous donné par ce qu’il croit être Laura revenue d’entre-les-morts…

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Ecrit et réalisé par Mark Frost, le dernier épisode de la saison 1, The last evening, est un morceau de bravoure de la série. Rarement un épisode de série a contenu autant de péripéties et de cliffhangers intenables avant la saison suivante. Le goût de la surprise étant l’une des caractéristiques de Twin Peaks, cet épisode final de la saison s’ouvre sur un plan… de cocotiers ! Le bruit de la mer accompagne même ce plan. Nous sommes en fait chez le Docteur Jacoby, dont la décoration est hawaïenne. L’épisode reprend les événements là où nous les avions laissés, et Donna et James entrent donc chez Jacoby pour fouiller son appartement. Pendant ce temps, Jacoby se rend au rendez-vous donné par le « spectre » de Laura, à savoir Maddy déguisé. Mais tandis qu’il espionne, fasciné, la jeune femme, Jacoby est tabassé par un homme mystérieux. Le plan des trois jeunes innocents les a dépassé, ils se retrouvent donc entachés de ce crime… La première scène se termine donc par un plan marquant, celui de Jacoby agonisant dans l’herbe. S’ensuit un gros plan sur son œil, se transformant dans un fondu en roulette de casino.

Le spectateur retrouve alors la partie de Black Jack entamée par Cooper face à Jacques Renaud. Dans un montage alterné qui fait monter le suspense, nous suivons également Audrey dans son infiltration comme nouvelle hôtesse du One Eyed Jack. On lui annonce qu’elle va rencontrer le propriétaire, qui aime « rencontrer » les petites nouvelles… Parallèlement à cette situation horrible qui se profile, Cooper fait parler Renaud. Un récit lui aussi horrible, celui de la nuit passée avec Laura Palmer et Ronette, sort de la bouche de Jacques, filmée en gros plan et ralentie. Encore un moment marquant de la série entièrement dû à la mise en scène – et témoignant du savoir-faire de Mark Frost dans ce rôle, même s’il ne reviendra jamais derrière la caméra, se contentant de son rôle de créateur et scénariste pour le reste de la série.

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Le thème de l’innocence bafouée est encore présent dans cet épisode pourtant chargé en action. Donna, James et Maddy, sont donc coupables sans le savoir de l’attaque sur le Dr Jacoby. Ils écoutent la fameuse cassette manquante, de Laura. Là encore, ils découvrent la perversité de leur amie, cachée sous son innocence. Laura se confie au magnétophone : « James est gentil, mais il est tellement bête. Et moi je n’en peux plus de la gentillesse ». Puis, Laura parle de sexe, du feu qui monte en elle, et d’un « homme mystérieux ». L’innocence, c’est aussi celle de Nadine, enfant dans un corps d’adulte, folle mais inoffensive, qui décide de mettre fin à ses jours dans cet épisode…

L’épisode fait heureusement diminuer la pression en son centre, après une introduction faite de nombreuses actions très prenantes. Dans les épisodes précédents, ce sont les scènes de jour, souvent centrales, qui permettaient des moments de comédie, de légèreté. Dans cet épisode entièrement de nuit, ce sont trois scènes de dialogues qui permettent de ralentir le rythme. D’abord, Josie et Hank qui pactisent, puis Pete et Catherine qui retrouvent leurs sentiments, et enfin Lucy et Andy qui ont une « explication ». Du plus sombre au plus léger. Les folles péripéties de cet épisode se trouvent incarnés dans un plan-séquence admirable, où la caméra suit Truman et Cooper parcourant le commissariat, sans cesse arrêtés par des personnages venant annoncer des nouvelles – Lucy, James, Leland…

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Le suspense remonte dans les dernières scènes de l’épisode, avec de nouvelles actions dramatiques. Leland se rend à l’hôpital où il commet un geste fatal, de vengeance envers Jacques Renaud. Bobby se fait piéger par Leo, qui est prêt à le tuer à coup de hache, quand une balle de revolver abat Leo depuis l’extérieur… Leo meurt les larmes aux yeux, presque attachant pour la première fois de la série, agonisant, hagard, devant « Invitation à l’amour ». Enfin, le feu est mis à la scierie. Ce « feu », dont on entendait tant parler dans la bouche de différents personnages jusqu’alors (que ce soit le feu pour brûler la scierie, ou le « feu » qui brûlait Laura de l’intérieur, le « feu marche avec moi » retrouvé en lettres rouges près du crime…). Il risque de brûler Catherine, mais aussi Shelly Johnson que Leo a attaché dans la scierie… et peut-être aussi Pete. Dans un moment particulièrement émouvant, Pete déclare « C’est encore ma femme ! » avant de se jeter vers les flammes pour la sauver. Si jusqu’alors, les épisodes de la saison 1 se déroulaient sur 24 heures, ce dernier épisode est le seul à se déroule sur une seule nuit.  Cela donne un terrible sentiment, d’une nuit interminable, où le temps s’arrête, et où les événements dégénèrent horriblement. Chaque personnage se retrouve dans une situation dramatique, laissant le spectateur happé et dans l’attente de la saison 2. L’autre idée malicieuse était de glisser dans chaque épisode qui précédait une référence à « la nuit » où la scierie brûlerait (« dans trois jours », puis dans deux, puis dans un seul…). Ce petit détail génial donne au dernier épisode une tension dramatique décuplée. Enfin, les deux dernières scènes de l’épisode se tournent cruellement vers Audrey et Cooper. Audrey, coincée au One Eyed Jack dans son nouveau rôle de prostituée, découvre que le propriétaire du lieu n’est autre que… son père. Elle le voit dans le reflet du miroir, annonçant fièrement « Ferme les yeux… Voici ce dont les rêves sont faits… » Oui, les rêves, ou plutôt les cauchemars, sont souvent faits d’inceste à Twin Peaks. Nous laissons donc Audrey dans cette affreuse situation. Quant à Cooper, il retourne à sa chambre d’hôtel, déclarant à Diane qu’il va enfin se reposer après une « très longue nuit ». C’était sans compter les coups frappés à sa porte… Un épisode, donc, absolument culte de Twin Peaks, certainement le plus musclé en terme d’action dans toute la série, et concluant la saison 1 (déjà magnifique de bout en bout) sur une note très haute.

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Nicolas Lincy, 2017