Créée par Chris Carter

1997-1998 - Américain - Fantastique, Policier

Avec : Lance Henriksen, Klea Scott, Terry O'Quinn, Brittany Tiplady...

Après une seconde saison très ésotérique et en zig-zag, qui proposaient mêmes quelques détours humoristiques, Chris Carter reprend les rênes de MillenniuM pour la troisième (et dernière) saison. Carter écarte le duo Morgan-Wong, et confie la production à Chip Johannessen, l’un des scénaristes clé de son équipe, ayant signé certains des meilleurs épisodes de la saison 1. On retrouve avec plaisir une véritable unité, essentielle à l’univers sombre et adulte de la série. La photographie, signée du même Robert McLachlan depuis le pilote, opte un ton volontairement dé-saturé comme pour retrouver l’atmosphère noire de la saison 1. Quant à Frank Black/Lance Henriksen, ses cheveux deviennent de plus en plus blancs au fur et à mesure de la série, magnifique idée pour montrer la véritable perdition du personnage. 

Malheureusement, MillenniuM ne se relève pas jusqu’au niveau de sa première saison. Cette troisième saison manque de vigueur, de terreur, et surtout de grands arcs narratifs. A l’exception de son introduction et de sa conclusion, les épisodes souffrent d’une certaine mollesse. Et surtout, la nouvelle galerie de personnages autour de Frank Black, idée prometteuse au départ, ressemble trop à celle d’X-Files : une partenaire agent du FBI, Emma Hollis, qui forme avec Black un duo peu aimé de leurs collègues ; un directeur adjoint jamais content, McLaren ; un antagoniste petite teigne, l’agent Baldwin… spectateurs d’X-Files, cela ne vous rappelle rien ? Même Peter Watts se transforme  petit à petit en « homme à la cigarette », Méphistophélès disséminant ici et là quelques indices, toujours entre le parti du bien et celui du mal… Le problème est que ces personnages, à l’exception d’Emma Hollis, semblent tomber de nulle part, et restent au stade du stéréotype jusqu’à la conclusion, dans laquelle leur est enfin accordée un peu de finesse psychologique.

millennium&

Pourtant, tout s’annonçait bien. La série s’ouvre en effet sur un double épisode de toute beauté. Une ellipse de plusieurs mois nous éloigne du cliffhanger de la saison 2, et donc aussi de l’esprit de cette dernière. On retrouve immédiatement l’ambiance noire des débuts de MillenniuM, mais aussi sa mise en scène soignée de thriller à la Silence of the Lambs. Le travail du réalisateur Thomas J. Wright – qui a réalisé 27 des 68 épisodes de la série – est d’une grande qualité, dans le premier épisode « The Innocents ». Avec ce double épisode, les scénaristes (Michael Duggan et Chip Johannessen) réunissent les éléments constructeurs de la série, trop altérés par le travail de Morgan et Wong, pour repartir sur de nouvelles bases. Le don psychique de Frank Black, la peur de la fin du monde, l’aspect conspirationniste du groupe MillenniuM : tout trouve enfin son sens et semble "relié" dans une parfaite logique. L’intrigue renvoie même directement à un épisode de la saison 1, « Force majeure », dans laquelle on retrouvait déjà l’idée de clonage de petites filles liée à celle de l’apocalypse. Un fil semble ainsi relier la série de bout en bout.

Dès cette introduction, les dialogues semblent bien plus subtils que dans la saison 2 (on ne regrette pas du tout la disparition du personnage du geek et ses tentatives d’humour...). De retour au FBI en solitaire, hors du groupe MillenniuM qu’il accuse désormais d’être une organisation criminelle, Frank Black fait équipe avec une nouvelle collègue, Emma, jeune recrue très travailleuse qui semble être fascinée par Frank. Le personnage est immédiatement attachant, même si son interprète Klea Scott semble parfois un peu perdue dans son rôle face à un Lance Henriksen toujours aussi magnétique (voire de plus en plus !). Leur duo, autre obsession de Chris Carter, est immédiatement marquée du sceau de la camaraderie homme-femme (et d’un côté père-fille), sans jamais aucune connotation amoureuse. Prouesse des deux interprètes, leur duo parvient à exister malgré l’ombre écrasante des mythiques Mulder et Scully.

millenn2 

Passée cette intro puissante, la saison 3 enchaîne les épisodes sans véritable fil rouge. « Taotwawki », écrit par les créateurs de la série Carter et Spotnitz, se centre (enfin) sur le fameux bug de l’an 2000. La violence adolescente est très bien montrée, elle présage Columbine quelques mois avant le véritable drame. Chris Carter prouve son talent à ancrer ses histoires fantastiques dans une certaine actualité (on peut citer le pilote de The Lone Gunmen, qui prédisait le 11 septembre quelques mois avant). Mais Carter a aussi ses défauts : quand il prend la plume, ses dialogues sont toujours explicites, peu naturels et trop sérieux, explicitant la morale de l’épisode à chaque phrase.

L’épisode 4, « Closure », se concentre sur la nouvelle protagoniste de Frank, l’agent Emma Hollis. Si l’idée est très bonne, et fonctionne dans les premières minutes de l’épisode, deux erreurs apparaissent malheureusement rapidement. Premièrement, la blessure originelle du personnage, motif bien mieux utilisé dans X-Files pour l’agent Mulder et la quête de sa sœur disparue, semble ici être un "truc" de scénariste très cliché. Mais, surtout, dans la deuxième partie de l’épisode, la traque des tueurs s’avère peu passionnante. Ces criminels fous, et surtout leur leader, sont extrêmement caricaturaux. Ajoutez à cela des scènes d’actions parfois ridicules (avec des effets de bullet-time malvenus), et la série se retrouve à nouveau plombée.

Suit le total opposé, un épisode qui ne se prend jamais au sérieux : « Thirteen years later ». Parodiant avec une féroce ironie la nouvelle vague de films d’horreurs post-Scream, l’épisode se situe entre les mises en abyme à la De Palma style Body Double et les slashers qu’il site, Scream, Halloween, Friday the 13th… Sympathique épisode qui réussit son pari : apporter une parenthèse humoristique, la seule de la saison 3, et donc la dernière de la série.

mill03

L’épisode 6, « Skull and Bones », bénéficie d’une mise en scène très réussie, signée par le nouveau venu Paul Shapiro. Les décors inquiétants, l’excellente photographie en clair-obscur de Robert McLachlan, distillent une angoisse que l’on n’avait pas retrouvé depuis la première saison. Malheureusement, scénaristiquement, Millennium devient définitivement un ersatz de X-Files. Si le groupe MillenniuM fait de plus en plus penser aux Illuminatis, aux Francs-maçons, l’idée est malheureusement survolée dans un scénario qui entretient trop de zones de flous. On a donc un peu l’impression de suivre un spin-off d’X-Files, copié/collé moins intéressant.

L’angoisse monte encore d’un cran dans l’épisode suivant, « Throug a glass, darkly », qui offre un retour aux sources de la série : une enquête sombre, glaçante, autour d’un présumé violeur et tueur d’enfants libéré sur parole au bout de 20 ans. L’habile scénario de Patrick Harbinson réutilise en filigrane un thème classique du polar : la vox populi, les préjugés médiatiques et la chasse aux sorcières des concitoyens du présumé coupable. Le doute reste intact jusqu’au dénouement, si bien que notre jugement moral de spectateur reste constamment en déséquilibre. La mise en scène Thomas J. Wright, et la photographie de Robert MacLachlan, sont encore une fois d’une grande maîtrise. L’un des meilleurs épisodes de la saison…

… qui voit lui succéder 3 des plus mauvais. L’épisode « Human essence » semble posé là par hasard. Encore une fois, les scénaristes tentent de rapprocher Millennium d’X-Files, en faisant de Frank et Emma des rebelles au sein du FBI, au centre d’un très très vague complot. Encore une fois, ce qui marchait dans X-Files ne marche pas dans MillenniuM. L’épisode garde un certain suspense, mais reste sans grand intérêt. C'est dans ce genre d’épisodes que les nouveaux personnages, McLaren et Baldwin, semblent superficiels, des caricatures d’antagonistes très mal écrits.

L’épisode de Noël « Omerta » se passe également de commentaire. De manière générale, les épisodes de Noël semblent déplacés dans cette série. Ici, d’une guimauverie ridicule, il serait tout simplement irregardable sans le talent de Lance Henriksen, et de sa fille à l’écran Brittany Tiplady. Quant à « Borrowed », réalisé par Dwight Little (bon réalisateur pour X-Files, très mauvais pour le cinéma dans la saga Halloween), il ne convainc pas non-plus. Il souffre, d'une part, d’une grossière erreur de scénario : inventer des éléments du passé, ici de la vie de Jordan, dont nous n’avions jamais entendu parler. De surcroît, la mise en scène sans subtilité, kitsch, dotée de ralentis pénibles et d’effets spéciaux ratés, achève le naufrage. Même du côté de la direction d’acteur, c’est l’échec, puisque Lance Henriksen sur-joue et les autres personnages sont peu naturels. 

05

Après ces épisodes « loners », les scénaristes reviennent à une intrigue de complot avec « Collateral damage ». C’est dire que la série se retrouve, dans sa structure même, dévorée par X-Files (alternance de « monsters of the week » et d’épisodes « mythologiques » autour de la conspiration). Néanmoins, cet épisode là reste assez solide, grâce à un suspense bien ficelé.

Le talentueux scénariste Patrick Harbinson sort les rames, et grâce à l’épisode « The Sound of Snow », il comble les trous. Il prend le temps de revenir sur la perte de Frank Black, sur son deuil (l’ellipse de la saison 2 à 3). De plus, l’épisode possède nombre de séquences très inquiétantes, une intrigue au très fort potentiel, mais à laquelle il manque une conclusion réussie malheureusement.

Dans « Antipas », le personnage maléfique de Lucy Butler, entité démoniaque qui a donnée naissance à 2 des meilleurs épisodes de la saison 1 et de la saison 2, s’offre un retour bien inutile. Dans ce mini film d’horreur, bien mis en scène, mais enfilant tous les clichés du genre, la grande rivale de Frank Black voit son personnage amenuisé au rang de diablesse de série Z.

L’épisode « Matryoshka » offre un flash-back dans les années 40, à la création du FBI, comme les épisodes de X-Files « Travelers » et « The Unnatural ». Ce retour en arrière permet de redonner du sens au groupe MillenniuM, et au personnage de Peter Watts, au sein de la saison 3. Un sympathique épisode, même si on tombe complètement dans le complot à la JFK d’Oliver Stone, ce qui rapproche MillenniuM toujours plus d’X-Files

06

Retour à l’ésotérisme plein de mystère et de citations bibliques avec « Forcing the end », un épisode assez peu palpitant, malgré un début intéressant. Néanmoins, on perçoit en filigrane l’évolution d’Emma Hollis, qui commence à douter des choix de Frank Black, et à hésiter entre lui et le groupe MillenniuM. L’ambiguïté de Peter Watts reste intacte, ce qui est un autre point intéressant. Son interprète le rend bien : sa passivité, son calme, son côté "monsieur tout le monde" le rend inquiétant.

« Saturn dreaming of mercury » est un énième épisode inégal. Comme beaucoup d’autres épisodes de cette saison, il possède de nombreuses qualités. Celui-ci est centré sur Jordan, interprétée avec brio par Brittany Tiplady dont le talent de comédienne augmente de saison en saison. La jeune actrice est tout à fait convaincante dans la peau de son personnage, notamment dans des dialogues très sombres pour une fillette de son âge, ou dans certaines scènes d’épouvante. Frank Black est montré sous son jour de père, loin des conflits du FBI (et donc du caricatural directeur adjoint ici absent). Emma Hollis devient un soutien, une amie inquiète. Un scénario intriguant, plein de mystère, doté de beaucoup d’éléments fascinants : les visions de l’enfant et du père, celles de Jordan, les « yeux » sous verre… de magnifiques idées de mise en scène, mais gâchées par la conclusion, trop facile, de l'intrigue. On n’atteint toujours pas le niveau de la saison 1, même si l’on retrouve enfin l’ambiguïté de celle-ci.

07

A l’approche de la fin, la série remonte enfin d’un cran avec « Darwin’s Eye ». Le scénario, encore signé Patrick Harbinson, utilise nombre des clichés de l’univers de Chris Carter (serial-killer et conspiration) pour mieux les détourner et nous mener ailleurs. Pour une fois, les signes que croit percevoir Frank Black ne cachent rien, aucune interprétation ne peut révéler une quelconque vérité. En parallèle de l’intrigue principale, la traque d’une femme évadée d’asile, nous découvrons un pan de la vie privée d’Emma Hollis : son père est atteint de la maladie d’alzeihmer. On pense que les deux histoires vont se recouper : et bien non, si ce n’est poétiquement… Le hasard, seul, réunit ces deux histoires.  Un bel épisode.

Mais comme toujours, la joie retombe, avec « Bardo Thodol », épisode conspirationniste extrêmement flou, mauvais en tout point. McClaren, enfin surtout son interprète Stephen Miller, est dans une telle caricature qu’on en deviendrait presque hilare. La "confrontation" du bien et du mal, donc d’Emma et de Peter Watts, est vraiment assommante également.

Pour redresser la barre une dernière fois, Chris Carter et Frank Spotnitz reviennent au scénario de l’épisode « Seven and one ». On regrette qu’ils ne l’aient pas fait plus souvent, car MillenniuM ne fonctionne pas bien sans eux, alors qu’X files se passe très bien d’eux (Vince Gilligan, Glen Morgan et James Wong ont offert certains des meilleurs épisodes d’X-Files). Ce magnifique épisode renoue avec l’étrangeté, l’ambiguïté, qui faisait la force de MillenniuM à ses débuts. On y baigne dans une ambiance cauchemardesque et démoniaque ("démoniaque, tendre, et désespéré", a dit Alain Resnais à propos de la musique composée par Mark Snow pour la série, avant qu’il ne l’engage pour son film Cœurs). Même si l’on peut croire un instant que la solution de cet épisode se trouve dans un "bounty hunter" copié-collé d’X-Files, cette piste s’avère non expliquée, et tout est laissé en suspens à la fin de cette aventure. Bravo donc à Carter-Spotnitz, d’avoir retrouvé ici la force de MillenniuM : une angoisse plus adulte, plus fascinante, et surtout plus ambiguë, que celle d’X-files. Lance Henriksen y est encore une fois brillant, Frank Black s'avérant plus trouble que jamais.

08

Avec « Nostalgia », on se sent déjà dans une première forme de conclusion. Une dernière enquête, un dernier épisode "unitaire" réunissant Emma et Frank. Très bien écrit, cet épisode évite de trop conclure, avec une intrigue simple, une enquête similaire à de nombreux faits divers que l’on voit dans les journaux. Emma et Frank sont très proches, et le ton est tendre et désespéré. Cet épisode boucle la boucle, car on y retrouve l’atmosphère des enquêtes de la saison 1, et l’idée du mal qui "grouille" sous les pelouses vertes des jolies villes américaines, comme chez David Lynch. Cette fois c’est un pied que l’on retrouve dans un rosier…

Vient alors le double épisode final. Le premier, « Via Dolorosa », est plein de suspense. Il réunit en un seul épisode les différentes facettes de la série. A la fois traque d’un serial killer très violent, à la Se7en (référence évoquée par Chris Carter dès la création de la série), et complot lié à la fin du monde derrière. Les deux motifs sont imbriqués dans cet habile scénario. Les personnages de McLaren et de Baldwin y sont enfin traités avec intelligence. McLaren paraît enfin à l’écoute, peureux, voire triste. Baldwin, quant à lui, fait un pas vers Frank Black, tandis qu’Emma s’éloigne.

Malheureusement, même s’il bouscule enfin les lignes de cette troisième saison, le dernier épisode « Goodbye to all that » déçoit encore. Encore une fois dans le flou sur les motivations réelles du "groupe", les scénaristes nous laissent en suspens sur une fin ouverte… Plus que jamais, le groupe Millennium évoque celui des Frans-maçons, où l’ésotérisme n’est que la surface folklorique d’un regroupement très politique. Cette fin donne à la fois une part de mystère indéniable à toute la série, qui reste un ovni étrange, mais également une sensation de manque (que X-Files n’a pas, apportant un véritable adieu à ses personnages grâce à la complexe conclusion que sont les saisons 8 et 9).  

09

Bien sûr, on ne peut qu’imaginer ce qu’aurait été la saison 4, mais il évident que la Fox aurait dû laisser Chris Carter conclure son œuvre qui devait le mener à l’an 2000. Pas assez "artiste", peut-être trop entravé par le fonctionnement de la Fox, Chris Carter a donc créé un univers splendide, d’une noirceur enivrante, puis l’a laissé se désagréger. Remodelée à l’image d’X-Files, dans l’aspect divertissant pour la saison 2, et dans sa construction scénaristique pour la saison 3, la série MillenniuM trouve ironiquement son épilogue dans la série mère. En effet, on retrouve Frank Black et le groupe millénariste au sein de l’épisode 4 de la saison 7 d’X-Files, sobrement intitulé : « MillenniuM ».

Note globale : 7/10

  1. Les Innocents - 1re partie (The Innocents - Part 1) – 10/10
  2. Exégèse - 2e partie (Exegesis - Part 2) – 9/10
  3. Ceux qui survivront (Taotwawki) - 7/10
  4. Trauma (Closure) – 5/10
  5. Treize ans plus tard (Thirteen Years Later) – 7/10
  6. Ossements (Skull and Bones) – 7/10 
  7. Recommencement (Through a Glass, Darkly) – 8/10
  8. Démons intérieurs (Human Essence) – 6/10
  9. Omerta (Omerta) – 5/10
  10. Sursis (Borrowed) – 5/10
  11. Lésions de guerre (Collateral Damage) – 7/10
  12. Le Bruit de la mort (The Sound of Snow) – 7/10
  13. Antipas (Antipas) – 6/10
  14. Matriochka (Matryoshka) – 7/10
  15. Forcer le destin (Forcing the End) – 6/10
  16. Jordan contre Lucas (Saturn Dreaming of Mercury) – 7/10
  17. L’Œil de Darwin (Darwin’s Eye) – 8/10
  18. Bardo Thodol (Bardo Thodol) – 4/10
  19. Sept ans de malheur (Seven and One) – 9/10
  20. Nostalgie (Nostalgia) – 8/10
  21. Le Chemin de croix - 1re partie (Via Dolorosa - Part 1) – 8/10
  22. La Fin d’un temps - 2e partie (Goodbye to All - Part 2) – 7/10

Epilogue dans la série X-Files :

  23. MillenniuM (S07, EP04) – 8/10

Nicolas Lincy, le 22/12/2014