Cimulit

02 juillet 2017

Twin Peaks - Saison 3 - Part 3

3. CALL FOR HELP

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

L’agent Cooper s’échappe de la Black Lodge, mais se retrouve dans un autre univers inconnu. Son double maléfique est pris de vertiges. Un autre double, Dougie, semble au plus mal lui aussi. 

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Après deux épisodes qui partaient dans une foule de directions, « Call for help » semble presque plus classique. L’épisode se concentre sur Cooper, dans son voyage entre les mondes. L’introduction le montre à nouveau en train de chuter dans l’espace (image qui évoque la réplique de Laura Palmer dans Fire walk with me : « on tomberait de plus en plus vite dans l’espace jusqu’à exploser »).  Cooper se retrouve alors au balcon d’un bâtiment immense. La manière dont son corps atterri évoque les effets spéciaux de Eraserhead, remis au goût du jour des effets numériques. Cooper fait face à une mer violette. Il entre, et découvre une femme aux yeux recouverts de chair. La femme semble asiatique (une réminiscence de Josie Packard ?). Elle veut lui parler, n’y parvient. Une machine obsédante fascine Cooper. Toute la scène est montée avec un effet d’aller-retour d’images très perturbant. Cooper et la femme sortent, l’effet s’arrête, et ils se retrouvent dans l’espace, sur une plateforme volante. La femme semble se sacrifier en appuyant sur un levier, avant d’être projetée dans l’espace. Puis, dans l’espace, une forme flottante apparaît. C’est le visage de Garland Briggs, qui prononce « Blue Rose ». La Rose Bleue, déjà vue dans Fire walk with me. En faisant apparaître Garland Briggs, par la magie du montage, David Lynch continue son travail de réincarnation des disparus de la série (après avoir fait réapparaître Phillip Jeffries/David Bowie vocalement dans l’épisode précédent).

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Quand Cooper redescend, il trouve une seconde femme, devant une cheminée. Cooper retrouve la machine, numérotée d’un 3, émettant des sons étranges. Dans le monde réel, Mister C. est au volant de sa voiture dans le désert. Il est pris de vertiges. Le bon Cooper entre alors dans la machine, comme aspiré par la lumière qu’elle émet. Son corps se déforme, disparaît dans le métal. Ne reste que ses chaussures – encore un effet loufoque et déstabilisant à la Eraserhead. Dans le désert, Mister C. a un accident. Les rideaux rouges lui apparaissent. Il se retient de vomir. Plus loin, dans un village du désert du nom de Rancho Rosa, un autre double de Cooper apparaît : Dougie. Il a une coiffure ridicule, un peu de ventre, des vêtements colorés. Il porte la bague de jade verte… celle vue dans Fire walk with me, et que convoite Mister C. Son bras gauche est soudainement « mort » (comme à la fin de la saison 2). Il est avec une prostituée, d’une grande beauté. La jeune femme part sous la douche, et pendant ce temps, Dougie/Cooper est lui aussi pris d’un malaise. Il vomit. Il est transporté dans la Black Lodge. Là, le Manchot récupère la bague. Dougie « désenfle », se désintègre (le visage disparaît dans une fumée noire, encore façon Eraserhead), et se transforme en bille dorée. Dale Cooper retourne alors dans le monde réel par les prises électriques (! ), dans son costume du FBI. Il se réveille donc dans cette maison, avec cette prostituée, apparemment amnésique. Il retrouve dans sa poche la clé de sa chambre d’hôtel du Grand Nord, celle de 1991… Son double maléfique, Mister C. semble bien mort, et les policiers sentent une odeur intenable dans sa voiture. Probablement la matière qu’il a vomie, apparemment un mélange de « garmonbozia » et d’huile noire.

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En quittant Rancho Rosa, en voiture avec la prostituée, Cooper évite par chance d’être vu par des snipers qui l’attendent. Comment ? En se baissant pour ramasser la clé de la chambre d’hôtel du Grand Nord. Ce retour de Cooper à la réalité, aux côtés de la prostituée, donne lieu à une bonne touche d’humour, réussie. Lynch nous montre aussi une courte scène avec une voisine à Rancho Rosa, visiblement droguée car piquée de partout, hurlant en boucle « 119 ! ». Son fils observe par la fenêtre l’approche des snipers.

A Twin Peaks, Hawk arrive avec le café et les donuts. Un nouveau signe est posé sur la porte : un dessin de donut et le mot « disturb » (« donut/do not disturb »). La scène qui suit est placée sous le signe de l’humour que l’on connaissait avec Lucy et Andy. Là, Lynch et Frost marchent sur un fil en cherchant à recréer la mécanique de ce duo vingt-cinq ans plus tard. Et c’est réussi. Un humour basé sur la répétition et la lenteur. Tout comme dans la scène suivante, qui montre le Dr Jacoby repeindre ses nouvelles pelles à la bombe, dorée, accrochées à un système artisanal et complexe. Toujours aucune explication sur son projet. On est heureux de voir que Lynch et Frost se permettent ces « à-côtés » doucement burlesques.

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Cooper est abandonné par la prostituée dans un casino. Se déplaçant comme un pantin amnésique, il répète les quelques mots qu’il vient d’entendre dans la bouche de la jeune femme : « call for help ». Il tend un billet de 5 dollars, que lui a donné la jeune femme, pour quelqu’un lui porte secours. Mais les employées pensent qu’il veut jouer, et le mènent aux machines. Là, Cooper gagne coup sur coup, tandis qu’il est pris de visions étranges de la Black Lodge, apparaissant en surimpression sur des panneaux de jeux.

A Philadelphie, on retrouve Gordon Cole et Albert Rosenfield en réunion, entourés de plusieurs collègues du FBI. Lynch, dans son rôle de Gordon, présente (encore) une nouvelle affaire. Cette fois, un homme criant son innocence dans le meurtre de sa femme, et laissant aux policiers une série d’indices pour les mener au véritable assassin : une photo de filles en maillot de bain, une d’un enfant, une pince coupante, une mitraillette… Est-ce une affaire d’importance, ou un nouveau pas de côté burlesque ? Le spectateur hésite entre concentration et relâchement. On découvre, autour de leur table, l’agent Tammy Preston, ou Tamara, introduite dans le livre de Mark Frost The secret history of Twin Peaks. Elle leur présente l’avancement dans l’affaire de New York. La police locale ne sait rien de ce qui a pu se passer, ni même qui était le propriétaire de ce laboratoire où deux victimes ont été trouvées, Sam Colby et Tracey Barberato (vus dans les épisodes précédents). Tammya récupéré les images vidéos enregistrées, autour de la boîte en verre : la nuit de leur mort, une forme spectrale y apparaît. « What the hell ? » s’exclame Gordon Cole, ironiquement joué par Lynch, comme si le cinéaste lui-même ne comprenait rien à son histoire ! Soudain, un appel leur apprend que Cooper a été retrouvé…

L’épisode se conclue, comme le précédent, par un concert au Bang Bang Bar. Cette fois, un groupe folk-country, les Cactus Blossoms. Jusqu’à présent, la série livre aucun nouveau thème d’Angelo Badalamenti, uniquement des nappes sonores inquiétantes (peut-être fruit du sound-design de David Lynch plus que d’Angelo Badalamenti), et des morceaux de musiques pop, electro ou country. Comme si, tant que Dale Cooper n’était pas de retour à Twin Peaks, quelque chose manquait.

Cet épisode offre encore un rôle en or pour Kyle MacLachlan, tantôt Cooper dans la Lodge, Mister C. le double maléfique, Dougie clone ringard et pathétique, puis, un Cooper amnésique projeté dans le monde réel. « Call for help » nous mène dans des zones inattendues, tant par son introduction totalement surréaliste et abstraite, que par la seconde partie de l’épisode presque comique, délirante. Jusqu’à présent, Lynch et Frost font le choix de nous égarer, hors de nos zones de confort, et hors de Twin Peaks. On ne retrouve pas l’immersion dans la bourgade, comme dans les premières saisons (où chaque épisode couvrait 24 heures de la vie de la ville). Est-ce en attendant que Cooper sorte de sa folie, de son amnésie ? Ou bien, toute la série sera-t-elle aussi alambiquée et surprenante ? Dans tous les cas, elle demande au spectateur de s’y engouffrer sans préjugés, comme souvent chez Lynch. Un fan connaisseur des autres œuvres du cinéaste aura d’ailleurs plus de facilité à accepter ce grand bazar, plutôt qu’un fan pur et dur de la série d’origine.

Nicolas Lincy, juin 2017

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Twin Peaks - Saison 3 - Part 2

2. THE STARS TURN AND A TIME PRESENTS ITSELF

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

A Buckhorn, l’étau se resserre autour de Bill Hastings. Sa femme Phyllis semble complice de ce piège avec leur avocat, qui se révèle être aussi son amant. Mais Phyllis est assassinée par le double maléfique de Cooper en rentrant chez elle. Ce dernier cherche à échapper à la Black Lodge, tandis que son double, le Bon Dale, cherche à en sortir.

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Nous retrouvons Bill Hastings, dans une cellule de prison à Buckhorn. Sa femme, qui paraissait une innocente épouse dans l’épisode précédent, se révèle être l’instigatrice d’un piège se refermant sur son mari, avec l’aide de son amant et avocat. Comme dans les premières saisons de Twin Peaks, les images les plus lisses (l’épouse rangée, qui s’inquiète du dîner du soir quand la police sonne à sa porte) cachent des perversions. Seul, Bill se prend le crâne dans sa cellule… quand un esprit apparaît dans la cellule d’à côté. Une apparition d’une créature toute noire, qui disparaît dans les airs après quelques instants… Quand a lieu cette apparition ? Car cet épisode révèle que la chronologie des événements est peut-être brouillée – comme dans Lost Highway, Mulholland drive et Inland Empire…

En rentrant chez elle, l’épouse d’Hastings se fait froidement abattre, par le double maléfique de Dale Cooper, sorti de la pénombre.

Encore un voyage… à Las Vegas ! Le plan d’introduction de Las Vegas reprend une musique Jazzy (« Freshly Squeezed ») de la B.O. de la première saison de Twin Peaks. Plus tard, un plan dans la forêt reprendra le morceau de Badalamenti « Dark Mood Woods » (issu de la saison 2). Pas de nouveaux thèmes donc, mais plutôt des reprises des musiques d’origines, pour faire le lien entre les saisons de 1990-1991 et celle de 2017. Une idée plutôt astucieuse. A Las Vegas, dans un bureau luxurieux, un certain Mr Todd (Patrick Fisher, vu dans Mulholland drive) remet une somme d’argent à un employé, en parlant d’une fille « qui a le job ». Son jeune employé, Roger, ose lui poser une question : « pourquoi le laissez-vous vous forcer à faire ces choses ? ». Todd réplique qu’il lui conseille de ne jamais laisser entrer « quelqu’un comme lui » dans sa vie. De qui parlent-ils ? Bob ? Cooper ? Le mystère reste entier, dans cette scène qui évoque fortement les échanges mafieux à Hollywood dans Mulholland drive. Le plan d’introduction

Dans un relais, « C. », le double maléfique de Cooper dîne avec Darya et Ray, qui l’accompagnent depuis son passage chez Buella. Ray doit trouver une information pour Cooper. Ray l’obtiendra auprès de la secrétaire d’Hastings. Ainsi, le meurtre de Buckhorn est liée à la quête du Cooper maléfique…

Le thème « Dark Mood Woods » résonne, dans la forêt, tandis que Hawk et la Dame à la Bûche communiquent par téléphone. A nouveau, le titre de l’épisode est dicté par Margaret : « the stars turn, and a time presents itself ». Elle supplie Hawk de faire attention. Elle est trop faible physiquement pour l’accompagner, mais lui demande de passer la voir : du café et de la tarte seront là pour lui. Ces courtes scènes chez Margaret, bloquée sur son fauteuil, sont d’une grande émotion quand on sait que Catherine Coulson était une grande amie de Lynch depuis Eraserhead (son assistant réalisation sur ce premier film). C’est sur ce premier film que Lynch avait imaginé son amie en « fille à la bûche », pour un futur projet… Personnage et actrice se rejoignent définitivement, par le cancer qui atteint les deux.

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A l’autre bout du fil, Hawk trouve Glastonbury Grove, le lieu de passage vers la Black Lodge… Il attend devant, comme Truman vingt-cinq ans plus tôt.

A l’intérieur, le bon Cooper est toujours en attente. Le Manchot, Mike, réapparaît. Puis, Laura Palmer. Cooper ne peut croire qu’il s’agit d’elle : elle est morte, comment peut-elle avoir vieilli ? Elle lui répond : « je suis morte, et pourtant je vis ». Laura pose alors sa main sur son propre visage. Son visage s’ouvre en deux, produisant une intense lumière. Effet surnaturel, qui rappelle là aussi Inland Empire (le visage déformé de Laura Dern en surimpression). Lynch utilise les outils informatiques modernes pour retrouver le goût des effets spéciaux de son premier film Eraserhead (dans lequel il y avait plusieurs images animées en stop-motion). A nouveau, Laura embrasse Dale, comme vingt-cinq ans auparavant, et lui chuchote à l’oreille. Mais que lui dit-elle ? Nous ne le savons pas encore. Il semble s’en effrayer. Laura disparaît dans un hurlement terrible, en s’envolant, se déformant, comme un ballon de baudruche. Comme si elle mourrait une dernière fois. Peut-être devait-elle revenir uniquement pour sauver Dale, comme il avait essayé lui aussi de le faire dans le passé ?

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Le rideau rouge se met à voler. La Black Lodge, dans la version 2017, donne un sentiment d’irréalité plus grand, en même temps qu’elle est plus détaillée grâce aux nouvelles caméras. Etrange paradoxe résultant de l’usage d’effets informatiques pour la reconstituer. Mike le manchot mène Dale à Mike, « the arm ». Il a « évolué » : il s’est transformé en arbre surmonté d’un cerveau. Image surréaliste qui évoque, là aussi, les premiers délires visuels d’Eraserhead. En même temps, ce nouveau « Mike » colle à la phrase prononcée par celui-ci dans le dernier épisode de la saison 2 : « quand vous me reverrez, ce ne sera pas moi ». « The Arm » apprend à Cooper que son double maléfique, son doppelgänger, doit entrer dans la Black Lodge, pour que lui puisse en sortir.

Dans le monde réel, le double change de voiture avec son complice Jack. Il semble alors procéder à un geste étrange, menaçant, serrant lentement la mâchoire de Jack. L’a-t-il tué ? Dans la nuit, « C. » retrouve Darya dans un motel. A nouveau, les atmosphères de Lost Highway ressurgissent. Le mauvais Cooper se tient dans la pénombre, et l’espace d’une image, il ressemble à Bob, quand il était interprété par Frank Silva dans les deux premières saisons… Darya raccroche quand il entre, paniquée, et prétend avoir été en ligne avec Jack. Or, C. a bel et bien tué Jack. Il semble que Darya et Ray manigancent contre lui, et Cooper/Bob ne se laissera pas faire. Darya est terrifiée. Avant de la tuer, C. sort… son dictaphone. Il l’utilisait pour espionner Ray et Darya au téléphone. Ray est en prison. Il a reçu un appel de « Jeffries ». Darya doit tuer Cooper si elle le voit. Il lui demande aussi combien d’argent a été mis sur sa tête, et pourquoi on veut le tuer. Mais Darya ne sait rien. Cooper dit qu’il devrait « retourner dans la Black Lodge » le jour qui suit, mais qu’il ne s’exécutera pas. Il demande à Darya si Ray avait trouvé l’information qu’il lui avait demandé, des coordonnées géographiques… Mais elle n’est pas au courant. Cooper lui demande enfin si elle a déjà vu un certain symbole (celui de la Bague vue dans Fire walk with me). Là encore, elle ne sait rien. Alors, Cooper la tue. Puis il téléphone à « Jeffries », Phillip Jeffries, joué par David Bowie dans Fire walk with me. Tout comme le Nain (le "Bras", devenu "l'évolution du bras" sous forme d'arbre surmonté d'un chewing-gum), le personnage réapparaît par la voix uniquement (cette fois à cause de la mort de son célèbre interprète).Dans cette conversation, on apprend que Jeffries l’a « raté à New York » : Jeffries est-il l’agent à l’origine de la salle d’observation et de la caisse en verre ? Désormais, selon Cooper, Jeffries est « nulle part ». Phillip sait que Cooper a rencontré Garland Briggs (élément en lien avec le livre de Mark Frost, L’histoire secrète de Twin Peaks). Mais le maléfique Cooper se demande s’il s’agit bien de Phillip Jeffries au bout de la ligne (comme le Bon Cooper se demandait si Laura était bien Laura dans la Lodge). Phillip lui fait ses adieux : demain, Cooper retournera dans la Lodge, et Phillip « sera de nouveau réunit avec Bob ». L’apparition éclair de Phillip Jeffries dans Fire walk with me semble trouver une part d’explication dans cette scène…

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Après cette conversation, C. télécharge les plans de la prison où est enfermée Ray, et se rend dans la chambre d’à côté où l’attend une femme que l’on n’a encore jamais vue, une autre complice de C. Elle est Chantal, incarnée par Jennifer Jason Leigh.

Dans la Black Lodge, « The Arm » délivre un nouveau message au Bon Cooper : « Time and Time Again ». Encore les paroles d’une chanson? (time and time again, I said I leave you… issu du standard I’m a fool to want you ?). Il indique à Dale de fuir à présent. Cooper suit le Manchot, et cherche à sortir. Mais il fait face à un rideau infranchissable. Il croise à nouveau Leland Palmer, vingt-cinq ans après l’épisode final : « Trouvez Laura », lui dit-il. Quelque chose cloche, s’inquiète le Manchot. En ouvrant les rideaux, Cooper a soudain une vue plongeante sur une autoroute, où son double maléfique conduit. Cooper ne sait s’il doit sauter. « The Arm » devenu arbre réapparaît, menaçant, et hurle : « non-exist-ent ! ». Le sol de la Lodge devient volumineux, et mouvant. Cooper, terrifié, saute dans une eau noir (est-ce de là que provient la fameuse huile noire ?). L’eau se transforme en vide cosmique, et Cooper se retrouve en train de voler dans un amas d’étoiles. Il est projeté à New York, où il apparaît dans la boîte en verre. Au même moment, les deux jeunes agents sont hors de la pièce, comme vus dans l’épisode 1 : la chronologie des événements est donc éclatée. « Est-ce le passé, ou le futur ? », demande le Manchot au début de l’épisode. Cela signifie également que l’apparition dans la boîte en verre va probablement tuer les deux jeunes agents quelques minutes plus tard, quand ils seront de retour dans la pièce, puisque c’est ce que nous avions vu dans l’épisode 1. Mais cette apparition tueuse échappée de la boîte, est-elle en lien direct avec Cooper ?

Tout ce passage où Dale Cooper est piégé dans un vide intersidéral rappelle les expérimentations visuelles les plus folles de Lynch, celles d’Eraserhead et Inland Empire, aux deux extrêmes de sa filmographie.

Nous sommes soudain dans la maison des Palmer, où Sarah regarde seule la télévision, fumant cigarettes sur cigarettes, de nombreuses bouteilles, d’alcool semble-t-il, sur la table. Les images sur l’écran de télévision sont celles d’un tigre attaquant un autre animal, violemment, de nuit.

La scène s’arrête là, et nous passons alors au Bang Bang Bar. A l’intérieur, nous retrouvons Shelly avec ses amies. Elle parle de sa fille – l’a-t-elle eue avec Bobby ? On ne le sait pas encore. Shelly s’inquiète du petit ami de sa fille : elle ne le sent pas… Au Bang Bang Bar, James apparaît aussi, accompagné d’un jeune homme (son fils ?). Shelly le voit, supposant qu’il jette un regard amoureux à l’une de ses copines. Shelly leur explique que James « est cool », et qu’il a eu un accident de moto. Shelly échange un regard avec un autre homme, inconnu, qui lui fait un signe. Derrière, au bar, on reconnaît (pour les fans) l’acteur Walter Olkewicz qui incarnait Jacques Renault dans les premières saisons. Au générique de fin, il apparaît en tant que Jean-Michel Renault. Il semble que nous soyons, plus que jamais, de retour à Twin Peaks ! Sur scène, les Chromatics interprètent une chanson, dont les paroles disent : « pretending that we’re leaving this town ».

Nicolas Lincy, mai 2017

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Twin Peaks - Saison 3 - Part 1

1. MY LOG HAS A MESSAGE FOR YOU

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Un nouveau message est délivré à Dale Cooper par le géant. A New York, dans une impressionnante installation, un jeune enquêteur surveille une gigantesque boîte en verre vide. A Buckhorn, Dakota du Sud, un cadavre est découvert. A Twin Peaks, Margaret prévient l’agent Hawk : sa bûche a quelque chose à lui dire.

Twin Peaks 3_1

Onze ans après son dernier film Inland Empire, vingt-cinq ans après la série d’origine, David Lynch et Twin Peaks font leur retour. Produit par Showtime, la nouvelle série a été écrite par les deux créateurs d’origine, Mark Frost et David Lynch. L’équipe technique est composée de piliers de la série d’origine : Duwayne Dunham au montage (monteur et réalisateur des deux premières saisons), Angelo Badalamenti à la musique, Johanna Ray au casting… Un nouveau venu d’importance, Peter Deming, chef opérateur de deux chefs d’œuvres de Lynch, Lost Highway et Mulholland drive. Une collaboration qui laisse imaginer un retour très sombre, notamment visuellement, quand on connaît l’esthétique de ces deux films.

Sombre, le retour de Twin Peaks l’est. Les premières images sont un prologue, issu de rushs de la série d’origine. Dale, et Laura, dans la Black Lodge. Quelques nouvelles images de la ville apparaissent : la forêt, et la scierie, dans la brume. Les couloirs du lycée, le cri d’une étudiante, issus du pilote, apparaissent, puis la photo de Laura. Alors, le thème d’origine résonne, et un générique proche de celui d’original débute. La chute du Grand Nord est filmée depuis le ciel, elle éclabousse l’écran comme une décharge extatique. L’eau se fond dans les plis d’un rideau rouge, qui ondoie comme des flammes. Ce nouveau générique indique plusieurs choses. D’une part, la série sera à la fois Twin Peaks (la musique d’intro mythique est bien là), et en même temps sera différente : on passe d’un générique apaisé, lent, à un montage d’images en surimpressions, de la forêt et de la chute dans la brume, aux rideaux rouges de la Black Lodge. Tout indique que la temporalité sera éclatée, les fils narratifs sinueux. Ce retour à Twin Peaks ne réutilisera probablement plus l’ancienne narration chronologique, qui suivait à chaque épisode 24 heures de la vie de la ville.

L’épisode débute alors vraiment. Sombre : l’image est en noir et blanc. Dale Cooper retrouve le Géant. Trois nouveaux indices lui sont donnés. « Je comprends », dit l’agent Cooper, coincé dans la Black Lodge.

Dans la forêt, le Dr Jacoby se fait livrer plusieurs pelles. La caméra est flottante, elle filme cette scène anodine comme une présence menaçante… La scène ne dit pas grand chose, apparemment, mais petit à petit, des personnages de la série d’origine vont refaire surface, à la manière d’un puzzle qui se reconstitue. On apprend par exemple que Jacoby vit désormais dans la forêt, dans une caravane.

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Mais d’abord, nous voyageons à New York. Comme dans Fire walk with me, Lynch tourne autour de Twin Peaks. Un jeune homme semble vivre enfermé en haut d’un building, où il observe une boîte en verre à l’aide d’un système complexe de caméras et de branchements. Un bonzaï, une lampe, un canapé, composent son espace de vie. Le bonzaï, renvoie-t-il à Windom Earle ? On apprendra dans une scène suivante que le jeune homme est un agent, sûrement du FBI, et qu’un précédent agent a « vu quelque chose » dans la boîte en verre. Une jolie jeune femme, Tracey, cherche désespérément à le séduire, lui apportant son café, et surtout à entrer pour voir l’intérieur de cette installation. Mais il ne cède pas, lui rappelant que tout ceci est « top secret ».

Retour à Twin Peaks. A nouveau, une saynète nous montre deux personnages connus : Ben Horne et son frère Jerry. Rien ne semble avoir changé, à l’Hôtel du Grand Nord. Ben gère un soucie avec une nouvelle employée, Beverly, concernant une cliente et un problème de sconse qui s’est introduit dans une chambre (on se souvient des furets de la saison 2). Ben est physiquement le même, mais il est devenu plus sévère et « moral », semble-t-il. Que cache cette évolution ? Qu’est-il advenu d’Audrey ? Qu’est-il arrivé après le dernier épisode de la saison 2, où Ben avait violemment été frappé par Doc Hayward ? Jerry, lui, reste Jerry, provocateur, cynique. Mais son évolution à lui est physique. Il a une longue barbe blanche, une tenue de hippie. Jerry semble toujours trempé dans des trafics. Ben, lui, corrige son frère quand celui-ci lui demande s’il a déjà « sauté » la nouvelle, lui rappelant le mot Respect en l’épelant. Il le sermonne aussi pour avoir sur la tête le bonnet de leur mère.

Au commissariat, Lucy est toujours à l’accueil. Une courte scène permet un peu d’humour, quand Lucy ne peut apporter de réponse à un visiteur des assurances : quel Truman veut-il voir ? L’un est malade, l’autre à la pêche…

Noirceur à nouveau. La forêt, la nuit. Une musique hard-rock qui évoque Lost Highway et Rammstein. L’homme qui conduit cette voiture a les cheveux longs, une veste en cuir noir, une chemise en peau de serpent. Il est menaçant, terrifiant. C’est Dale Cooper. Mais on l’appelle désormais Mister C. Il se rend dans une bicoque en bois, où il maîtrise le gardien en quelques gestes maîtrisés. Là, Buella, une nouvelle « freak » apparaît. Après un échange mystérieux, le doppelgänger (double maléfique) de Cooper, qu’on imagine possédé par Bob, s’en va accompagné d’un jeune homme et d’une jeune femme.

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A New York, le jeune agent fait finalement entrer Tracey. Devant la boîte en verre, ils cèdent au désir et commencent à faire l’amour. C’est pendant ce temps que la boîte s’assombrit. Une présence apparaît dans la boîte, corps blanchâtre, presque d’un alien. Une scène troublante, ou sexe et horreur se confondent, précédé par une tension assez insoutenable. Les sons de Lynch (le cinéaste est crédité au générique pour le sound-design, comme sur Inland Empire) sont toujours aussi efficace. Le géant avait prévenu dans la scène d’introduction : « écoutez les sons ». Toutes ces scènes dans le laboratoire possèdent la tension sourde, lente, des derniers films de Lynch.

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A nouveau nous voyageons, à Buckhorn, Dakota du Sud. On voit bien l’héritage de la série d’origine : le nombre de personnages, de décors, de la série d’origine, a poussé Lynch a créé des films de plus en plus décousus et complexes, au fil des ans entre Fire walk with me et Inland Empire. Résultat, le nouveau Twin Peaks de 2017 semble partir dans tous les sens. L’ellipse des vingt-cinq ans nous donne le sentiment de manquer de quelques éléments pour comprendre tout ce que l’on voit. Et pourtant, on sent que chaque scène est connectée aux autres, d’une manière ou une autre… A Buckhorn, donc, une grosse femme découvre, dans son immeuble, que sa voisine est morte. Une scène mélangeant cocasserie et horreur comme sait si bien le faire Lynch. Le meurtre est sordide, gore : une tête coupée appartient à la voisine, Ruth, libraire de la ville, et le corps appartient à un homme, non-identifié. Les policiers, flegmatiques, rappellent ceux de Mulholland drive (on retrouve Brent Briscoe, qui jouait l’un des deux inspecteurs dans Mulholland drive).

Retour à Twin Peaks. C’est la nuit, à nouveau. La Dame à la bûche appelle le commissariat, et demande l’agent Hawk. Nouvelle maladresse de Lucy, au standard. La Dame à la bûche est chauve, équipée d’une aide respiratoire. Triste écho à la mort réelle de son interprète, après le tournage. Ces deux premiers épisodes semblent d’ailleurs tourmentés par ce sujet, en filigrane, celui du vieillissement et de la mort. Quand Dale Cooper verra Laura dans la Black Lodge (dans l’épisode 2), il sera surpris de la voir âgée : « mais Laura est morte… qui êtes-vous ? ». Plus tard, le double maléfique de Cooper sera en ligne avec l’agent Phillip Jeffries (interprété, dans Fire walk with me, par David Bowie, lui aussi décédé). Mais, de même, le Cooper maléfique a un doute : est-bien Phillip au bout du fil ?

Le message délivré par Margaret à Hawk est qu’il doit retrouver la pièce manquante concernant l’agent spécial Dale Cooper. Il doit « user de son héritage ». On pense à ses racines indiennes (élément très présent dans le livre de Mark Frost L’histoire secrète de Twin Peaks).

Les scènes suivantes montrent en parallèle l’étau qui se resserre, à Buckhorn, autour d’un homme apparemment normal, Bill Hastings (joué par Matthew Lillard, vu jeune notamment dans le Scream de Wes Craven) dont on a retrouvé les empreintes sur les lieux du crime, et, à Twin Peaks, Hawk qui réouvre le dossier Cooper à l’aide de Lucy et Andy. Les deux collègues sont mariés, père et mère d’un certain Wally. On l’apprend au détour de leurs répliques, toujours décalées. Ces mêmes répliques, contrepoint comique au sérieux de Hawk, nous apprennent que l’agent Cooper est introuvable depuis « plus de vingt-quatre ans », ayant disparu avant la naissance de leur Wally. Hawk les interrompt, et leur demande de se mettre à la tâche (éplucher tous les documents, comme ils faisaient souvent dans la série d’origine). En échange, Hawk leur promet d’amener du café et des donuts.

En somme, ce premier retour à Twin Peaks est bien du pur Lynch, comme on s’y attendait. C’est à la fois bien Twin Peaks, mais c’est aussi une nouvelle œuvre. Peut-être une œuvre somme, qui relie tous les mondes du cinéastes… Car le Cooper maléfique a quelque chose du Fred de Lost Highway, l’enquête à Buckhorn rappelle l’ambiance de Mulholland drive, et les apparitions dans la cage en verre certains effets spéciaux de Inland Empire. Ce retour à Twin Peaks est un voyage sensoriel, tout en comprenant nombre de clés qui seront importantes pour la suite. L’esthétique marque le bond des vingt-cinq ans, avec une qualité numérique, un format 16/9, et des effets spéciaux plus digitaux. Et en même temps, le travail de contrastes et de ton sombres hérite bien de la série d’origine et de Fire walk with me. Enfin, cet épisode est bel et bien un bout de « film », comme avait prévenu Lynch. L’épisode a d’ailleurs été présenté, lors de sa première diffusion sur Showtime, comme un long-métrage d’1H50 couplé avec l’épisode 2. Un film auquel un Oscar du meilleur acteur est à remettre à Kyle MacLachlan, impressionnant dans son nouveau double maléfique C., usant de son regard noir et d’une nouvelle voix plus grave. Pour le moment, le « bon » Dale est toujours dans la Lodge, tout comme le spectateur est toujours coincé à la lisière de Twin Peaks. Les musiques de Badalamenti se font encore rares… laissant plutôt places aux effets de sound-design menaçants de Lynch. Gageons que, Dale délivré, nous retournerons progressivement de plus en plus à Twin Peaks.

Nicolas Lincy, mai 2017

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Twin Peaks - Saison 2 - Série créée par David Lynch et Mark Frost

1. MAY THE GIANT BE WITH YOU

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Etendu sur le sol de sa chambre d’hôtel, Cooper a une vision d’un géant qui lui délivre des indices. Pendant ce temps, Audrey est toujours piégée au One Eyed Jack. Les survivants de la nuit précédente se retrouvent à l’hôpital.

Twin Peaks 2_1

Le dernier épisode de la première saison de Twin Peaks fut diffusé le 23 mai 1990. Après quatre mois d’attente, les fans de la série retrouvent leur show le 30 septembre de la même année. Entre temps, ABC a mystérieusement déplacé la case horaire du programme malgré son succès – ce qui causera progressivement une perte d’audience significative, menant aux difficultés de la future saison 2. Ce premier épisode de la saison 2 est signé Lynch et Frost, réalisé par David Lynch, et dure 1h30.

Dans son introduction de l’épisode, la Dame à la Bûche parle des « choses qui existent mais que l’on ne peut pas voir à l’œil nu ». En effet, dès ce premier épisode, la saison 2 va prendre un tournant mystique significatif. Petit à petit, la recherche du coupable du meurtre de Laura Palmer va s’accompagner de celle du « véritable » coupable, une force maléfique, surnaturelle, qui cherche à posséder certains habitants de la ville… La première scène de cet épisode signé Lynch donne le ton. Cooper est entre la vie et la mort, quand Lynch décide de faire entrer un vieillard, serveur aux gestes lents, qui ne lui vient absolument pas en aide. On retrouve ici l’humour macabre de Lynch, basé sur une attente insupportable (voir la fin de Blue Velvet et le cadavre qui tient debout…). Le spectateur est crispé, tendu, et pourtant il a envie de rire. Puis, le vieux serveur laisse place à un Géant venu d’une autre dimension… Comme souvent dans l’univers de David Lynch, ces personnages d’un autre monde, aux « gueules » improbables, apparaissent à des personnages dans un état second, un état d’épuisement. Laura dans Fire Walk With Me, Fred dans Lost Highway, Diane dans Mulholland dr., tous atteignent un autre monde par le biais du sommeil, de l’épuisement, de la mort, du cauchemar, ou bien de la drogue. Rendus fragiles, les personnages peuvent voir le monde secret, celui qui se cache derrière notre monde des apparences. Encore une fois, dans cette scène, Frost et Lynch prouvent leur audace scénaristique en délivrant par la bouche du Géant des indices obscurs, qui seront éclaircis progressivement jusqu’à la découverte de l’assassin de Laura Palmer. En attendant, le Géant prend la bague de Dale Cooper. Elle lui sera rendue quand lumière sera faite… Les mots du Géant viendront donc hanter Cooper dans les épisodes à suivre, tout comme son rêve de la Black Lodge dans la saison 1.

Comme d’habitude, nous retrouvons les personnages où nous les avons laissés. Cooper, d’une part, qui était abattu dans la dernière image de la saison 1, et que nous retrouvons au sol dans la saison 2. Mais aussi Audrey, prise à son propre piège au One Eyed Jack, où elle découvre que le propriétaire du bordel n’est autre que son propre père. Derrière les apparences, des réalités perverses se cachent. La scène se conclue par le regard triste d’Audrey. On retrouve alors Cooper, toujours étendu. Il parle à Diane, la mystérieuse interlocutrice par le biais de son dictaphone. Cooper dit une phrase essentielle pour comprendre la saison 2 : « ce n’est pas si terrible, tant qu’on peut empêcher la peur d’envahir son esprit ». On peut affronter une blessure par balles, si on ne laisse pas la peur nous envahir. Mais les habitants de Twin Peaks devront eux aussi empêcher la peur de les envahir. Et la peur, dans Twin Peaks, est incarnée par une entité : Bob. Cet esprit maléfique apparaît à la fin de l’épisode, dans une vision terrifiante du meurtre de Laura Palmer, revécu par la survivante Ronette Pulaski. Le Dr Jacoby délivre lui aussi un indice important, confiant à Cooper et Truman que Laura semblait avoir trouvé la paix intérieur juste avant sa mort, comme si elle voulait mourir. Pour ne plus avoir peur, Laura a finit par donner sa vie à son bourreau… James raconte lui aussi, dans cet épisode, un souvenir étrange de Laura : elle lui avait récité un poème écrit par elle, à propos du « feu », et de « Bob », l’homme qui lui « mettait le feu ». Des éléments issus du Journal secret de Laura Palmer, le livre de Jennifer Lynch sorti entre la saison 1 et 2, et qui font le lien avec la fin de la série et le film Fire walk with me. Autre présence d’un autre monde, le Manchot, qui réapparaît dans cet épisode. La musique d’Angelo Badalementi, atonale, faite de nappes de sons étranges, souligne l’aspect paranormal de ces personnages mystérieux (le Manchot, le Géant, Bob), qui sont de plus en plus omniprésents dans la série. Que veulent-ils ? Quels liens ont-ils avec le meurtre de Laura ?

Après le dernier épisode de la saison 1, « The last evening », qui se déroulait entièrement de nuit, cet épisode 1 de la saison 2, « May the giant be with you », the déroule majoritairement de jour. L’épisode ayant une durée de 1h30, une bonne heure complète suit la journée à Twin Peaks. Sous la houlette de Lynch, c’est l’occasion de nombreuses scènes comiques autant que touchantes, mais, surtout, surréalistes. On ne comprend rien, mais on rit, on a peur, on pleure.  Leland se réveille avec les cheveux entièrement blanc. Il chante, danse le swing, tandis que sa nièce Madeleine est terrifiée par le souvenir de son cauchemar dans lequel la moquette du salon devient noire. Leland arrive ensuite au Great Northern où son swing endiablé contamine les frères Ben et Jerry Horne, qui entament à leur tour une danse loufoque, sur le tapis et sur le bureau. Autre grande scène, entre Andy et l’agent Rosenfield, dans la droite lignée de Jacques Tati que Lynch adore : Andy, terrifié par Rosenfield, court vers son supérieur Harry, et se prend une planche dans la tête. Andy reste alors en déséquilibre pendant de longues secondes, un sourire ensanglanté aux lèvres. Par cet incident, il découvre la drogue que les autres enquêteurs ne parvenaient pas à dénicher chez Leo Johnson…

A l’humour succède beaucoup d’émotion. Lynch aime les larmes, et le montre dans cet épisode, notamment à travers une scène de réunion entre Bobby et son père. Ce dernier raconte un rêve dans lequel il voyait son fils apaisé, réunis tous deux dans une sorte de paradis immaculé. Bobby fond en larme, révélant sa véritable nature sous ses faux airs de bad boy. Autre sentiment tragique, celui des chassés-croisés dans l’hôpital : Norma, rendant visite à Shelly, passe devant la chambre de Nadine. Elle espionne Ed, en train de consoler son épouse. Dans ses yeux, du dépit : toute leur vie, les deux amants resteront séparés par des coups du sort. La folie de Nadine, et sa tentative de suicide inattendue, les empêchera encore de déclarer leur flamme au monde, sous peine de passer pour deux monstres. Le brio de Twin Peaks, c’est aussi le mélange des genres, et une scène en témoigne aussi dans cet épisode : celle où Ed raconte sa vie avec Nadine, dans une tirade bouleversante, tandis que Rosenfield retient un fou rire en l’écoutant. Le spectateur se retrouve à la fois bouleversé par Ed (et par le jeu de son interprète Everett McGill), et pris de la même envie de rire que Rosenfield. Ce même mélange de sentiments, indéfinissable, apparaît dans l’une des dernières scènes du film, celle du dîner chez les Hayward. La nuit est tombée, et les parents Palmer, Maddy, et James, sont chez Donna et sa famille. La scène montre un apaisement, un moment de bonheur, avec les deux petites sœurs offrant un spectacle musical. L’une des sœurs lit, émue, un poème en hommage à Laura : « C’était Laura, habitant mes rêves ». La scène offre un mélange de tendresse et de malaise, accentué par une caméra flottante, en grand-angle, tournoyant autour des invités de manière lancinante. Finalement, Leland, se déclarant guéri de son malheur depuis qu’il a des cheveux blancs, se met à chanter. Tout le monde éclate de rire… Mais soudain, la chanson de Leland devient frénétique, inquiétante. Jusqu’à ce qu’il s’évanouisse.

En somme, un épisode troublant, jouant de mélanges de sentiments comme Lynch sait les concocter. C’est aussi dans cet épisode que Donna devient pour la première fois très sombre, dès lors qu’elle chausse les lunettes noires de Laura. Comme si le malheur pouvait nous contaminer par un objet, Donna devient dure, elle fume, elle est sûre d’elle… Un changement perturbant pour le spectateur, habitué à un personnage angélique dans la saison 1. Mais, quand on connaît Le journal secret de Laura Palmer, et que l’on revoit la série après avoir vu Fire walk with me, rien d’étonnant à ce changement de personnalité de Donna, initié par Laura de son vivant dans la forêt et dans un night-club… La saison 2 s’ouvre donc sur un épisode brillant, mais difficile à cerner, et venant ajouter encore plus de complexité plutôt que d’apporter les réponses attendues par les spectateurs (d’où aussi, certainement, le désamour du grand public dès l’épisode suivant).

2. COMA
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Scénario : Harley Peyton

Réalisation : David Lynch

Dale Cooper apprend par Albert Rosenfield que son ancien collègue Windom Earle s’est évadé d’asile psychiatrique. Audrey Horne est toujours infiltrée au One Eyed Jack. Donna reprend le poste de Laura au service de plateaux-repas et rencontre la vieille Mrs Tremond et son étrange petit-fils magicien.

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David Lynch est toujours à la mise en scène de ce second épisode de la saison 2, avec Harley Peyton au scénario. L’introduction de la Dame à la Bûche, pour cet épisode, nous dit « au-dessus, en-dessous. L’être humain se situe quelque part au milieu ». Par ces paroles énigmatiques, l’introduction souligne la thématique naissante de la saison 2 : des forces mystérieuses existent, sous nos pieds ou bien au-dessus de nos têtes, et influencent nos comportements. Cet épisode, « Coma », le démontre bien, grâce à la mise en scène de Lynch, particulièrement angoissante, et la musique d’Angelo Badalamenti. Un sentiment de surnaturel, presque horrifique, se glisse progressivement dans la série, tandis que le personnage de BOB devient de plus en plus omniprésent. Mais surtout, nous découvrons que de nombreux personnages à Twin Peaks sont en connexion avec « l’autre monde ». Dans la deuxième scène de l’épisode, Donna apporte un plateau-repas à l’étrange Mrs Tremond. Son petit-fils magicien fait disparaître la crème de maïs dans l’assiette, et prononce d’énigmatiques paroles. Mrs Tremond pousse Donna à rendre visite au voisin, Harold Smith, qui connaissait Laura. Donna toque à la porte de Smith, sans réponse. Quand elle tourne le dos, elle est pourtant épiée. Toute cette séquence, mise en scène par Lynch, et accompagnée de nappes sonores de Badalamenti, distille une angoisse digne des futurs Lost Highway ou Mulholland dr. (la scène des bungalows est similaire).

La mise en place d’un univers parallèle et mystique continue d’être déployée dans cet épisode. La première scène révèle l’existence d’un ex-collègue du FBI de Dale Cooper, Windom Earle, qui s’est évadé d’asile psychiatrique. Une première mention, qui témoigne du fil conducteur prévu par les créateurs de la série dès le début de la saison 2. Si cette saison 2 donnera l’impression, en cours de route, d’improvisation et de maladresses, cet épisode « Coma » prouve pourtant que Lynch et Frost, mais aussi Peyton, savaient où ils allaient avec Windom Earle… Dans « Coma », d’autres personnages sentent la manifestation de forces maléfiques, comme le Major Briggs, le père de Bobby. C’est Margaret, la Dame à la Bûche, qui vient l’avertir « Délivrez… le message… ». Le Major Briggs, militaire très sérieux, comprend tout à fait l’excentrique Margaret, et se rend dans la chambre d’hôtel de Dale Cooper pour lui délivrer un message venu de l’espace. Pour son travail classé secret défense, il traque les messages en provenance des étoiles. Or, la nuit où Cooper a été touché de trois balles, un message est apparu : « Les Hiboux ne sont pas ce que l’on pense ». Dale Cooper, dans la dernière scène de l’épisode, en fera un rêve, dans lequel un hibou se superpose au visage du terrifiant BOB. Ce même BOB apparaît aux yeux de Maddy dans l’une des scènes les plus magistrales et les plus terrifiantes du cinéma de Lynch : la créature apparaît soudainement du salon, et s’approche du point-de-vue de Maddy et de la caméra, nous fixant directement dans les yeux… Difficile de ne pas sursauter face à son écran. Cette apparition était préparée par toutes les mentions angoissantes de BOB dans la série et dans cet épisode en particulier : une scène montre Ronette Pulaski hurler dans son lit face au portrait-robot de BOB ; une autre monde Leland Palmer blêmir quand il le reconnaît. Leland semble d’ailleurs indiquer que BOB est bien réel : « je connais cet homme ! à la résidence d’été de mon grand-père, quand j’étais petit ».

Un épisode particulièrement angoissant, donc. Une angoisse diffuse, flottante, typiquement Lynchéenne. La bande originale d’Angelo Badalamenti multiplie les pistes de nappes sonores étranges et ralenties, façon Mulholland dr. avant l’heure. Le thème jazzy et entraînant de la saison 1 est nettement moins présent. Le thème enivrant est d’ailleurs zappé par Bobby et Shelly sur leur autoradio, comme lassés, pour un thème plus rock. Mais l’épisode contient également une nette dose d’humour, pour contrebalancer cette terreur montante. Lynch hérite beaucoup d’Hitchcock, qui lui aussi utilisait l’humour pour permettre au spectateur de souffler, avant de le relancer dans des scènes terrifiantes – exactement comme dans une montagne-russe. Dans « Coma », la comédie entre Lucy et Andy autour du bébé commence. Des gags visuels et sonores géniaux accompagnent les apparitions d’Andy : un premier le montre en prise avec un rouleau de scotch, rappelant le sparadrap du Capitaine Haddock dans Tintin et l’Affaire Tournesol. Le second gag est plus à la Jacques Tati (un Maître pour Lynch) : tandis qu’Andy tournoie, fait les cent pas, devant le commissariat, le son d’une mouche à l’intérieur du lieu accompagne ses déplacements, semblant exprimer ses ruminements intérieurs. Andy finit par déclarer à Lucy, qui vient d’écrabouiller la mouche, qu’il est stérile et ne peut donc pas être le père de son bébé. Cet humour est également parodique des soaps de l’époque, caricaturant de manière loufoque les histoires d’amour et de trahison des séries à succès. Le contraste comédie/horreur a d’ailleurs lieu dès la première scène de l’épisode, dans laquelle un chœur gospel en tenue de Charleston chante derrière Cooper et Rosenfield, avant que celui-ci n’annonce l’évasion de Windom Earle. Même humour décalé dans la scène de l’hôpital, où Cooper et Truman luttent contre un siège impossible à régler, avant d’interroger Ronette sortie de son coma. Les scènes entre Ben et Jerry Horne sont également très drôles et cyniques. Mais surtout, le plus savant mélange d’émotions a lieu dans l’une des dernières scènes de l’épisode, celle où James, Donna et Maddy chantent et jouent à la guitare. La scène est douce au départ. Puis elle devient étrange, quand on s’aperçoit que les micros déforment les voix, et donnent un ton aigu à la voix de James – mixage qui évoque à l’avance les futurs albums musicaux de David Lynch chanteur ! Les paroles, celles d’une chansonnette amoureuse « Just you… and I… together… », donnent lieu à un échange de regard passionné entre Donna et James. Mais, soudain, le regard de James se tourne vers Maddy. La ressemblance avec Laura Palmer ressurgit. Donna, elle, est aux bords des larmes. Elle finit par fuir le groupe en pleurant. James et Donna se réconcilie aussitôt, mais pendant ce temps, Maddy est seul dans le salon et voit BOB apparaître… En somme, un véritable roller-coaster d’émotions. Si « Coma » semble ne pas apprendre grand chose aux spectateurs, il pose pourtant de nombreux jalons, et témoigne de la grande cohérence de l’univers de Twin Peaks, qui glisse progressivement vers le surnaturel et l’horreur pure.

3. THE MAN BEHIND THE GLASS

***

Scénario : Robert Engels

Réalisation : Lesli Linka Glatter

Au One Eyed Jack, un plan s’organise entre Jean Renault, le frère de Jacques, et Blackie, pour faire de leur otage Audrey une affaire juteuse. Donna, dont la relation avec James s’effrite, se rend chez Harold Smith, chez qui Laura allait se confier en secret.

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Après deux épisodes réalisés par David Lynch et qui introduisaient le ton plus mystique et effrayant de cette saison 2, l’épisode 3 est confié à deux membres de l’équipe de la saison 1, Lesli Linka Glatter à la réalisation, et Robert Engels au scénario. Robert Engels avait écrit l’épisode « The One Armed Man » dans la saison 1, or ce nouvel épisode d’Engels est encore marqué par la présence du Manchot… Quant à la mise en scène de Lesli Linka Glatter, on reconnaît son style visuel assez marqué (elle a réalisé « Cooper’s dream » dans la saison 1). Glatter multiplie notamment les mouvements, léchés, comme un travelling à 360° en introduction de ce nouvel épisode « The Mind behind the glass ». Cette première scène reprend l’atmosphère des précédents épisodes de Lynch : une musique sombre de Badalamenti accompagne ce mouvement de caméra, sur Ronette Pulaski en pleine de crise de panique à l’hôpital. Le tueur a tenté de frapper une nouvelle fois en se débarrassant du témoin gênant, et a laissé une lettre sous un de ses ongles. La scène suivante suit Donna chez Harold Smith, qui fait sa première apparition. L’ambiance reste toujours aussi sombre et mystérieuse… Ce nouveau personnage génial, effrayé par le monde extérieur, vivant au milieu de ses plantes, est à la fois source d’émotions et de peur. Est-il le timide et gentil soutien de Laura Palmer, ou son assassin ? L’ombre d’Hitchcock plane à nouveau ici, tant le personnage évoque Norman Bates – et ses entretiens avec Donna ceux entre Norman et Marion dans Psychose. Les fans purs et durs avaient pu découvrir Harold Smith en avant-première dans le produit dérivé Le Journal secret de Laura Palmer sorti entre la saison 1 et la saison 2.

La part de fantastique-mystique implanté par les précédents épisodes réalisés par Lynch continue d’être développée : le Manchot réapparaît et révèle sa nature paranormale lors d’une crise provoquée par la vue du portrait de Bob ; Leland Palmer vient annoncer aux agents qu’il connaît lui aussi Bob, de son enfance à Pearl Lake, où Bob lui « jetait des allumettes », son témoignage semblant ainsi prouver la réalité de cet homme mystérieux… Même si Bob reste un mystère absolu, ce mystère est de plus en plus présent et inquiétant.

Mais cet épisode montre aussi le retour des intrigues parallèles, celles qui happent le spectateur tout en l’éloignant de la résolution du mystère principal (le meurtre de Laura). Dans la saison 1, c’était par exemple l’incendie de la scierie. Dans la saison 2, c’est la détention d’Audrey au One Eyed Jack, qui tourne en vengeance personnelle de Jean Renault (nouveau personnage, frère de Jacques Renault) envers Dale Cooper. L’épisode alterne, comme toujours, entre les trois émotions principales de la série : peur, comédie, et drame. Les scènes dramatiques sont assez réussies dans cet épisode, comme celle montrant Donna lâchant son ressentiment face à la tombe de Laura Palmer : « Je voulais tellement te ressembler, Laura. Mais regarde ce que ça a donné. Je t’aime Laura, mais on essayait toujours de régler tes problèmes, et aujourd’hui encore ! ». Autre scène émouvante, celle montrant Ed qui chante un tube d’Elvis au lit de Nadine dans le coma, main dans la main… mais l’émotion se transforme soudainement quand Nadine agrippe sa main avec force, arrache ses chaînes, et se réveille de son coma en hurlant comme une pom-pom girl ! Le début d’une nouvelle intrigue comique et surréaliste avec Nadine… Les scènes comiques occupent d’ailleurs aussi une grande place dans cet épisode, avec la nouvelle intrigue du triangle amoureux entre Lucy, Andy et Dick Treymane (troisième nouveau personnage de cet épisode !). Peut-être le léger défaut de cet épisode est-il d’introduire trop de nouveaux personnages d’un coup. Un quatrième personnage aurait d’ailleurs dû y être introduit : la mère de James Hurley. Cette scène, qui a été tournée, a finalement été coupée et jamais révélée. Ne reste qu’un dialogue, dans lequel James bouleversé confie à Maddy le retour de sa mère. Si la brouille entre James et Donna ne constitue pas forcément le meilleur élément de la série (surtout au milieu de la saison 2…), cet élément reste fort ici grâce au surgissement d’une forte émotion, né du thème de Laura qui ressurgit (omniprésent dans la saison 1, il avait un peu disparu dans la saison 2), James hurlant dans la rue après Donna. Maddy, restée dans la maison, confie ses regrets à Leland : « je suis venue à un enterrement, et c’est comme si j’étais tombé dans un cauchemar. Je voudrais que tout redevienne comme avant ». Ce à quoi Leland répond (toujours sur fond du thème de Laura, bouleversant) : « On le voudrait tous. Que tout redevienne comme ces étés à Pearl Lakes… ». Sur cette scène d’émotion apparaissent Cooper et Truman pour annoncer à Leland son arrestation, pour le meurtre de Jacques Renault.

En somme, si cet épisode introduit de nouvelles intrigues vouées à devenir faibles plus tard dans la saison (Dick Tremayne et le désamour de James et Donna), ces intrigues sont encore regardables à ce stade. Et, surtout, de nouvelles intrigues plus prenantes sont introduites : l’enlèvement d’Audrey, et l’enquête autour du mystérieux Harold Smith.

4. LAURA'S SECRET DIARY

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Scénario : Mark Frost, Harley Peyton, Robert Engels, Jerry Stahl

Réalisation : Todd Holland

Leland confesse le meurtre de Jacques Renault. La venue d’un critique culinaire du nom de M.T. Wentz à Twin Peaks est sur toutes les lèvres. Jean Renault demande une rançon à Ben Horne contre la libération d’Audrey. Josie est de retour à Twin Peaks, avec dans les parages son « cousin »…

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L’épisode s’ouvre sur un plan étrange, abstrait. La caméra remonte le long d’un tunnel obscur, et des voix déformées crient au loin « Papa… Leland… Laura… ». Ce tunnel s’avère être l’un des petits trous du mur de la salle d’interrogatoire du commissariat de Twin Peaks, fixés par Leland Palmer dont on sent de plus en plus la folie. Leland nous apparaît comme mentalement détruit, par la mort de sa fille, de toute évidence. Dans cette première scène, il avoue le crime de Jacques Renault à Truman, en présence de Cooper et du Dr Hayward. Une confession en larmes, dont il faut saluer l’interprétation du génialissime Ray Wise. La manière dont son visage se déforme pour prendre une expression tragique et désespérée est absolument sidérante. Le casting est bel et bien la force majeure de Twin Peaks, qui contient certaines performances tout à fait incroyables.

Aussitôt, le drame se transforme en comédie : le Dr Hayward sort abattu de ce qu’il vient d’entendre, et tombe sur Andy préoccupé par ses analyses de sperme. Andy se réfugie aux toilettes pour prélever l’échantillon en question, à l’aide d’un magazine X (Flesh World, la fameuse revue dans laquelle Laura et Ronette ont envoyées des photos). Mais Andy tombe nez-à-nez avec Lucy, et s’ensuit bien sûr un parfait quiproquo. Les quiproquos se poursuivent à la chaîne, puisqu’Andy fait ensuite tomber son flacon, se précipite à quatre-patte pour le récupérer, ce qui fait s’exclamer Cooper : « Andy, où avez-vous eu ça ? ». Andy, penaud, refuse de répondre, avant de comprendre que Cooper regardait ses bottes : les mêmes que celles vendues par le mystérieux manchot ! Une écriture diaboliquement ciselée nous mène donc de personnages en personnages, de quiproquos en quiproquos, en quelques minutes. On retrouve la finesse de la comédie, un peu perdue dans l’épisode précédent, mi-sitcom mi-Jacques Tati. Peut-être est-ce dû au quatuor de scénaristes qui s’est penché sur cet épisode. La mise en scène de cet épisode est également plus sobre que celle de Lesli Linka Glatter. Todd Holland, dont c’est le premier épisode qu’il réalise pour Twin Peaks, préfère les plans longs, d’une sobriété qui rappelle le pilote de la série. Souvent, la prise laisse les acteurs jouer de profil, filmés en courte focale, sans champ-contrechamp.

Cet épisode « Laura’s secret diary » possède, de plus, une atmosphère toute particulière – pour ma part, de nombreux plans de cet épisode m’avaient marqué lors de la première vision de la série. Un sentiment de tristesse, de dépression, plane sur tout l’épisode. Encore une fois, on est dans l’atmosphère du pilote de la série. Les scènes sont entrecoupées de très beaux plans d’ambiance, le tout relié par un orage qui gronde dès le début de l’épisode, et qui se transforme en véritable tempête pendant la nuit. On passe par exemple d’une scène au Double R, où l’atmosphère est tendue entre Maddy et Donna qui s’entretiennent froidement, à un plan sur l’orage qui gronde au dehors, puis à Josie et Harry qui s’entretiennent eux aussi et pour qui l’orage gronde également. Tous les personnages semblent affectés, abattus, et le spectateur aussi, et l’orage qui berce l’épisode y est sûrement pour quelque chose. L’épisode est d’ailleurs très nocturne – dès la 26ème minute, la nuit tombe, jusqu’à la fin de l’épisode (toujours cette règle dans Twin Peaks de ne pas dépasser 24 heures). Une autre beauté discrète dans la réalisation de cet épisode, c’est le sens des transitions. Le personnage fantôme de M. T. Wentz, ce critique culinaire que tout le monde attend mais que personne ne connaît, est sur toutes les lèvres. Si bien que nous passons du Great Northern Hotel, où Ben Horn apprend de la standardiste que Wentz devrait arriver, au Double R où Norma parle aussi de Wentz avec Hank. Les deux scènes sont reliées par un effet visuel supplémentaire : Horn est au téléphone suite à l’annonce du kidnapping de sa fille, et le montage coupe pour nous mener à Norma qui est elle aussi au téléphone. Des petits détails, mais qui font la qualité hautement cinématographique de Twin Peaks dans ses meilleures heures. La photographie est elle aussi de toute beauté, surtout avec cet orage qui strie la nuit. Notons aussi les décors, toujours remarquables, et notamment celui de la maisonnette de Harold Smith : tout en bois, en végétation, et sans fenêtres, ce décor donne à chaque scène chez Harold Smith un mélange de sentiment de confort et d’étouffement à la fois.

Pour en revenir au scénario, l’épisode marque le retour de Josie, qui avait disparue depuis la saison 1. Prétendumment à Seattle tout ce temps, elle semble tomber des nues en apprenant la mort de Catherine dans l’incendie de la scierie… Elle est de retour à Twin Peaks accompagnée par le mystérieux Chinois qui s’avère être son cousin. Ce retour marque celui des intrigues à tiroirs autour de la scierie et des arnaques à l’assurance… Les retrouvailles de Josie avec Truman sont d’ailleurs marquées sous le sceau de la suspicion. Dans cette scène fabuleuse, et vénéneuse, Josie et Truman jouent au chat et à la souris. Il l’interroge, et elle le détourne par ses charmes, jusqu’à l’amener sur le sofa où ils font l’amour – sous l’œil du cousin Chinois qui observe depuis la fenêtre.

Toujours sur le plan du scénario, les quiproquos sont à l’honneur dans cet épisode, et font la cohésion de l’épisode. Après celui, en cascade, de l’analyse de sperme d’Andy, c’est au Double R que Norma et Hank prennent un client pour le mystérieux M. T. Wentz… avant de découvrir qu’il s’agit d’un procureur, peut-être là pour surveiller Hank, ex-taulard. Au Great Northern Hotel, c’est un étrange Chinois, encore un, affublé de lunettes de soleil et d’une longue moustache, qui est pris pour M. T. Wentz… Le dernier quiproquo nous ramène à la case départ, puisqu’il tourne autour d’Andy et Lucy. Cette scène mêle magnifiquement l’humour et le drame, puisque Lucy apprend de Dick qu’il veut lui payer un avortement. Les dialogues sont savoureux, et pourtant la situation est tragique au possible. Lucy, génialement campée par Kimmy Robertson, explose littéralement et s’enferme dans la salle de conférence. Elle pleure toutes les larmes de son corps, en marmonnant « Dick, Dick ! ». Andy qui passe à ce moment là, croit alors que Dick et Lucy sont en train de faire l’amour… Encore une fois, l’expression sur le visage d’Andy est à la fois hilarante et pitoyable. On rit, tout en ayant de la peine pour les personnages. La pluie, qui ne cesse de tomber dans cet épisode, vient comme laver cette peine, lors de la tirade du Juge Sternwood face à Leland Palmer, se concluant par « après toute cette affaire, nous nous retrouverons, et nous lèverons nos verres, au Walhalla ». Ce personnage du Juge Sternwood apparaît pour consoler les personnages endeuillés de Twin Peaks. A Lucy, dont il perçoit les problèmes, il déclame : « La vie est dure ma chérie, mais plus dure ailleurs qu’à Twin Peaks… ». La grande tristesse qui plane sur cet épisode est contrebalancée par la camaraderie qui lie Sternwood à Truman, et très rapidement à Cooper qu’il vient de rencontrer. Ce Sternwood est vêtu comme un Juge du Far West, comme issu d’un western de John Ford. On se dit en le voyant que le Temps n’existe pas à Twin Peaks. Peut-être Twin Peaks est-il un Paradis, qui accueille des êtres déjà morts, venus d’autres époques ? Quand Sternwood demande à Cooper ce qu’il pense de Twin Peaks, l’agent du FBI répond : « C’est le Paradis, Monsieur ! » Sternwood : « Et bien, cette semaine le Paradis a accueilli un incendie criminel, de multiples homicides et l’atteinte à la vie d’un agent ». Cooper : « Le Paradis est un endroit accueillant et étrange, Monsieur. »

5. THE ORCHIDS CURSE

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Scénario : Graeme Clifford

Réalisation : Barry Pullman

Cooper et Truman préparent le sauvetage d’Audrey au One Eyed Jack. Le jugement de Leland pour le meurtre de Jacques est prononcé. Donna et Maddy s’apprête à voler le second journal de Laura chez Harold.

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Deux nouveaux venus sont aux commandes de cet épisode. Barry Pullman, qui signe son premier scénario ici, sera l’auteur de trois autres épisodes, dont le génialissime « Miss Twin Peaks ». A la réalisation, Graeme Clifford, dont ce sera malheureusement le seul épisode. Dans « The Orchid Curse », son style est sobre et efficace, essayant de s’inscrire humblement dans la lignée de David Lynch et de Mark Frost. Cet épisode ressemble d’ailleurs par de nombreux aspects au dernier épisode de la saison 1, « The Last Evening », le seul réalisé par Mark Frost. Comme « The Last Evening », « The Orchid Curse » possède lui aussi beaucoup d’actions, des actions qui s’emballent de plus en plus, par un montage alterné qui se resserre entre ces actions, créant un suspense de plus en plus fort jusqu’à la fin de l’épisode. Les scènes au One Eyed Jack reprennent d’ailleurs l’usage du steadycam utilisé par Frost dans « The Last Evening » qui donne le sentiment de flotter dans un labyrinthe de couloirs, comme pour créer là aussi une vraie continuité esthétique. 

Quand l’épisode s’ouvre, on se croirait d’ailleurs revenu dans la saison 1 : le thème jazzy résonne, et l’on retrouve Dale Cooper au saut du lit, cheveux décoiffés, racontant ses rêves à son dictaphone (« Diane… »). Il s’engage alors dans un exercice sportif, faisant le poirier (« Diane, j’ai à présent la tête en bas ! »). Une scène d’ouverture qui rappelle tout à fait l’épisode de la saison 1 « Traces to Nowhere » qui suit le pilote de la série. Mais ce clin d’œil n’est pas gratuit, puisque c’est en faisant le poirier que Cooper aperçoit enfin le mot laissé par Audrey Horne sous son lit. Cet oubli confirme la prophétie du mystérieux Géant : « vous avez oublié quelque chose ». Ce sera d’ailleurs la seule mention à un personnage surnaturel dans cet épisode, chose rare dans la saison 2 qui flotte habituellement beaucoup plus dans le fantastique.

Après avoir suivi le quotidien de la ville (Lucy prend des vacances et quitte le commissariat ; Shelly et Bobby reçoivent la visite du représentant des assurances pour garder Leo Johnson transformé en légume), l’épisode reprend un élément annoncé la veille – donc dans l’épisode précédent : l’audience de Leland Palmer. Le respect du fil narratif dans Twin Peaks participe énormément au génie de la série. Chaque épisode nous fait vivre une journée dans la bourgade. Si bien qu’une annonce faite dans un épisode trouve sa résultante dans l’épisode suivant, donnant l’impression d’un très long film, parfaitement cohérent. Ce rythme « un épisode = un jour à Twin Peaks » donne aussi le sentiment d’appartenir à la ville, et que le temps se ralentit. L’effet est d’ailleurs saisissant quand le Juge Sternwood demande à Cooper « Depuis combien de temps êtes-vous ici ? ». « Douze jours, Monsieur ! » répond Cooper. Et effectivement, si on fait les comptes, la série n’a couvert que douze jours de la vie à Twin Peaks, depuis la découverte du cadavre de Laura Palmer. On a pourtant le sentiment d’y vivre depuis une éternité. L’audience de Leland et celle de Leo Johnson souligne d’ailleurs ce sentiment d’éternité qui règne à Twin Peaks : une audience paisible, dans le salon de l’hôtel, où l’accusé est défendu par un ami, le Shérif, dont le témoignage suffit à prouver la bonne fois de l’accusé, et où la délibération (pour Leo) se fait autour d’un bon verre au bar.

Le début de l’épisode alterne ces scènes d’audience avec des scènes de comédie, toujours teintées d’étrangeté bien sûr. C’est notamment le retour de Nadine, guérie, mais pas tout à fait puisqu’elle est persuadée d’être une adolescente. Elle est aussi dotée d’une force surhumaine qui la dépasse, et qui la fait casser la porte du frigidaire. Ben Horne, lui, a à faire avec le mystérieux Monsieur Tojamura, au look délirant. Mais surtout, l’épisode prépare les actions à venir. Le rendez-vous est donné pour l’échange de l’argent contre Audrey Horne : ce soir, à minuit. Le suspense est automatiquement enclenché, comme dans la saison 1 avec l’incendie de la scierie. Cooper prépare, de son côté, avec l’aide de Truman, son propre enlèvement d’Audrey au One Eyed Jack. Parallèlement, Donna explique à Maddy qu’elle va voler le journal de Laura, ce soir, chez Harold. Deux « casses » en prévision pour la nuit, et auxquels l’épisode consacre toute sa deuxième moitié. Comme dans la saison 1, les événements restent en attente pendant de nombreux épisodes (Audrey bloquée au One Eyed Jack depuis le début de la saison), et s’emballent dans un seul et même épisode, en parallèle pour plusieurs personnages. Même une scène de comédie vient crisper le spectateur : Andy, qui découvre qu’il n’est plus stérile (dans une scène assez hilarante, où l’adjoint débordé dans le rôle de secrétaire est entouré de post-it même sur le front), veut appeler Lucy et découvre qu’elle n’est pas chez sa sœur, mais dans une clinique d’avortement ! Chez Harold Smith, Donna raconte ses souvenirs pour amadouer Harold, mais Maddy se tient au dehors, dans les buissons, prête à opérer. Donna joue le jeu et se plonge réellement dans un souvenir, ce qui offre une très belle scène à son interprète Lara Flynn Boyle, et qui recoupe la série avec le livre Le Journal secret de Laura Palmer. Donna raconte en effet la première expérience d’adolescentes vécue par Laura et elle, dans un lac dans la forêt, lors d’un bain de minuit avec des garçons canadiens. Une scène de confession vraiment réussie et très émouvante. Toutes les scènes chez Harold Smith sont d’ailleurs géniales, notamment grâce au thème merveilleux qu’Angelo Badalamenti a composé pour ce personnage. A l’émotion des scènes avec Harold vient s’ajouter une tension sous-jacente, tension complexe, à la fois sexuelle (Donna et Harold finissent par s’embrasser dans cet épisode), mais aussi la tension du vol à venir (Maddy attend toujours au dehors), et une tension encore plus importante qui tient de la nature réelle d’Harold : est-il un psychopathe ? est-il l’assassin de Laura derrière son apparente douceur ? Le suspense est redoublé par la mission de sauvetage au One Eyed Jack, véritable scène de suspense et d’action comme on en voit de temps en temps dans Twin Peaks (notamment dans le dernier épisode de la saison 1, donc). En somme, encore un épisode tout à fait réussi, et sous-tendu par l’une des meilleures intrigues de la série, celle d’Harold Smith.

6. DEMONS

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Scénario : Harley Peyton et Robert Engels

Réalisation : Lesli Linka Glatter

James vient à la rescousse de Donna et Maddy chez Harold Smith. Audrey reprend connaissance, sauvée par Cooper. Shelly et Bobby ont la garde de Leo, qui est maintenant un légume. Le Manchot révèle sa vraie nature et celle de Bob…

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Demons réunit trois des meilleurs talents de Twin Peaks, au scénario Harley Peyton et Robert Engels, et à la réalisation Lesli Linka Glatter. Tous trois concoctent un épisode d’une très grande qualité, dont chaque scène est réussie, et dotée d’un sentiment d’angoisse grandissant comme pour nous mener à l’épisode suivant réalisé par David Lynch. Ce qui fait de Demons un grand épisode de Twin Peaks, c’est notamment la grande cohérence sous-jacente qui nous mène à l’épisode culte Lonely souls… Car, dans Demons, les masques sont enlevés du visage des personnages, tour à tour, comme pour nous mener à une plus grande révélation. Une scène clé dans cet épisode, celle du lac, dans laquelle Maddy prononce ces mots : « pendant un temps, j’ai pu être une autre. Maintenant, je redeviens moi ». A Twin Peaks, tout le monde a deux visages, l’un conscient (celui en société), l’autre enfouit. Et les secrets cachent d’autres secrets, toujours plus profonds… Même Laura avait deux journaux intimes.

L’épisode reprend exactement là où le précédent nous avait laissé (signe des « grands moments » dans Twin Peaks, où l’ellipse n’est plus permise). Il fait nuit, et nous sommes chez Harold Smith, qui vient de se griffer le visage, et retient chez lui Donna et Maddy. Mais James surgit et vient les sauver – sans récupérer le journal de Laura. Seul, Harold pousse un hurlement de désespoir à glacer le sang (génial Lenny Van Dohlen, interprète de Harold). Un cri bestial, qui rappelle presque celui de Bob. Au dehors, James et Donna se réconcilient, sous le regard de Maddy, distante… Parallèlement, l’épisode nous ramène au près de Cooper, Truman et Hawk, qui viennent de sauver Audrey. La jeune fille est encore inconsciente, et marmonne dans son sommeil « papa… », évoquant le choc vécu au One Eyed Jack. Une fois réveillée, elle se souviendra du vrai visage de son père – premier masque retiré dans cet épisode. Cooper, quant à lui, réalise qu’Audrey était utilisée comme appât pour l’atteindre (Jean Renault voulait venger la mort de son frère). Ce n’est pas la première fois que Cooper a dépassé sa juridiction et fait risquer sa vie à un proche. Encore une fois, le passé de Dale Cooper est évoqué (une affaire à Pittsburgh), mais reste mystérieux.  Les dix premières minutes de l’épisode alternent donc entre les deux groupes (James-Donna-Maddy, et Truman-Cooper-Hawk), au beau milieu de la nuit, avant de passer au lever du soleil.

Le jour levé, nous retrouvons Leo Johnson, dans un état végétatif, gardé par Shelly et Bobby. Mais la fête est de courte durée : le chèque touché par les assurances est minuscule et, surtout, Leo émet un marmonnement inquiétant, laissant planer le doute sur son possible réveil. Au comissariat, Donna raconte au Shérif leur mésaventure et la découverte du second journal de Laura. Truman la met en garde : ces jeunes innocents, en cherchant la vérité sur Laura, se trompent de coupables et perdent le contrôle de la situation. La dernière fois, leur petit jeu a mené le Dr Jacoby à l’hôpital. Toujours, l’innocence de Donna et James est vouée à être entachée. Interrompant leur échange, Gordon Cole, le supérieur de Dale Cooper, apparaît. Interprété par David Lynch lui-même, ce personnage loufoque et attachant fait sa première apparition dans la série. Sourd, équipé d’un appareil qui ne semble pas fonctionné, il parle en hurlant. L’inspiration du personnage semble venir du Professeur Tournesol. L’impossible communication rappelle aussi Jacques Tati. Quand Gordon s’enferme avec Cooper pour « un peu d’intimité », tout le commissariat entend leur conversation. Gordon vient donc à Twin Peaks tenir au courant Cooper de certaines analyses, comme la drogue du Manchot (une drogue indéfinissable même par les experts du FBI). Mais surtout, il doit délivrer une lettre anonyme destinée à Cooper. C’est un mouvement d’échecs, envoyé sans aucun doute par Window Earle – l’ex-collègue de Cooper, évadé d’asile… Le mystère grandit autour de ce passé qui hante Cooper, qui a, lui aussi, des secrets bien enfouis.

Au centre de l’épisode, la scène du lac, entre James et Maddy. Le thème de la série, rarement entendu en dehors du générique lui-même, résonne et nous emplit d’une émotion nostalgique. Sheryl Lee est parfaite en Madeleine, la douce cousine de Laura. Elle évoque le jeu bizarre qui s’est tenu entre elle et James : il a vu Laura en elle, et elle a aimé ça. James, toujours pur, ajoute : « mais c’était mal ». Maddy s’est plu à « être une autre un instant », mais elle est redevenue elle-même, et doit partir. Elle va quitter Twin Peaks, demain. Un adieu émouvant, tant ce personnage était attachant. Ce dialogue entre les deux ados offre une clé d’interprétation à beaucoup de scènes de cet épisode, et notamment à celles de Josie. Elle aussi révèle son vrai visage. Elle a jouée à être une autre, mais elle est rappelée par son « cousin » à revenir au pays, à Hong-Kong. Son cousin qui n’est plus son cousin, mais son assistant Monsieur Lee. Un autre adieu est fait dans cet épisode, entre Josie et Truman.

Enfin, un dernier personnage se démasque dans cet épisode, et dans une scène mémorable : le Manchot. Philip Gerard, à qui Cooper empêche de prendre son médicament, révèle son vrai visage, celui de Mike, l’homme vu dans ses rêves par Cooper. Une scène dont la mise en scène est un exemple pour créer une tension (les visages, en gros plans, en contre-plongées, le rythme du montage, la musique…). Dans cette scène absolument terrifiante, chaque mot compte. Les dialogues sont des mots-clés (comme dans l’analyse qu’on pourrait faire d’un rêve), des mots-clés pour comprendre les épisodes précédents, mais aussi ceux à venir, et même le film Fire walk with me (et pourquoi pas la future saison 3 de 2017 ?). Qui est Mike ? Un « esprit qui possède ». Ancien acolyte de Bob, il s’en est détaché en même temps qu’il s’est coupé le bras. Il traque désormais Bob, pour l’arrêter. « C’est son vrai visage… Mais peu nombreux ceux qui peuvent le voir ». Qui peut voir Bob ? demande Cooper. « Ceux qui ont reçu un don… ou ceux qui sont damnés » répond Mike (Cooper ayant vu Bob, est-il élu ou damné ?). Bob est-il à Twin Peaks ? « Depuis près de quarante ans ». Où est Bob à présent ? « Dans un grand lieu fait de bois, entouré par la forêt… occupé par des âmes différentes, nuit après nuit ». Les enquêteurs en concluent : Bob est à l’Hôtel du Grand Nord ! Et l’épisode se conclue sur cette note effrayante, surlignée par une note tout aussi effrayante d’Angelo Badalamenti.

7. LONELY SOULS

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Scénario : Mark Frost

Réalisation : David Lynch

Accompagnés du Manchot, Cooper et ses coéquipiers tentent d’identifier le tueur à l’hôtel du Grand Nord. Audrey interroge son père sur le One Eyed Jack. Hawk se rend chez Harold Smith, trop tard…

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Lonely Souls, le septième épisode de la saison 2, vient mettre le point final à un chapitre de la série. Il délivre en effet l’identité de l’assassin de Laura Palmer… David Lynch rêvait d’une série dans laquelle ce mystère n’aurait jamais été révélé ; Frost, lui, n’était pas du même avis. Ce fut le diffuseur, ABC, qui trancha. En quelque sorte, la saison 2 aurait pu s’arrêter après ce septième épisode. D’ailleurs, Lynch et Frost s’éloignèrent de leur série dès l’épisode suivant, la laissant aux mains des autres collaborateurs.  On peut donc voir les épisodes 1 à 7 de la saison 2 comme un cycle, aussi long que la saison 1 (qui fait justement 7 épisodes). Une théorie très intéressante d’un internaute américain, Robert J. Peterson, permet de voir Twin Peaks comme une série de 4 saisons, la saison 2 redécoupée elle-même en trois chapitres de 7-8 épisodes chacun (voir ici : http://welcometotwinpeaks.com/theories/the-four-seasons-of-twin-peaks/)

Pour apporter cette conclusion, le duo Lynch-Frost est aux commandes, et nous livre un moment mémorable de télévision – et de cinéma. La mise en scène de David Lynch est à son sommet, créant une atmosphère tant envoûtante qu’oppressante à chaque instant. Nous retrouvons les personnages au petit matin, ceux que nous avons laissés : Cooper, Truman, Hawk, Gordon Cole, et Mike le Manchot. Tous se tiennent en rang, un café et un donut à la main, dans le hall du commissariat, récapitulant les missions du jour (identifier Bob au Great Northern Hotel, et rendre visite à Harold Smith). Ironiquement Gordon Cole, joué par David Lynch, quitte Twin Peaks dès cette introduction, comme pour mieux passer derrière la caméra.  La scène se conclue par le son du tchin-tchin des tasses de café comme transition sonore.

La scène suivante montre Mike au Great Northern, entouré de touristes, et pris d’une crise de panique en voyant Ben Horne. Séquence totalement surréaliste, notamment par la présence de touristes jouant aux balles rebondissantes. La séquence suivante montre Hawk, découvrant le suicide d’Harold Smith… Une ambiance de tristesse, de terreur et d’étrangeté, est immédiatement installée. Cette ambiance se prolonge dans une séquence magnifique, où Maddy fait ses adieux aux Palmer, dans le salon de leur maison. La scène est intégralement filmée en un seul plan, un travelling qui va d’un tableau au canapé, en passant par tous les bibelots du salon au premier plan et notamment la photo de Laura Palmer en Reine de sa promo. Le tout tandis qu’un vinyle joue It’s a wonderful world de Louis Armstrong. Le lent travelling, interminable, et les bibelots au premier plan, viennent créer une tension lancinante à cette scène pourtant très douce. On ressent véritablement l’étouffement vécu par Maddy, qui cherche à se libérer de Twin Peaks et rentrer chez elle.

Une mise en scène aux petits oignons donc, avec toujours ce sens magnifique des transitions. Là, c’est encore un camion transportant d’énormes arbres qui nous mène chez Leo Johnson. Ce dernier est toujours un légume, mais un légume qui parle par à-coups, et répète notamment en boucle : « Chaussures Neuves ». Bobby et Shelly espèrent que ces « chaussures neuves » pour trouver de l’argent caché par Leo avant son handicap. Cette relation entre Bobby et Shelly autour du mari de cette dernière est totalement malsaine, incroyablement malsaine pour les standards de l’époque à la télévision (même si ce mari est un criminel). L’épisode contient d’ailleurs une violence insurmontable, dans sa dernière scène, et la légende dit qu’ABC n’avait vu le montage définitif de l’épisode que trop tard pour le faire modifier avant sa diffusion – ce qui causa un grand trouble entre les créateurs Lynch/Frost et la production pour la suite de la série (ABC cherchant à stopper la série à petit feu, par des changements de programmation notamment). L’épisode met le thème de l’inceste au centre de son scénario (comme toute la série, d’ailleurs). Audrey confronte son père : « Tu te souviens de Prudence ? Je portais un masque blanc ». Ben Horne réalise qu’il a failli coucher avec sa propre fille… Audrey le questionne alors, sur le One Eyed Jack dont il est propriétaire, puis sur Laura. « As-tu couché avec elle ? », ce à quoi Ben répond que oui… Emu, il contemple la photo de Laura en noir et blanc. « Est-ce que tu l’as tué ? ». Ben, lentement, répond « Je l’aimais… ». Le thème musical de Laura ressurgit doucement, mêlé à des nappes sonores angoissantes, créant un sentiment de douleur et d’effroi… Ben Horne était-il à la fois l’amant et le tueur de Laura ? Tout semble l’indiquer dans cet épisode (tant l’enquête de Cooper que celle d’Audrey, mais aussi la crise du Manchot), ce qui mène à son arrestation.

L’épisode contient autant de terreur que d’émotions lacrymales. Les sentiments sont toujours très marqués dans Twin Peaks, notamment à l’aide des thèmes d’Angelo Badalamenti, très reconnaissables pour converger vers telle ou telle émotion. Le café du Double R est un lieu permettant ces changements de musique, comme si elles sortaient du juke-box. Dans cet épisode, il y a notamment l’échange entre Norma et Shelly, qui doit quitter son poste de serveuse à regret pour s’occuper de Leo… Le thème musical est éthéré, nostalgique. Puis il bascule soudain vers un thème plus rock, quand Nadine surgit, et l’on passe des larmes au rire. Il faut louer le talent des comédiens, qui incarnent avec génie leurs personnages. Par exemple Peggy Lipton qui incarne Norma, et qui, dans cet échange burlesque avec Nadine, laisse pourtant transparaître une amertume toute intérieure face à celle qui lui volera toujours son amant sans s’en rendre compte.

Puis, la nuit tombe. Et les événements se précipitent dans l’horreur et les larmes. Arrive une succession de séquences cultes, peut-être certaines des scènes les plus choquantes réalisées par David Lynch. Tout d’abord, Ben Horne est arrêté, en pleine réunion de business avec l’intriguant Tojamura. Pendant ce temps, chez les Parlmer, Sarah est au sol, suffoquant, tandis que le vinyle terminé tourne en boucle… Ben Horne est mis en cellule au commissariat, quand y apparaît la Femme à la Bûche. Cooper lui demande : « Il se passe quelque chose, n’est-ce pas Margaret ? ». Elle confirme… « Il y a des hiboux à la taverne ». Toujours dans la nuit noire, une silhouette menaçante apparaît chez Pete. Il s’agit de Tojamura, qui se jette sur lui. Tojamura lui révèle alors sa véritable identité… Un masque est retiré. Puis, deux apparitions mystiques ont lieue, avant qu’un dernier masque ne soit retiré. D’abord, Sarah Palmer voit un cheval blanc apparaître dans son salon. Signe de la Mort (sur son cheval blanc, comme dans l’apocalypse) ? Ou symbole de la présence d’une drogue ? Au Relais, on retrouve James et Donna, bouleversée par la mort d’Harold. Truman, Cooper et la Femme à la Bûche entrent et écoutent la chanteuse (Julee Cruise). Au registre des petits détails, géniaux, qui viennent apporter de l’humour au beau milieu de la tension, on notera la façon dont la Dame à la Bûche dévore les cacahuètes sous le regard gêné de Cooper. C’est alors qu’a lieu la seconde apparition, celle du Géant. Visible uniquement par Cooper, au milieu de la scène du concert, il lui délivre un message. « It is… happening… again » répète-t-il (« cela a lieu de nouveau »). Et en effet, du Géant nous retournons chez les Palmer, où Bob se révèle être Leland. Un autre masque s’efface, pour révéler son vrai visage, dans un jeu de miroir terrifiant où Leland s’observe et voit Bob. La scène qui suivra n’est que choc, violence, terreur. Maddy descend de sa chambre, et se fait violemment agresser par Bob. La scène alterne entre des ralentis troublants (dans la tête de Leland, peut-être, où il est Bob), et un retour à la réalité brutal. Maddy étendue au sol, Leland lui enfonce une lettre sous les ongles dans un plan insoutenable. Pendant un instant, l’angle de la caméra laisse même supposer un viol (pendant quelques secondes, mais le montage suggère une ellipse, dans ce moment de chaos). Nous retournons au Relais, où le Géant disparaît. Tout le monde dans la salle ressent quelque chose d’étrange. Bobby, au bar, a envie de pleurer. Donna, elle, fond en larmes. Le vieux serveur d’hôtel réapparaît et dit à Cooper : « Je suis tellement désolé ». Dans un ralenti final, les lumières sur scène changent et éclairent le visage de Julee Cruise, la chanteuse, de rouge. Cooper reste rêveur, et un fondu final nous montre les rideaux rouges. La fin géniale d’un épisode qui ne l’est pas moins, et d’un fil narratif passionnant. Pour autant, les épisodes suivants bénéficient de cette révélation. Comme chez Hitchcock (dans Vertigo, dans Psychose), la vérité est révélée en cours de route et créé alors un nouveau suspense tout aussi passionnant : le coupable sera-t-il arrêté ? Et si oui, comment ? Va-t-il tuer à nouveau ?

8. DRIVE WITH A DEAD GIRL

***

Scénario : Scott Frost

Réalisation : Caleb Deschanel

Ben Horne est toujours en prison, piètrement défendu par son frère avocat Jerry. Norma voit sa mère Vivianne et son nouveau mari débarquer au Double R. Lucy revient au commissariat, en compagnie de sa sœur Gwen.

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Cet épisode Drive with a dead girl ouvre une nouvelle partie dans Twin Peaks, celle de « l’après » révélation de l’assassin. Après l’épisode culte Lonely souls réalisé par David Lynch, c’est Caleb Deschanel, déjà réalisateur du très bon épisode Realization Time de la saison 1, qui prend la relève. Au scénario, le frère de Mark Frost, Scott Frost, qui écrira vers la fin de la série, en mai 1991, la fausse autobiographie de Dale Cooper, My Life my tapes. Forcément, cet épisode souffre de la comparaison avec l’épisode précédent. Il reste cependant un fort bon épisode, qui a pour principale force de nous montrer Leland Palmer sous son vrai visage, dans son quotidien, pour la première fois.

L’épisode reprend le fil de l’épisode précédent, le temps d’un plan nocturne, sur la maison des Palmer, d’où émanent des hurlements. Ainsi filmée, la maison douillette devient une maison de film d’horreur, ressemblant un peu à celle d’Amityville. Mais nous quittons l’horreur par un fondu enchaîné, nous menant au lendemain matin. Leland joue au mini-golf dans son salon, qui est couvert de balles. Donna et James passent voir Maddy, mais Leland leur raconte qu’elle est partie. Si Donna et James s’inquiètent un instant des balles qui recouvrent le salon, ils finissent par en rire, un rire affectueux envers la folie douce du gentil Leland… Comme les spectateurs jusqu’à l’épisode précédents, ils sont loin de se douter de l’horreur de la vérité sur Leland. Après leur départ, celui-ci se regarde dans le miroir et voit Bob ; il part ensuite au golf, avec le cadavre de Maddy dans son coffre… Il semble qu’à chaque meurtre commis, Bob a pris de plus en plus possession de Leland : après celui de Laura, il gardait encore l’apparence d’un père éploré ; après celui de Jacques, il devint radieux, ses cheveux devinrent blancs et il se mit à chanter du swing dans arrêt. Après celui de Maddy, Leland est pris de rires déments, il roule dangereusement en voiture, il propose à l’agent du FBI Dale Cooper de regarder ses clubs de golfs dans le même sac que le cadavre de Maddy… On assiste à la possession progressive de l’esprit de Leland par l’esprit maléfique de Bob, qui rend son hôte de plus en plus dément.

L’épisode vient comme une pause diurne et paisible, après l’épisode nocturne et horrifique précédent. Les regrets, la nostalgie, et le surgissement de personnages du passé sont au centre du scénario de Drive with a dead girl. Ben, enfermé en prison, est défendu par son frère Jerry avocat. Si Jerry en avocat apporte une touche de comédie, Ben se montre sous un jour nouveau, celui d’un homme abattu. Les deux frères, déprimés, repensent au lit superposé de leur enfance, duquel ils voyaient une jolie jeune fille danser avec une lampe torche. S’ensuit une très belle image flash-back de cette danse, et des deux enfants contemplatifs. « Seigneur, que sommes-nous devenus ? » se demande Jerry. Plus tard dans l’épisode, une autre femme va ressurgir du passé : Catherine, dont la voix sur une cassette audio indique à Ben Horne qu’elle est toujours vivante. Revenue d’outre-tombe, elle le fait chanter, proposant de reprendre la scierie en échange du témoignage qui innocentera Ben dans l’affaire du meurtre de Laura. D’autres voix du passé ressurgissent sur une cassette dans le même épisode, puisque Bobby découvre le contenu de l’enregistrement caché par Leo : il s’agit d’une discussion secrète entre Ben et Leo lorsqu’ils préparaient l’incendie de la série. Le spectateur est renvoyé à son souvenir de la saison 1, puisque nous avions assisté à cet échange, sans savoir alors que Leo cachait un micro sous ses vêtements. Enfin, une autre femme surgit du passé de Norma, sa mère, qu’elle ne semble plus vouloir côtoyer. Sa mère, Vivianne, vient lui présenter son nouveau mari. Or, ce-dernier découvre que son gendre, Hank, n’est autre qu’un ancien camarade de prison. Ancien voleur et addict au jeu, le nouveau mari demande à Hank de garder le silence. Il affirme être devenu honnête, avoir suivit une thérapie, et chercher uniquement le bonheur auprès de sa nouvelle femme. Hank, lui aussi, cherche une nouvelle vie honnête. Pourtant, le spectateur sait, en les écoutant parler, que le passé les rattrapera d’une façon ou d’une autre.

Audrey, elle aussi, préfèrerait revenir en arrière. Elle réapparaît dans la chambre de Cooper, où elle n’était pas venue depuis la saison 1. Mais la séduisante Audrey est devenue la triste Audrey, depuis sa mésaventure au One Eyed Jack et la découverte de la vérité sur son père. Mais le plus gros regret, dans cet épisode, pourrait presque paraître inaperçu : il s’agit de l’avortement de Lucy. Cette intrigue, qui aurait pu être choquante ou terriblement dramatique, les scénaristes n’en ont pas fait un élément trop lourd, fort heureusement, et sûrement grâce au comique naturel des personnages d’Andy et Lucy. Cette-dernière revient de la clinique après deux jours d’absence (les deux épisodes précédents montraient des remplaçants, à l’arrière-plan, dans son bureau). Elle apprend alors par Andy qu’il était peut-être finalement le père, n’étant plus stérile comme l’avaient indiqué les premières analyses. Mais cette annonce est perpétuellement interrompue par la sœur de Lucy, insupportable. Les drames de Lucy et Andy sont toujours, finalement, source de comédie.

L’épisode fait aussi part belle à l’ésotérisme, avec l’enquête menée par Cooper uniquement sur les dires de Philip Gerard alias le Manchot. Cooper a cette belle phrase : « En d’autres époques, en d’autres lieux, il aurait pu être un voyant, un shaman. Dans notre monde, il est vendeur de chaussures et vit parmi les ombres. » Twin Peaks, en effet, repose sur nombres de réalités « oubliées » et ésotériques, issues de légendes anciennes et notamment Indiennes, donnant à la série une cohérence dans son fantastique. Des réalités qui paraissent saugrenues dans le monde d’aujourd’hui, mais auxquelles David Lynch, fidèle adepte de méditation transcendantale, donne beaucoup d’importance dans son œuvre. Mike le Manchot, dans cet épisode, est d’ailleurs au centre d’un des rares désaccords entre Cooper et Truman. Quand Mike innocente Ben Horne, ne reconnaissant pas Bob en lui, Cooper souhaite aussitôt libérer Ben, croyant sur parole Mike et ses visions mystiques. Truman, lui, considère que les preuves matérielles sont suffisantes pour accuser Ben du meurtre de Laura. L’épisode se conclue pourtant sur la découverte du cadavre de Maddy (ce qui innocentera potentiellement Ben dans l’épisode suivant). Une découverte tragique, troublante aussi, puisqu’elle fait écho par la ressemblance physique des deux cousines à celle de Laura au tout début de la série. Twin Peaks repose sur des cycles, des répétitions infernales (les musiques, qui reviennent régulièrement, les décors, les éléments naturels comme la chute d’eau qui ne cesse jamais…), et sur des doubles, des jumeaux (twins). Une dualité au cœur de la série, jusqu’à la découverte d’un monde parallèle, double du notre et dans lequel notre doppelgänger (double maléfique) nous attend…

9. ARBITRARY LAW

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Scénario : Mark Frost, Harley Peyton & Robert Engels

Réalisation : Tim Hunter

Donna mène Cooper à Mrs Tremond, qui s’avère être une autre femme que celle qu’elle avait rencontrée. Elle lui remet une missive de Harold Smith, qui contient un extrait du journal de Laura. Dans cet extrait, Laura décrit un rêve identique à celui de Cooper, où elle lui chuchotait le nom de son assassin à l’oreille…

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« Maintenant, nous savons. C'était presque mieux de ne pas savoir. Nous savons au moins ce que nous cherchions au début. Mais reste la question : pourquoi ? » Ce sont les mots introductifs de la Dame à la Bûche de cet épisode, Arbitrary Law. Autrement dit, les mots de David Lynch, car écrits et tournés par lui quelques années après la série, en «bonus» lors d'une rediffusion. En effet, David Lynch a plusieurs fois répété qu’il aurait préféré que le mystère reste entier des années durant. Et si, effectivement les épisodes suivants vont démontrer qu’il avait raison (mais peut-être la faiblesse de ces futurs épisodes viennent-ils justement de l’abandon de Lynch et de Frost aux manettes), cet épisode Arbitrary Law s'avère pourtant absolument mémorable dans la résolution de l'enquête et démontre que Twin Peaks reste intéressant même lorsque l’on connaît l’identité de l’assassin.

De la découverte du cadavre de Maddy, dont nous revoyons une image, un fondu enchaîné nous mène aux enquêteurs, le lendemain matin, qui marchent dans les bois, filmés au ralenti. Rosenfield annonce que des résidus de poils blancs, d'un animal empaillé, ont été découverts sur la victime. Un indice qui renvoie directement deux épisodes en arrière, et plus précisément à un petit détail loufoque : Leland Palmer qui caresse un petit animal blanc empaillé dans le bureau de Ben Horne. Ce sens des détails donne à Twin Peaks ce sentiment de flux continu, de film cohérent découpé en épisodes d'une journée chacun. C'est justement dans cette scène d'introduction que Cooper demande à ses collègues : « Donnez-moi vingt-quatre heures ». On sait, dès lors, qu'il devrait découvrir l'assassin dans la journée, ce qui veut dire dans cet épisode. Et Arbitrary Law lui accorde bien vingt-quatre heures, puisque l'épisode ce conclue exceptionnellement un lendemain matin : après la mort de Leland, nous retrouvons nos enquêteurs dans la même forêt, échangeant leurs points de vue sur le mystère de la folie de Leland et sur Bob, l'esprit maléfique qui le possédait. 

Mais reprenons le fil de l'épisode. Après la scène introductive, dans laquelle Cooper s'engage à découvrir la vérité dans les vingt-quatre heures, nous retrouvons Donna et James à une table du Double R. Un thème planant, éthéré, et une lumière tamisée accentuent la tristesse qui plane sur eux, qui menace leur innocence. James vient, dans cette scène, offrir une bague à son amoureuse. Leur relation pure et naïve volera en morceaux à l'annonce de la mort de Maddy (dans cet épisode), puis après la découverte de la vérité sur Leland (épisodes suivants où le couple part à la dérive). Au Double R, la même atmosphère de tristesse menace tous les personnages présents : Norma et sa mère Vivianne ont un échange tendu, plein de ressentiments, et Andy répète tout seul la phrase écrite en français par Harold avant sa mort « j'ai une âme solitaire »... 

Donna, dans cet épisode, s'approche de la vérité parallèlement à Cooper - ce qui redonne de l'importance à ce personnage, meilleure amie de Laura. C'est elle qui mène Cooper à Mrs Tremond. La vieille dame s’avère être une autre femme, un double – encore un. Au lieu de la très vieille Mrs Tremond, on découvre une sexagénaire teinte, très maquillée, lunettes de soleil sur le nez. Un personnage qui peut évoquer, à l’avance, la Coco de Mulholland Dr. de David Lynch. Comme dans Mulholland Dr., d’ailleurs, on fait face à un personnage qui a le même nom, la même identité, le même domicile, qu’un autre, mais ce n’est pourtant pas le même… (Dans Mulholland Dr., les personnages s’intervertissent de manière confuse dans la dernière demi-heure du film). Tout cela semble indiquer que la vieille Mrs Tremond et son petit fils ont disparu. La nouvelle Mrs Tremond donne donc à Donna une lettre qui lui était destinée, laissée par le voisin Harold Smith avant son suicide. A l’intérieur de l’enveloppe, un extrait du journal de Laura, dans lequel la jeune femme raconte un rêve. Il s’agit du même rêve que celui de Cooper, vécu par Laura bien avant la venue de l’enquêteur du FBI à Twin Peaks... cette preuve de la réalité d’un univers parallèle plonge définitivement la série dans le fantastique et le mysticisme, après une saison 2 qui ne cessait de nous y emmener à coup d’apparitions de Bob, de Mike, de Mrs Tremond… Une dimension fantastique interrogée par les personnages eux-mêmes à la fin de l’épisode, quand Truman, Cooper, le Major Briggs et Albert Rosenfield s’interrogent sur Bob. La suite de la série nous mènera toujours plus vers la « Black Lodge », monde parallèle caché dans la forêt.

Cette réalité parallèle, Cooper la ressent en interrogeant Mike le Manchot. Ce-dernier semble tout savoir du Géant, et de la bague qu’il lui a prise. En sortant dans le couloir de l’hôtel, Cooper croise alors le vieux serveur, toujours associé aux apparitions du Géant (toujours ces doubles qui hantent Twin Peaks). De son côté, Donna vit aussi d’étranges pressentiments, dans une scène terrifiante chez les Palmer. Venue apporter une cassette audio destinée à Maddy, Donna se retrouve piégée auprès de Leland. Avec les lunettes noires de Laura sur le nez, Donna lui rappelle sa fille... Bob apparaît alors dans le miroir, puis par un flash où il hurle dans un claquement de tonnerre... L'horreur du meurtre de Maddy va-t-elle se reproduire ? Leland invite Donna à danser, sur l'air de Louis Armstrong joué par le vinyle. La jeune fille commence à paniquer quand l'honorable père de famille lui serre les poignets brutalement. Finalement sauvée par le gong, c'est-à-dire par Truman qui apprend à Leland la découverte d'un nouveau cadavre, Donna devine alors instantanément, dans un frisson, qu'il s'agit de celui de Maddy.

Dans Arbitrary Law, l’enquête de Cooper se clôt, mais ouvre donc aussi d’autres promesses, la dernière scène interrogeant le spectateur sur la réalité de Bob, s’il va réapparaître et commettre le mal à nouveau. Parallèlement, deux autres intrigues, secondaires, viennent-elles aussi à leur terme pour s'ouvrir sur de nouvelles attentes. D’une part, celle de la scierie, avec la révélation pour Ben Horne de la véritable identité de Tojamura. La scène a lieue dans sa cellule au commissariat. Plutôt qu'un long dialogue explicatif, Tojamura retire sa chaussure... et fait apparaître le joli pied féminin de Catherine. Un plan fétichiste, qui évoque ironiquement la relation perverse des deux anciens amants, mais aussi l'univers onirique de la série : un Chinois improbable aux pieds de femmes, il s’agit bien là d’une image de rêve !

L’autre intrigue qui trouve une forme de résolution, en même temps que de rebondissement, est celle de Lucy et son bébé. Elle annonce à Andy et Dick qu'elle va garder l'enfant, et attendre l'accouchement pour faire un test ADN. Il faudra donc attendre neuf mois pour connaître la vérité. Une nouvelle attente assez « soap » pour la suite de la série, qui se trouve ici à un carrefour. Le chemin emprunté sera bien celui-là, celui des petites histoires comiques ou dramatiques, celui du soap trop classique, tout juste teinté d’humour décalé mais qui ne fonctionne plus… avant que les créateurs ne constatent que ce chemin était une impasse, et que Lynch et Frost ne reviennent à la rescousse de Twin Peaks à la fin de la saison 2.

Mais si Arbitrary Law montre l'impasse qui se profile pour la série, cet épisode reste justement le dernier grand moment avant cette impasse. Nous avons évoqué les grandes scènes que comportent la première partie de l'épisode : la découverte de l'extrait de journal de Laura, le meurtre manqué de Donna par Leland... L'épisode contient en son centre une autre scène géniale, celle de la confrontation des suspects et de la découverte de la vérité par Cooper. Celui-ci réunit Leland, Ben, Leo, Bobby, au Roadhouse. Alors que l'orage gronde, apparaît le vieux serveur de l'hôtel. Le Major Briggs, décidément connecté aux univers parallèles, l'escorte. Cooper explique que toutes les méthodes ayant été veines, il va devoir faire appel… à la magie. Le vieux serveur lui propose alors un chewing-gum, puis un à Leland, qui reconnaît ceux de son enfance. « Ils vont revenir à la mode » lui dit le serveur. Le temps s’arrête, par une série d’images fixes sur les personnages dans la pièce, tous figés dans la lumière éclatante de l’orage. Cooper voit alors apparaître le Géant, puis a une vision de son rêve initial, dans lequel il entend enfin ce que lui chuchote Laura dans la salle aux rideaux rouges : « c'est mon père qui m'a tué ». Retour à la réalité, la bague réapparaît. Cooper sait alors qu’il a la juste réponse. L’agent tend alors un piège à Leland, en incarcérant Ben Horne et en avisant Leland de le suivre en tant qu’avocat. A la dernière minute, Leland est jeté dans la cellule. Il explose, ou plutôt, Bob explose. Possédé, Leland répond à l’interrogatoire de Cooper, mais c’est Bob qui parle en lui. Tout cela pourrait être la démonstration d’une schizophrénie, pourtant, Bob/Leland s’adresse à Cooper en lui parlant brutalement de son passé à Pittsburgh. Sentant qu’il fait face à un être surnaturel, Cooper frémit – comme le spectateur. Plus tard dans l’épisode, alors que l’alarme incendie est déclenchée, Bob décide de tuer son hôte : Leland se tue à coups de tête contre la porte en métal. Le visage en sang, il meurt dans les bras de Dale Cooper. Le mal l’a quitté, et Leland réalise alors qu’il a tué sa propre fille. Il répète son nom, Laura, en larmes, sous les jets du robinet d’incendie. Il évoque Bob, dans des paroles confuses et fascinantes : « Je le voyais dans mes rêves. Je n’étais qu’un enfant, il est venu, il est entré en moi. Il me faisait faire des choses horribles. Ils voulaient Laura, elle ne les laissait pas entrer. Ils m’ont forcé à la tuer ». On voit soudain le portrait d’un homme abusé dans son enfance, devenu lui-même père incestueux et tueur. Mais pourtant, le mal semble être une entité réelle, doté d’un visage que plusieurs personnages a vu, et d’un nom, Bob. Alors, où se situe la vérité ? C’est toute l’ambivalence de Twin Peaks, et, aussi, le génie de cette série, que de ne jamais trancher entre rêve et réalité. « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, que n'en rêve votre philosophie », comme l’écrit Shakespeare dans Hamlet, et comme le cite le Major Briggs dans la dernière scène de cet épisode.

Ces dernières scènes au commissariat font partie des plus mémorables de la série, et notamment grâce au jeu de Ray Wise en Leland Palmer.

10. DISPUTE BETWEEN BROTHERS

 ***

Scénario : Tricia Brock

Réalisation : Tina Rathborne

Tout le village de Twin Peaks est réuni après les funérailles de Leland. Cooper s’apprête à quitter la ville, à regret. Mais des événements inattendus vont l’en empêcher.

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Vient l’après résolution pour Twin Peaks. L’épisode s’ouvre sur un plan de la forêt, puis, dans le salon des Palmer, un texte indique : 3 jours plus tard. C’est la première fois (et la seule ?), dans la série, qu’une ellipse saute plus de vingt-quatre heures. Il s’agit là d’une véritable rupture, marquant le passage à un nouveau chapitre. Si cet épisode est en-dessous des précédents et montre la pente descendante qu’emprunte la série, il contient encore de nombreuses pistes intéressantes. L’épisode s’ouvre sur une très belle scène chez Sarah Palmer. Cooper la console : « Leland n’a pas fait ces choses horribles, pas le Leland que vous connaissez. » « Non, répond-elle, c’est cet homme aux cheveux sales ». « Il est parti maintenant ». « Comme tous ceux que j’aimaient ». Bob, qu’il soit réel ou bien l’incarnation de la folie de Leland, a en effet tout détruit sur son passage. Il a pris Laura, il a pris Maddy et même Leland lui-même. Cet échange est filmé par un très beau travelling, lent, qui nous mène jusqu’au visage ému de Sarah en gros plan (magnifique Grace Zabriskie, grande actrice de l’univers de Lynch). 

La scène suivante nous mène au repas qui a lieu après l’enterrement de Leland (qui est ellipsé). Un moyen astucieux de retrouver tous les personnages de la série ou presque dans une même pièce – exactement comme le premier enterrement de la série, celui de Laura Palmer, dans l’épisode Rest in Pain, le seul autre épisode réalisé par Tina Rathborne décidemment associée aux funérailles ! Cette scène agit comme un réconfort pour les personnages mais aussi pour les spectateurs, eux aussi endeuillés de la « première » série qui a trouvée sa conclusion dans l’épisode précédent. On a plaisir à voir des personnages se croiser pour la première fois, comme le Major Briggs et le Dr Jacoby. Le sentiment de perdition est partagé par les personnages, comme Donna, qui a le sentiment que « toute la ville tombe en lambeaux », et James s’en accuse. Comme les scénaristes eux-mêmes, les personnages se posent la question et maintenant ? Le Major Briggs demande d’ailleurs à Cooper ce qu’il a prévu. Cooper pense profiter des vacances qu’il doit prendre pour revenir bientôt à Twin Peaks - il cherche une excuse pour rester, exactement comme les scénaristes et les spectateurs. Le récit est terminé, et pourtant nous voulons rester. Cooper le dit à Truman : « Harry, cette ville va me manquer ». Si bien que l’on continue de voir la vie à Twin Peaks, par attachement, et non plus par nécessité (résoudre un meurtre). C’est bien le défaut des épisodes qui s’annoncent, où toutes les intrigues paraitront factices, gratuites, et simplement inventées pour maintenir la série en route ! Seule une intrigue mène réellement la barque de Twin Peaks, la quête de Bob et de la mystérieuse « Lodge », cet au-delà perçu en rêves par Cooper. Il n’y  a que cette intrigue, fantastique, déployée par Lynch et Frost dès le début de la saison, qui peut maintenir Cooper à Twin Peaks (et donc les spectateurs, car Cooper est lui-aussi un spectateur à Twin Peaks). Dans Arbitrary Law, cette intrigue progresse. Le dialogue final entre Cooper et Briggs, dans la forêt, contient des indices forts précieux. Cooper déclare qu’il « pense souvent à Bob, s’il existe ». Briggs y pense aussi, et répond « qu’il existe des puissances maléfiques dans ce monde ; certains hommes sont appelés à affronter les ténèbres. Si l’on choisit la peur, on peut tomber dans les ténèbres. Vous, vous avez un don. » Puis, Briggs demande à Cooper s’il a déjà entendu parler de la White Lodge. Cooper répond négativement, et, avant d’en savoir plus, s’accorde une pause… urinaire. Mais une présence menaçante s’approche dans les bois. Les hiboux ululent. Et le Major Briggs disparaît dans une grande lumière blanche.

Cette quête de Cooper vers la White Lodge (mais aussi, la Black Lodge…) est donc lancée dès cet épisode. La disparition de Briggs est un rebondissement prometteur pour la suite. De même, les adieux d’Audrey à Cooper sont pleins de promesses pour la suite. Audrey tente une dernière fois de l’approcher, mais le pur Dale refuse. Elle le questionne, sur la femme qui l’a fait souffrir. Mais Cooper avoue que c’est lui, qui a fait souffrir une femme. Il évoque alors Caroline, cette femme qu’il devait protéger dans le cadre de son travail. Mais il est tombé amoureux, et il a baissé sa garde. Elle est morte, dans ses bras, et son collègue, Windom Earle, est devenu fou. Là encore, les germes de l’intrigue qui mènera Twin Peaks a sa conclusion sont plantés. Audrey conclue son dialogue en lui donnant rendez-vous, quand elle ne sera plus une petite lycéenne (un rendez-vous manqué à l’époque, peut-être résolu dans la saison 3 de 2017 ?). Mais surtout, elle quitte sa chambre en s’exclamant : « vous n’avez qu’un seul défaut… vous êtes parfait. » Seul, Cooper fronce les sourcils. C’est cette perfection, cette pureté, qui sera mise à l’épreuve dans son voyage dans la lodge. Finalement, cet épisode semble montrer que quelque chose retient toujours Cooper à Twin Peaks, car une plus grande épreuve l’attend. C’est peut-être la ville elle-même, ou ses esprits dans la forêt, qui le retiennent. Une scène évoque aussi ces esprits de la forêt, celle dans laquelle Catherine raconte à Truman ses semaines d’errance après l’incendie de la scierie. Elle dit avoir été sauvée par un ange gardien, une présence qui l’aurait sauvée en la menant à travers la forêt jusqu’à son refuge de vacances à Pearl Lake. Catherine dit avoir eu peur pour la première fois de sa vie – elle croyait être au Paradis, et était inondée de souvenirs. Truman réplique qu’il est près à la croire, et que d’ailleurs il « ne sait plus à quoi il croit, ces temps-ci ».

Si tous ces indices montrent la bonne tenue scénaristique de ce nouveau chapitre de Twin Peaks, il est regrettable que les créateurs n’en aient pas fait la quête principale, menant plus rapidement à la conclusion. En l’absence de Frost et Lynch, qui ont quitté le navire, ce sont toutes les intrigues secondaires qui prennent le pas. Des intrigues burlesques deviennent omniprésentes, comme celles de Nadine qui retourne au Lycée sous l’ordre du Dr Jacob, ou celle du bébé de Lucy et de la jalousie des deux pères potentiels Andy et Dick. Là où, auparavant, une telle intrigue aurait été le contrepoint comique aux intrigues principales, elle prend désormais trop de place au sein du récit. Quant aux intrigues plus dramatiques, elles font pâle figure face à celle du meurtre de Laura Palmer. Elles sont du même acabit que les anciennes intrigues secondaires (l’incendie de la scierie, etc.), mais là encore, elles pâtissent de leur mise au premier plan du scénario. Ainsi, l’intrigue de vengeance de Jean Renault qui souhaite « crucifier » Cooper paraît forcée. Pour autant, ces éléments négatifs sont encore minoritaires dans cet épisode, qui contient beaucoup de bonnes idées, tant de scénario que de mise en scène. Il y a la scène finale entre Briggs et Cooper, le récit de Catherine assez envoûtant, ou encore une scène nocturne où Truman est réveillé en pleine nuit par une silhouette menaçante, qui s’avère être Josie, de retour, dévastée. Des petits détails font aussi le charme de cet épisode, comme une transition brutale entre une scène émouvante, entre Norma et sa mère Vivianne qui se brouillent définitivement (Norma déclare à sa mère qu’elle ne veut plus la revoir), et leurs deux maris respectifs, ivres au One Eyed Jack, en train de préparer un mauvais coup avec Jean Renault. Si Norma et sa mère se déchirent et pensent se haïr, elles ont pourtant épousé les mêmes hommes… Enfin, l’angoisse continue de planer sur Shelly, qui reste seule tous les jours à s’occuper de Leo. Au téléphone avec Bobby, elle dit « je veux une vie ». A cet instant précis, au premier plan, nous voyons Leo avancer très lentement sur sa chaise roulante. La « vie » dont rêve Shelly, risque de lui être reprise, quand Leo sortira de sa torpeur… En somme, un épisode encore riche, plein de belles idées, mais qui souffre d’être situé dans le déclin de la série. A revoir la série aujourd’hui, il est évident qu’un nouvel événement majeur aurait dû se produire dans cet épisode pour relancer la série jusqu’au final – probablement, un événement lié à Bob et Cooper. Cet événement majeur, finalement, viendra progressivement. Et, en attendant le grand final, de nombreux épisodes sembleront donc gratuits et, il faut bien le dire, assez ratés.

11. MASKED BALL

**

Scénario : Barry Pullman

Réalisation : Duwayne Dunham

Dans le cadre de l’investigation sur Cooper, son ancien collègue Dennis Bryson arrive à Twin Peaks – mais il s’appelle désormais Denise. Dick devient le frère adoptif d’un enfant turbulent, Nicky. Nadine tombe amoureux de Mike.

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Comment deux habitués de Twin Peaks ont-ils pu laisser passer tant d’erreurs dans cet épisode ? Au scénario, Barry Pullman, déjà auteur du très bon épisode The Orchid’s Curse, futur scénariste du très bon avant-dernier épisode Miss Twin Peaks, et Duwayne Dunham à la réalisation, qui signe son retour depuis l’épisode 2 de la saison 1 Traces to nowhere. Pourtant, cet épisode Masked Ball marque le début d’une période creuse pour la série. C’est dans cet épisode que les plus mauvaises intrigues naissent. Il y a, bien sûr, celle de James et la blonde fatale Evelyn. Il y a aussi la jalousie du Maire et de son frère, qui se marie avec une rouquine pulpeuse Lana. Enfin, Dick qui adopte un orphelin impossible, Nicky. Trois intrigues qui vont littéralement plomber la série pendant cinq ou six épisodes.

Pourtant, il serait faux de croire que la série était vouée à l’échec depuis la résolution du meurtre de Laura Palmer. Si Lynch le croyait, et voulait simplement revenir à ce personnage central (par le préquel Fire walk with me), Mark Frost voulait emmener le personnage de Dale Cooper vers des horizons fantastiques. Or, cette intrigue naissante est la plus palpitante de ces épisodes bien pauvres de la seconde saison. Elle apparaît, trop peu, dans Masked Ball. Betty Briggs, l’épouse du Major Briggs, rend visite au Shérif et à Cooper en début d’épisode. Ses disparitions sont habituelles, dans le cadre de son travail top-secret. Pourtant, quand elle apprend par Cooper que sa disparition a été subite, Betty prend peur. Elle admet que son mari parle tout le temps de la Forêt de Twin Peaks… Plus tard dans l’épisode, Cooper demande à ses collègues s’ils connaissent la White Lodge dont lui a brièvement parlé Briggs avant de disparaître. Hawk explique qu’il s’agit, selon ses ancêtres, d’un lieu où vivent les esprits qui régissent les hommes et la nature. Il existe un reflet sombre de ce lieu, la Black Lodge. Selon la légende, en mourant, « tout esprit traverse la Black Lodge ; là, vous rencontrerez votre propre double sombre ; mais si vous affrontez la Black Lodge avec un courage imparfait, elle annihilera votre âme ». Après la White Lodge dans l’épisode précédent, c’est désormais son double maléfique, la Black Lodge, qui est mentionnée pour la première fois dans la série. Lentement, une mythologie s’installe, dans notre esprit et dans celui de Cooper. Quand l’employé du FBI questionne Cooper, celui-ci semble peu touché par les accusations qui pèsent sur lui. Il a l’esprit ailleurs. « Je pense à un jeu plus grand depuis peu ; le son du vent à travers les pins ; ce qui nous effraie dans l’obscurité et ce qui se cache derrière cette obscurité ». Cooper évoque déjà sa quête de « l’autre monde ». Il paraît dément, l’espace d’un instant dans cette scène, car il est, déjà, manipulé par Windom Earle, qui souhaite accéder à cet autre monde par le biais de Cooper. Windom Earle qui fait une première apparition vocale, par le biais d’une cassette envoyée à Cooper, dans cet épisode. Tous ces éléments sont posés, prêts à être développés. Malheureusement, ils ne sont visibles que par le connaisseur qui revoit la série une seconde fois. Pour celui qui découvre la série, ces pistes sont malheureusement noyées sous la majorité de scènes légères et burlesques. Gordon Cole fait d’ailleurs une apparition vocale pour dire à Cooper : « c’est la galère ! Mais on va y arriver ! ». Un clin d’œil amusant à David Lynch, interprète de Cole, déjà loin de la série, mais qui passe un coup de téléphone pour remonter le moral à ses équipes (on a d’ailleurs l’impression qu’il ne s’agit pas de Lynch mais d’un acteur imitant sa voix, ici un peu plus rauque, au bout du fil ?!).

Venons-en aux mauvaises intrigues. La première rencontre de James et Evelyn n’est pas si mauvaise. James enfourche sa moto et roule au hasard, comme il dit le faire souvent. Ces images de James à moto sont d’ailleurs des rushs du pilote de la série, non utilisés ! James aboutit à un relais, en dehors de Twin Peaks. Sa rencontre avec Evelyn est vénéneuse. Le jeune homme bouillonne d’une rage à l’écran, parfaitement ressentie par le spectateur. Evelyn lui propose de réparer la voiture de son mari, ce qui sonne comme une invitation sexuelle. James accepte, mais se détourne timidement pour allumer le juke-box comme pour calmer ses ardeurs. La musique qui résonne est celle lancée par Bobby dans le pilote de la série. En somme, une scène assez réussie. Mais la seconde scène avec Evelyn est tout de suite plus ridicule. La parodie, le second degré, et l’hommage, sont souvent subtilement distillés dans Twin Peaks. Là, nous avons l’impression d’un hommage raté aux femmes fatales des films noirs, malencontreusement transformé en parodie de film X… Les tourments de James sont intéressants, mais malheureusement jamais assez creusés. Ce personnage prometteur a été victime de malchance : par exemple, une scène qui aurait pu être passionnante, avec James et sa mère (alcoolique, prostituée, dit-il), a été coupée du montage d’un des épisodes du début de la saison. Quant à Evelyn, elle semble tout droit sortie d’un mauvais soap et n’a pas sa place à Twin Peaks. Fort heureusement, elle n’y vit pas, et cette intrigue a lieu en dehors de la ville. On peut supposer ce que les scénaristes cherchaient à faire : une relation tortueuse, malsaine, entre le jeune homme et un avatar de sa mère qui semble l’obséder, le tourmenter. Malheureusement, ce n’est que supposition, puisque rien de cela ne passe vraiment à l’écran.

Autre nouveau personnage, le petit Nicky, adopté par Dick Treymane. Si Dick n’était pas une valeur ajoutée depuis son apparition au début de la saison, il y avait une touche de décalage suffisante dans son personnage pour se marier correctement au surréalisme de la série. Malheureusement, les saynètes avec le petit Nicky, et ses deux papas Dick et Andy, sont premier degré – un humour enfantin, certes. On voit que le thème de l’homosexualité et même de l’homoparentalité sont sous-jacents, avec ces deux papas qui emmènent leur enfant manger une glace. Surtout, c’est dans le même épisode qu’un personnage travesti apparaît. Mais encore une fois, ces touches comiques étaient nécessaires à l’alliage de Twin Peaks auparavant, mais jamais en première ligne. Peut-être que cette intrigue aurait pu être supportable dans un scénario mieux ficelé… Mais il ne reste de cette idée que des scènes très lourdes, et nullement drôles – le comble. De même pour la troisième apparition ratée de cet épisode, Lana, la nouvelle femme du frère du Maire. Le Maire, personnage aperçu dans le pilote, et son frère, apparu dans l’épisode précédent, prennent une importance démesurée. Nous assistons au mariage, qui semble être l’événement central de l’épisode (alors que nous ne connaissons rien de ces personnages !). Leurs disputes, sensées nous faire rire, nous laissent de marbre. Heureusement, un quatrième personnage apparaît dans cet épisode : Denise Bryson, l’ex-collègue de Cooper, travesti. Son interprète David Duchovny, n’est pas encore le célèbre agent Mulder d’X-Files. Là, les blagues potaches attendues laissent place à un personnage attachant et intriguant, qui sauvent l’épisode du naufrage. De plus, la réaction des personnages, qui acceptent tous son apparence, est très appréciable (bien que Hawk soit trop surpris pour lui serrer la main de prime abord, il ajoute ensuite que les cheveux châtains lui vont bien). Enfin, le personnage échappe à toute catégorisation, ce qui en fait un membre bienvenu à Twin Peaks. Il n’est pas, en effet, homosexuel ; il aime juste les vêtements féminins depuis qu’il a dû en revêtir pour une mission du FBI ! Appréciant la qualité des vêtements féminins, Denis a préféré écouter ses sentiments et devenir Denise… L’apparition de personnages du FBI donne aussi à Cooper son importance, qui n’est plus un spectateur sans vie privée (façon Tintin), mais devient un personnage à part-entière. Par contraste avec ces apparitions, Cooper apparaît comme un villageois de Twin Peaks, pleinement habitué des lieux et soudé avec ses habitants.

Du côté des quatre nouveaux personnages, trois sur quatre font flop. Du côté des personnages habituels, leur traitement est aussi souvent décevant, notamment celui de Nadine Hurley. Précédemment, la folie de Nadine nous faisait passer du rire (les tringles à rideaux silencieuses) aux larmes (la tentative de suicide, les tirades désespérées à son grand amour Ed). Là, Nadine devient bouffonne, et surtout, le gag est trop répétitif. Quant à Josie Packard, personnage troublant depuis le début de la série (dès le pilote, la première personne montrée est Josie devant son miroir), elle lève le voile sur son passé dans cet épisode. La scène, où elle avoue dans le lit avec Truman avoir été l’amante et esclave d’un homme à Hong-Kong, Thomas Eckhardt, est bien jouée, bien mise en scène. Mais les dialogues sont terriblement explicatifs. La dernière scène de l’épisode montre Josie se livrant à Catherine, acceptant de devenir à son tour son esclave. Andrew Packard, le mari supposé mort de Josie, et frère de Catherine, réapparaît alors. Un dernier dialogue, digne du pire soap possible, nous annonce que Josie sera utilisée comme appât pour faire revenir Thomas Eckhardt et le tuer… Fondu au noir. Première fois dans la série qu’un épisode se conclue sur un dialogue aussi manichéen. Le mauvais soap, parodié avec subtilité jusqu’à présent, à pris le dessus dans Twin Peaks.

Ben Horne, lui, subit un meilleur traitement. Aperçu dans l’épisode précédent, quand il mettait dehors Bobby Briggs, il montrait les premiers signes d’un laisser-aller. Nous le retrouvons assis en tailleur sur son bureau, en robe de chambre et cravate, pas rasé. Choqué par la suite d’échecs et d’humiliations qu’il a vécus, il regarde des vidéos super 8 de son enfance. Une scène émouvante, réussie – qui mène Ben vers une nouvelle intrigue, celle de sa future folie (à nouveau, tournée au burlesque un peu lourdingue dans les futurs épisodes). Pour conclure, disons que le scénario « général » de Twin Peaks est nettement à la baisse à partir de cet épisode. Pourtant, quelques éléments restent intéressants, notamment autour de Cooper qui devient l’intérêt principal de la série, par les questions que sa situation soulève : va-t-il quitter la ville ou va-t-il quitter ses fonctions ? va-t-il affronter Windom, ou bien Bob ? que cache son passé avec Windom et Caroline ? On ne peut pas parler de désastre, de navet, puisque la mise en scène reste aussi très bonne, tout comme la qualité de la photographie, des décors, dans la continuité du reste de la série. On attend simplement le retour de Frost et Lynch aux commandes pour retrouver la série véritablement exceptionnelle à laquelle nous étions habitués.

12. THE BLACK WIDOW

 **

Scénario : Harley Peyton & Robert Engels

Réalisation : Caleb Deschanel

Cooper cherche à acheter une maison à Twin Peaks. Dans une maison abandonnée qui l’intrigue, il découvre de la cocaïne. Dougie, le frère du Maire, meurt d’une crise cardiaque au lit avec Lana. Bobby espionne Hank Jennings pour le compte de Ben Horne.

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L’équipe de cet épisode, Harley Peyton et Robert Engels au scénario, Caleb Deschanel à la réalisation, est composée d’habitués de la série dans ses grandes heures. Pourtant, ils ne sortent pas de l’impasse dans laquelle se situe Twin Peaks.

Encore une fois, et comme le précédent, cet épisode souffre de se consacrer beaucoup trop longtemps aux nouveaux personnages sans intérêt – on a parfois le sentiment que les diffuseurs ont imposé ces personnages pour renouveler la série, dans une course idiote à l’audimat qui correspondrait forcément à du sang neuf… A côté de cela, des personnages sont totalement ignorés, comme Shelly qui n’apparaît pas dans cet épisode, ou bien certains perdus de vue depuis plus longtemps comme Ronette, Mike le Manchot, Sarah Palmer ou Jacoby.

L’épisode s’ouvre sur Bobby rendant visite à Ben Horne. Ce dernier est plus fou à chaque épisode. Dans son bureau, ils jouent aux petits soldats. Cette folie renvoie au jeu des temporalité dans Twin Peaks, que ce soit la ville en général qui flotte entre les années 50 et 80, ou bien le retour de Garland Briggs en aviateur des années 40, l’illusion de Jacoby de voir revivre Laura Palmer sous les traits de Maddy dans la saison 1, ou le rêve de Dale Cooper et de Laura qui les mènent 25 ans plus tard… Là, Ben Horne est persuadé de vivre au temps de la guerre de sécession. Audrey Horne, qui a droit à quelques belles scènes dans cet épisode, espionne son père depuis sa cachette secrète (comme au bon vieux temps de la saison 1). Face à son père dément, une tristesse se lit dans ses yeux. Audrey volera ensuite les photos prises par Bobby pour les remettre à Cooper, ce qui lui sauvera la mise. Denise Bryson apparaît alors à la porte de la chambre de Cooper, devant le regard interrogatif d’Audrey. L’ambiguïté comique de cette scène fonctionne : on sent qu’Audrey se demande quelle relation unie Denise et Cooper (« il faut nous laisser maintenant Audrey ! »), en même temps que mille autres questions qui lui passent par la tête.

D’autres petites scènes rehaussent notre intérêt, comme par exemple un nouvel échange de mots tendres entre Ed et Norma. Les amants maudits de Twin Peaks ont toujours autant de regrets sur leurs vies. Autour d’une tarte aux cerises au Double R, ils se tiennent doucement la main un instant. Mais, surprise, Hank les voit. Voilà au moins une intrigue qui fonctionne : depuis le début de Twin Peaks, nous connaissons ces personnages, et depuis autant de temps la menace d’Hank, le mari jaloux, pèse sur eux. Nous sommes réellement pris de panique lorsque nous constatons qu’Hank a tout vu, car Ed et Norma sont extrêmement attachants.

Parallèlement, toutes les nouvelles intrigues périphériques laissent de marbre. Le décès de Doug, le frère du Maire, donne certes une belle scène d’émotion de la part de ce dernier (image assez bouleversante d’un vieillard devant le corps mort de son frère), mais aussi à de nouvelles scènes ratées. Tous les hommes de Twin Peaks, à commencer par Hawk, tombent amoureux de Lana comme pris par un sortilège… Un humour potache dont on se serait bien passé. Même thématique de la sorcellerie avec Nicky, l’enfant adopté par Dick. Là encore, on pourrait sauver une scène, celle où Dick change une roue : on passe d’un sentiment à un autre, de la comédie (Dick lisant le manuel) au suspense (l’enfant s’isole, la voiture tombe sur Dick), puis à l’émotion (l’enfant effrayé à l’idée que Dick meurt, et Dick le prenant dans ses bras, pour la première fois sympathique d’ailleurs). Mais tous ces personnages sont superficiels. Nous ne connaissons pas réellement Nicky, ni Lana. Si bien que l’on n’adhère pas à leurs histoires, qui pourtant prennent la moitié de l’épisode. Quant à Nadine et sa force surhumaine de lutteuse, cette intrigue-là tourne aussi au ridicule. Josie en servante est aussi assez ridicule, et Catherine devient son propre cliché, pleine d’une soif de vengeance trop clichée pour être crédible… Sans mentionner James, et l’intrigue de série Z d’Evelyn Marsh. Là encore, la scène dans laquelle James embrasse Evelyn avait du potentiel. Elle nous perturbe, mais uniquement pour James que nous connaissons bien. Nous ressentons qu’il part à la dérive, qu’il veut se brûler les ailes. Mais, en face, le personnage d’Evelyn est tellement plat, cliché, que notre intérêt ne va pas plus loin.

Comme l’épisode précédent, au-delà des intrigues périphériques, qu’elles soient correctes ou médiocres, c’est toujours Dale Cooper qui emporte notre adhésion et nous pousse à poursuivre la série. Dans cet épisode, ayant rendu son insigne, il se balade en tenue de pêcheur et cherche à acheter une maison à Twin Peaks, ce qui renvoie à l’épisode 4 de la saison 1 où il parlait déjà de ce désir immobilier à Diane. D’ailleurs, le nouveau personnage de Denise Bryson est immédiatement plus intéressant que les autres car il est lié à Dale Cooper. Une scène fonctionne très bien, celle où un gros plan nous montre des pieds de femme, en travelling arrière, qui avancent dans le Double R… avant de révéler Denise. Bryson interroge alors le mari de Viviane, Ernie, avec Cooper. Quand Ernie, terrifié à l’idée de retourner en prison, s’excuse et se justifie au lieu de faire ses aveux, Denise balance un « la ferme ! » très viril et assez hilarant. Ces dernières scènes ont lieu sous un orage violent, en pleine nuit, nous menant chez les Briggs où Bobby rentre se coucher, quand il tombe nez-à-nez avec sa mère tapie dans l’ombre. Betty Briggs est en larmes : elle n’est pas certaine que son mari réapparaisse, cette fois. Bobby cherche à la rassurer, et lui raconte le dialogue échangé avec son père, qui lui avait raconté son rêve merveilleux dans lequel Bobby avait un grand avenir. Une manière de recouper avec les épisodes du début de la saison et de redonner un peu d’unité à la série. Et, surtout, cette scène donne un peu de matière au personnage de Betty Briggs, toujours cantonnée à rester au second-plan jusqu’alors. Soudain, c’est le noir complet. Garland Briggs réapparaît dans l’ombre. Il est en tenue d’aviateur, et a l’air sonné. Son épouse lui demande si tout va bien ; et Briggs de répondre : « Non, chérie… Pas vraiment… ». Un peu plus tôt dans l’épisode, un collègue de Briggs est venu rendre visite à Cooper et Truman. Sans vouloir révéler la mission top-secrète de Briggs, il a donné quelques informations, et notamment que le message interstellaire du début de la saison « Les hiboux ne sont pas ce que l’on pense », ne provenait pas directement de l’espace, mais de la forêt de Twin Peaks… Qu’est-ce qui se cache dans ces bois ? L’épisode se conclue sur ces interrogations, sur un plan du ciel nocturne zébré d’éclairs. Malgré toutes les faiblesses de ce chapitre de Twin Peaks, c’est épisode parvient encore à tenir la route, et apporte des éléments au mystère de la Black Lodge.

13. CHECKMATE

***

Scénario : Harley Peyton

Réalisation : Todd Holland

Truman, Cooper et Hawk préparent un coup-monté pour arrêter Jean Renault. Ben Horne sombre et se prend pour un Général de la Guerre de sécession. Ed et Norma retombent dans leur passion, mais Hank les surveille…

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Après deux épisodes nettement en-dessous du niveau habituel de la série, Checkmate redresse la barre. Au scénario, on retrouve Harley Peyton, producteur de la série devenu en quelque sorte showrunner de cette partie de la saison en l’absence de Frost et Lynch. A la réalisation, Todd Holland, qui signe son deuxième et dernier épisode après le très bon Laura secret’s diary.

Pour commencer, l’épisode rééquilibre l’importance donnée aux différentes intrigues. Les nouveaux personnages sont moins visibles et, même, invisible dans le cas de Lana – et c’est tant mieux ! La première scène montre des visions oniriques et surnaturelles du Major Briggs, avant de revenir à la réalité. Nous reprenons les événements où nous les avions laissé, c’est-à-dire à la réapparition de Briggs. Le Major est revenu avec une marque sur le cou, trois triangles rouges. Il est toujours traumatisé, parfois incohérent. S’il ne livre pas le secret de sa profession à Cooper et Truman, il évoque tout de même le projet Blue Book, commission d’enquête sur les ovnis, menée par l’Air Force américaine (projet qui a réellement existé). Selon Briggs, certains continuent les recherchent. Et dans le cas de Twin Peaks, c’est sous la terre qu’il faut chercher, dans la forêt… Mais Briggs est interrompu par un de ses supérieurs, et le secret-défense est préservé.

Dans Checkmate, nous retrouvons aussi ce qui fait la force principale de Twin Peaks, l’alternance d’émotions. Après deux épisodes qui tentaient d’être tout le temps décalés et burlesques, cet épisode redonne la part belle au suspense, à l’effroi. Au commissariat, on prépare notamment un piège pour arrêter Jean Renault. Mais l’opération tourne mal, et pour sauver son collègue Bryson, Cooper se jette dans la gueule du loup. Il se retrouve pris en otage par Renault. Dans un très beau plan sur le visage de Cooper, qui écoute gravement, Jean Renault l’accuse d’avoir « apporté le cauchemar » avec lui à Twin Peaks… « et le cauchemar mourra avec vous ». L’angoisse est aussitôt contrebalancée par l’humour, puisque la prise d’otage tourne court grâce à l’arrivée de Denise, Denis déguisé en serveuse, cachant sous ses collants un revolver. La belle Denise roue alors de coup le complice de Jean Renault, qui ne s’attendait pas à ça, tandis que ce dernier est abattu par Cooper.

D’autres éléments comiques retrouvent enfin leur intérêt, c’est-à-dire dans le contrepoint d’éléments dramatiques. Et c’est notamment le cas de Nadine. Dans une première scène, elle embrasse Mike sur la bouche au Double R. A cet instant comique succède immédiatement un moment d’angoisse : Norma sort des cuisines, et, se rendant chez Ed en secret, est stoppée par Hank qui la dévisage entre deux machines à café. La mise en scène des deux visages, enserrés par les machines, créé un sentiment de menace. Plus tard, Ed et Norma se quittent après avoir fait l’amour. Ed est seul, et Hank surgit. L’heure est grave, puisque la menace d’Hank pèse sur Ed depuis le début de la série (ou presque). Hank va-t-il le tuer ? Il commence par le tabasser, Ed est à terre impuissant, quand surgit Nadine, qui rentre du lycée. De l’angoisse, on passe immédiatement aux rires, car le délire de force surhumaine de Nadine trouve son point de chute inattendu ici : le très costaud Hank, voyou fini, se voit écrasé par Nadine en deux temps, trois mouvements. Une manière légère et imprévisible de dénouer (en partie) l’intrigue du trio amoureux Hank/Norma/Ed.

On peut donc simplement regretter la poursuite de l’intrigue du petit Nicky, et surtout d’une scène inutile et ratée où Andy et Dick fouillent les papiers de l’orphelinat. Ian Buchanan dans son rôle surjoué n’est jamais drôle malheureusement. Surtout, l’humour ne fonctionne pas car leur intrigue est sans grand intérêt (on se désintéresse de savoir la vérité sur le petit garçon qu’on ne connaît à peine). L’intrigue de la folie de Ben Horne est bien plus convaincante, par exemple, car elle résulte des événements des dix derniers épisodes, c’est-à-dire une suite d’échecs pour Ben, jusqu’à son incarcération. De plus, cette intrigue fait sens avec l’histoire des Horne depuis le début de la série, Ben en Sudiste rejoignant la folie de son fils, ce personnage toujours à l’arrière-plan, handicapé mental et qui se prend pour un Indien (la tristesse de ce handicap plane sur la famille Horne pendant toute la série, en filigrane). Enfin, cette folie touche d’autres personnages de la série. Audrey, obligée de surveiller son père, devient plus mature. Bobby, qui pensait avoir trouvé la poule aux œufs d’or, se retrouve à nouveau en garde-malade. Toutes ses tentatives d’escroqueries sont vouées à l’échec. Il se lie alors de plus en plus avec Audrey, et tous deux semblent devenir adultes, lors de leurs discussions dans les couloirs de l’hôtel. Enfin, Catherine, qui vient pour exulter dans le bureau de Ben, passe de la haine à l’amour et retombe dans les bras de son amant, dans un plan large d’ 1 minute 50 qui laisse la place à Piper Laurie et Richard Beymer de démontrer l’étendue de leur talent (la mise en scène de Todd Holland, comme dans l’épisode Laura’s secret diary, est toujours soignée, sobre, et efficace).

C’est d’ailleurs un épisode placé sous le signe des pulsions sexuelles, assez torrides : Nadine fond sur Mike au Double R, Ed et Norma retrouvent leur passion interdite, Catherine et Ben retombent dans les bras l’un de l’autre, et, bien sûr, il y a James et Evelyn. Autre problème de cette partie de Twin Peaks (bientôt résolue heureusement, la torture ne dure que quelques épisodes). On sent que les créateurs ont cherché à réaliser une intrigue sexuellement sulfureuse « à la Lynch » (la relation incestueuse du jeune garçon et de la femme plus mure dans Blue Velvet), mais le résultat ressemble fort à un mauvais film X. Comme toujours, ce développement aurait pu être intéressant pour James. Mais, en face, Evelyn reste un personnage complètement factice, cliché, digne d’un très mauvais soap. Elle passe après des figures féminines absolument marquantes, que ce soit Audrey, Donna, Norma, Shelly, et bien sûr Laura, et Maddy. La même intrigue, avec un personnage féminin de grande envergure (et jouée par une autre comédienne ?) aurait pu être un ajout bienvenu à la série. Ce n’est malheureusement pas le cas. Néanmoins, ce chapitre à le mérite de ne pas tomber dans l’humour potache comme celles de Dick-Andy, ni celle de Lana (non vue dans cet épisode donc).

L’épisode offre surtout une magnifique conclusion, à partir de la prise d’otage de Cooper, qui nous mène jusqu’à la nuit. Une fois Cooper sauvé, et Jean Renault tué, alors que l’on pensait l’épisode se conclure là, nous retrouvons alors Shelly Johnson. Horreur, Leo Johnson a disparu. Il est réveillé. La scène se conclue par les hurlements de Shelly, et l’extinction des lumières… Au commissariat, Lucy parle au Shérif d’une « bombe » qui aurait explosée, dans la forêt, selon un mystérieux interlocuteur au téléphone. On parle d’un incident à la centrale électrique. Cooper scrute l’obscurité… avant de découvrir un cadavre dans la salle de conférence, attaché à un jeu d’échec. C’est le nouveau coup de Windom Earle, l’ex-partenaire du FBI devenu fou, menace toujours invisible mais de plus en plus présente. Cette dernière scène renoue avec l’angoisse des très bons épisodes de Twin Peaks.

14. DOUBLE PLAY

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Scénario : Scott Frost

Réalisation : Uli Edel

Cooper raconte à Truman l’histoire de Windom Earle, et de son épouse Caroline morte assassinée dans les bras de Cooper. Leo sort de son coma et s’échappe dans la forêt. Dick et Andy apprennent la vérité sur le petit Nicky.

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L’épisode précédent nous avait laissé avec de grandes espérances, grâce à une suite de scènes finales angoissantes et réussies. L’épisode suivant, Double play, reprend exactement là où nous en étions. Nous sommes la même nuit, dans le bureau du commissariat. Cooper explique le modus-operandi de Windom Earle, son ancien partenaire du FBI. Il connaît par cœur sa personnalité, et un duel à distance s’annonce. Le cadavre (joué par le frère de Kyle MacLachlan !) prouve la démence de Earle, prêt à tuer des « pions » pour accéder au « Roi » du jeu d’échec, à savoir Cooper lui-même, comme il l’avait annoncé dans une cassette audio quelques épisodes auparavant. Pendant ce temps, au beau milieu de la nuit, au Great Northern, Audrey et Bobby discutent de la folie de Ben. Audrey prend en main Bobby, et décide de faire un pacte avec lui pour redresser la situation. « à partir de maintenant, tu dois me lécher les bottes », lui dit-elle. « Et Shelly ? » demande Bobby. De cette phrase en suspens, nous transitons vers Shelly, seule avec Leo sortie de son coma… Un jeu de chat et de souris, Leo tapi dans l’ombre apparaissant et disparaissant, s’engage, façon slasher-movie. La scène, assez terrifiante, évoque des films comme Halloween ou Vendredi 13, où le Boogeyman surgit toujours là où on ne l’attend pas. Le fauteuil roulant, dont les roues brillent dans l’ombre, est utilisé comme arme contre Shelly, dans un plan qui évoque le tout premier slasher-movie, La Baie Sanglante de Mario Bava. Le décor de la maison de Leo, faite de bric et de broc, pas terminée avec ces bâches en guise de fenêtres, trouve toute son utilité dans cette scène où il devient un décor oppressant et plein de « pièges » pour Shelly. Les portes sont fermées, et la seule issue sera les bâches, qu’elle coupe au couteau pour essayer de s’enfuir. Le suspense est appuyé par un cri de hibou à l’extérieur, signe de danger dans la série. Bobby surgit finalement, et au terme d’une lutte et d’un coup de couteau assené par Shelly, Leo s’échappe dans la forêt. Il est sorti de son coma, mais n’a plus toutes ses fonctions mentales, ce qui en fait une bête dangereuse assez terrifiante…

Une introduction très réussie donc, et pour laquelle il faut saluer la mise en scène de toute beauté d’Uli Edel, qui réalise son seul épisode de Twin Peaks ici. Le jour se lève, et nous retrouvons nos enquêteurs au commissariat. Une saynète entre Andy et Lucy entrecoupe l’enquête, mais de manière plus courte, plus naturelle, que les lourdes scènes comiques des épisodes précédents. On note d’ailleurs que cet épisode Double Play vient mettre un terme aux erreurs scénaristiques des deux épisodes précédents, à savoir l’intrigue du petit Nicky et celle de Lana. De la meilleure manière possible, Scott Frost, scénariste de cet épisode, vient conclure ces deux chapitres, pour mettre l’accent sur Windom Earle et Dale Cooper (Scott Frost sortira quelques mois plus tard l’autobiographie de Dale Cooper, My life my tapes). L’intrigue de Lana trouve sa conclusion en une scène, plutôt réussie finalement, où Jacoby annonce après « expertise » que la jeune femme n’est pas maléfique, juste dotée d’une forte libido. Le Maire surgit alors avec un fusil pour venger son frère, et Cooper décide de le laisser seul avec Lana. Après un plan assez drôle où les enquêteurs attendent patiemment derrière la porte (entrecoupé d’une pause pub), ils retrouvent le Maire couvert de baiser, prêt à adopter un enfant avec Lana. Quant à l’intrigue de Nicky, elle est aussi conclue en une scène, dans laquelle le Dr Hayward leur raconte la véritable enfance malheureuse de Nicky. Andy et Dick sont émus aux larmes comme deux bambins, et Lucy, toujours farouche, tient une tapette à mouche pendant toute la scène. La séquence trouve son point final quand Lucy écrase la mouche, laissant une trace de sang sur le bureau. Deux intrigues inutiles jusqu’alors, certes, mais qui donnent lieues à deux scènes finalement amusantes dans cet épisode. Bravo Scott Frost.

Le tour de force aurait été de rendre l’intrigue d’Evelyn Marsh intéressante, et c’est presque le cas dans cet épisode. Là aussi, Scott Frost cherche à y mettre un terme – plus que bienvenu. La très belle idée est de faire rencontrer Donna et Evelyn. James réalise trop tard qu’il est le jouet d’un coup-monté pour assassiner le mari d’Evelyn, tué dans une voiture trafiquée par le faux-frère d’Evelyn (voiture que James a réparé auparavant). Evelyn devient enfin un personnage intéressant, quand elle avoue tout à James et, touchée peut-être par la grâce de Donna, lui supplie de s’enfuir « retrouver la jeune femme qui l’aime ». Elle jette à l’eau son plan, ou plutôt celui du faux-frère, et sauve James. Si cette intrigue était aussi une tâche dans la série, elle trouve là encore un beau rebondissement grâce à Scott Frost. Cela aurait fait une parfaite conclusion, malheureusement les scénaristes Harley Peyton et Robert Engels ont décidé d’y ajouter un épilogue dans l’épisode suivant…

Pour le reste, l’épisode est vraiment une réussite. Les intrigues s’entremêlent mieux que dans les épisodes précédents. Par exemple, une scène dans un lieu va recouvrir plusieurs échanges, plusieurs intrigues. Au commissariat, on passe du petit Nicky à un échange entre Cooper et Truman au sujet du « cousin » de Josie, retrouvé assassiné – bref échange, mais qui vient ajouter un flux continu de mystère, flux que la série avait perdu pendant un moment. Au Double R, on passe d’un dialogue entre Ed et le Dr Hayward, Ed s’inquiétant que Nadine ne « tue un de ces jeunes garçons » en faisant l’amour avec eux, à un échange entre Norma et Ed, se promettant de donner libre court à leur amour maintenant que Hank retourne en prison.

L’une des plus belles scènes de l’épisode est certainement celle où Cooper raconte la mort de Caroline, la femme qui l’aimait, et qui était témoin d’un meurtre qu’il fallait protéger. Cooper finit par dire à Truman que Caroline était l’épouse de son collègue Windom. Truman pense avoir saisi, et dit : « Windom vous tient responsable de sa mort »… Pire, répond Cooper : Windom l’a tuée. Et il a probablement été l’auteur du premier meurtre, dans lequel sa femme était témoin. Un génie du crime, qui feint la folie, mais qui ne perçoit plus la frontière entre bien et mal. Pendant cette tirade, une surimpression de Caroline apparaît sur le visage de Cooper. Puis, la voix de Cooper disparaît en off sous des images de la forêt de Twin Peaks dans la brume…

D’autres très belles idées de mise en scène parsèment l’épisode, comme un fondu enchaîné reliant Donna et James vers le début de l’épisode, James apparaissant en silhouette noire, de dos, éploré. Ou encore, un plan dans le bureau de Ben Horne, commençant dans l’âtre de la cheminée (le feu, motif récurrent), puis s’éloignant, quand un train surgit, train électrique du jeu de petits soldats de Ben – petit train qui renvoie à l’épisode 2, saison 1, de la série, où un petit train dans une boutique nous menait à Nadine et ses tringles à rideaux. A nouveau, le petit train nous mène à un personnage sombré dans une folie douce. Ben est pris en charge par Jacoby. Le retour de Jerry, et ses échanges avec Jacoby, donne lieu à quelques répliques très amusantes (« vous croyez que c’est une bonne idée qu’il tienne une épée ? »). L’humour lié à la folie de Ben fonctionne plutôt bien, dans l’esprit complètement fou de la série, notamment quand il enclenche un énorme ventilateur pour lever son drapeau dans le vent, avant que Jacoby n’entame le chant des Sudistes pour l’accompagner dans sa folie.

L’épisode développe encore un peu plus la mythologie de la White Lodge, avec le retour de Garland Briggs au commissariat, qui, toujours plus sonné, s’évanouit devant Lucy. Il annonce à Truman et Cooper que, pendant sa disparition, il pense avoir été « emmené » dans la White Lodge, probablement pour des expérimentations gouvernementales… Il n’en a aucun souvenir concret, mais le sentiment que des événements graves les attendent. D’ici là, il se tiendra « dans l’ombre », prêt à les aider dès qu’ils auront besoin de lui.

Chez les Packard, Catherine révèle à Pete la réapparition d’Andrew Packard. Ce retour d’entre les morts sied particulièrement à la série, tout comme le retour d’un passé enfoui, celui de l’affaire du meurtre d’Andrew qui semble se résoudre des années après. Nous sommes dans un univers où les complots, les coups-montés, les rancunes, traversent les années. Et le passé devient souvent présent à Twin Peaks. C’est dans cet épisode que réapparaît Thomas Eckhardt, l’assassin présumé d’Andrew en complicité avec Josie (même si le meurtre n’a, en réalité, pas eu lieu). Il est incarné par l’excellent David Warner. Son apparition est plutôt réussie : au Great Northern, il est annoncé par son assistante, Jones (jouée par une excellente actrice également, Brenda Strong). Un travelling nous mène jusqu’à Eckardt, dont le feu de la cheminée se reflète dans le verre de ses lunettes noires.

Enfin, l’épisode se conclue sur la déambulation de Leo dans la forêt. Un hibou le survol. Le nouveau thème de Windom, joué à la flûte, a été introduit en début d’épisode. Il réapparaît, cette fois en « in », puisque Windom joue réellement de la flûte, dans une cabane au milieu de la forêt. Il apparaît tel Pan, dieu de la nature, mi-homme mi-bouc et malveillant. Charmé par la flûte, Leo entre, hésitant. Windom, hypnotiseur (un génie du mal qui rappelle le Docteur Mabuse, aussi), lui dit d’entrer, « entrez, je suis un ami… ». L’épisode se conclue sur son jeu d’échec, les lumières soufflées par le vent. Après avoir donné une forme de conclusions aux intrigues comiques ratées des épisodes précédents, Double Play introduit le nouveau personnage phare de la fin de la série, Windom Earle, le Moriarty de Dale Cooper.

15. SLAVES AND MASTERS

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Scénario : Robert Engels & Harley Peyton

Réalisation : Diane Keaton

Cooper fait appel à Pete, champion d’échecs local, pour contrer Windom Earle dans son jeu diabolique. Donna tente de sauver James des griffes d’Evelyn. Ed et Norma décident de vivre leur amour au grand jour.

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Après deux épisodes qui remontaient le niveau de la série, voici probablement le pire épisode de la série. Il est réalisé par Diane Keaton, la célèbre actrice et réalisatrice. Comment expliquer ce désastre ? Peut-être par une mauvaise connaissance de la série de la part de Keaton. Son envie d’imiter Lynch se traduit par des effets kitchissimes en permanence. L’épisode est jalonné par des effets de ralentis et de surimpressions du plus mauvais goût. La caméra pointe du doigt les effets voulus absurdes ou surréalistes. Des éléments sont placés dans le décor comme pour des spectateurs stupides : des statuettes de hiboux, des cartes postales de hiboux… On ne sent vraiment plus dans la même série.

Tout n’est pas à jeter pour autant. Quelques effets sont réussis, comme le raccord entre le pion d’échec posé sur le plateau, et le pied de Shelly, créant le lien entre les pions et les futures victimes potentielles de Windom Earle. Cette scène, au Double R, mêle habilement trois intrigues en quelques minutes : on passe du concours d’échecs, qui révèle Pete comme champion et comme nouvel assistant de Cooper dans sa lutte contre Windom, à Shelly qui demande à Norma de revenir au Double R, puis de Norma à Truman qui lui annonce que Hank va rester en prison. L’imbrication des intrigues est très bien obtenu grâce aux deux scénaristes Peyton et Engels. Plus tôt dans l’épisode, quand Shelly et Bobby témoignent de l’évasion de Leo au commissariat, Bobby doit assumer sa liaison avec Shelly. Ressurgit alors l’accusation de tentative d’assassinat sur Leo, ce qui pousse Bobby a livrer la vérité : il a vu Hank Jennings lui tirer dessus. Ainsi, un élément de l’enquête laissé en suspens depuis la fin de la saison 1 trouve sa réponse ici. De plus, ce témoignage met définitivement Hank de retour en case prison, ce qui recoupe avec l’intrigue amoureuse d’Ed et Norma. Ces deux personnages ont d’ailleurs droit à une très belle scène, la plus réussie de l’épisode : filmés en plongée dans le lit de Ed, lovés l’un contre l’autre, ils évoquent les regrets de leur vie et leur décision d’enfin montrer leur amour au grand jour. Nadine surgit alors (en arrachant la porte de son chambranle), et semble ne pas s’offusquer. En effet, elle est « au courant » pour eux, et ça ne la dérange pas. Elle va pouvoir sortir avec Mike sans culpabiliser…

Quelques autres détails sont réussis, surtout du côté des scènes avec Cooper. Un gag « à la Lynch » fonctionne bien, celui des vêtements de Josie portés par Pete qui revient du dressing. Pete se tient en déséquilibre pendant de longues secondes avant de donner son fardeau à Cooper. Et le gag permet une transition vers un élément plus sérieux, puisque Cooper prélève aussitôt un bout de tissu d'une robe de Josie, qui s'averera correspondre au vêtement de l'agresseur de Dale (à la fin de la saison 1). L'épisode montre aussi le retour de Rosenfield, venu pour donner ses résultats d'autopsie du vagabond tué par Earle. Et ces scènes avec Rosenfield sont toujours des pépites, grâce à l'excellent Miguel Ferrer qui l'interprète. Rosenfiled conclue de son expertise sur le tissu prélevé par Cooper que Josie est bien l’agresseur de Cooper. Ce dernier, éclairé par le rétroprojecteur braqué sur lui, demande à son collègue de ne « pas dire un mot à Truman tant que tout cela n’est pas certain ». La scène coupe aussitôt sur un jeu de fléchette, auquel joue Truman seul dans la pièce d’à côté. Une belle manière de montrer l’étau qui se resserre autour de Truman, menacé d’apprendre prochainement que la femme qu’il aime est une criminelle.

Malheureusement, tous les autres éléments de l’épisode sont assez ratés. D’une part, les deux dernières intrigues médiocres issues des épisodes précédents, celle d’Evelyn et celle de la folie de Ben Horne, sont concluent dans cet épisode – ce qui est une bonne chose en soi – même elles sont terriblement mal conclues. La folie de Ben Horne était, à mon goût, parfois amusante, ou même touchante, dans les épisodes précédents. Elle trouve sa conclusion dans cet épisode d’une manière pénible. Jacoby organise une mise en scène de Guerre de sécession dans laquelle le Sud est vainqueur, afin de faire sortir Ben Horne de son délire. Malheureusement, Keaton en fait des caisses sur la mise en scène cartoonesque de cette scène. Les personnages sont éclairés comme au théâtre, et bénéficie d’accessoires et de costumes improbables. Le cheval en plastique est associé à un bruitage de vrai cheval… Richard Beymer, l’interprète de Ben Horne, révèle dans le livre An oral history of Twin Peaks qu’il est entré en désaccord avec Diane Keaton lors du tournage de cette scène, lui reprochant le côte beaucoup trop artificiel de cette scène – et il avait raison. Heureusement, Ben sort de son délire, mettant un point final à ce chapitre. Son retour à la raison, sur le thème principal de la série, est assez réussi (« j’ai fait le rêve le plus bizarre… »).

La seconde intrigue, celle d’Evelyn, était certes inintéressante jusqu’à présent, parfois même ridicule, mais les tourments de James rendaient ces scènes regardables. Dans cet épisode, où Evelyn et son amant tentent de piéger James, on assiste à un affreux nanar de bout en bout. Les dialogues sont niais, les réactions impossibles à jouer pour les acteurs, et la mise en scène d’une laideur absolue (ralentis insupportables). James, puis Donna, surgissent dans la maison d’Evelyn comme dans la parodie d’un très mauvais mélo. Malheureusement, aucun second degré ici. Evelyn, qui semble à chaque fois troublée par la pureté de Donna, redevient bonne et décide de sauver les deux jeunes amoureux, et de tirer sur son amant. Ainsi se termine, enfin, cette intrigue ratée qui aura pris 5 épisodes de Twin Peaks et qui aura été particulièrement présente dans celui-ci…

L’intrigue de Josie et du retour de Packard donne lieu, là aussi, à des scènes assez surjouées. La série semble être devenu, parfois, le soap parodique Invitation à l’amour, car les scénaristes ont perdu cette distance et ce second degré vis-à-vis des intrigues sérieuses. Les coups bas, les complots machiavéliques, sont pris au pied de la lettre, au premier degré. Enfin, cet épisode présente également très maladroitement le personnage de Windom Earle, qui vient de faire son apparition à la fin de l’épisode précédent. Dans Slaves and masters, Windom Earle apparaît comme un méchant clownesque, caricatural. Son déguisement avec fausse moustache, pour se rendre au Great Northern, est dans la continuité des scènes cartoonesques de Ben Horne : dur à avaler, sans respect pour la réalité des personnages de la série. Earle vient poster une lettre pour Audrey Horne. Ainsi commence un nouveau jeu, dans lequel Earle va désigner une Reine de son échiquier, entre trois : Audrey, Shelly, ou Donna. Il passe à côté de Cooper, qui ne le reconnaît pas, et qui, au même moment, contemple une photo de Caroline (la femme de Windom, dont Cooper était tombé amoureux, avant que Windom ne l’assassine). La dernière scène montre Cooper dans sa chambre, découvrant le masque mortuaire de Caroline dans son lit, avec une cassette laissée par Windom. Une chute théâtrale, comme l’est tout le reste de l’épisode, mais qui a le mérite d’être assez efficace heureusement. 

16. THE CONDEMNED WOMAN

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Scénario : Tricia Brock

Réalisation : Lesli Linka Glatter

Josie découvre que son mari, qu’elle croyait mort de ses propres mains, est vivant. Elle doit aussi affronter son tortionnaire revenu de Hong-Kong, Thomas. James quitte définitivement la ville, et Donna et lui se disent adieu. Audrey rencontre le beau John Wheeler. Windom Earle envoie une lettre déchirée en trois aux trois « Reines » de son échiquier : Audrey, Shelly et Donna.

Twin Peaks 2_16

Après le très mauvais épisode réalisé par Diane Keaton, deux habituées de la série relèvent le gant avec The condemned woman. Tricia Brock a déjà écrit l’épisode Dispute between brothers, épisode qui suivait la mort de Leland. Quant à Lesli Linka Glatter, elle en est à son quatrième épisode depuis la saison 1, et fait partie des réalisatrices les plus talentueuses de la série. Le contraste avec la mise en scène de Diane Keaton est évident : fini les effets kitchs de ralentis, de surimpressions, de grand-guignol, place à des travellings subtils, des atmosphères d’angoisse et des émotions ambigües dignes de Twin Peaks. Les quatre intrigues médiocres des épisodes précédents étant conclues (Evelyn Marsh, le petit Nicky, la nymphomane Lana, et la folie Sudiste de Ben Horne), l’épisode se recentre sur les personnages solides de la série, avec bonheur. Cet épisode écrit et réalisé par un duo féminin va mettre un point final à l’intrigue d’un personnage féminin majeur de la série, source de mystères depuis le pilote de Twin Peaks : Josie Packard. Cet épisode sera d’ailleurs une première « conclusion » de la série, puisque ABC avait pensé la déprogrammer à la suite des mauvaises audiences, et pensait donc conclure sur cet épisode diffusé le 16 février 1991. Mais, grâce à la pression des fans, la série revint sur les écrans cinq semaines plus tard, fin mars 1991, à la case initiale du jeudi au lieu du samedi, pour cinq derniers épisodes qui montrèrent une meilleure audience.

Comme souvent dans la série, le premier plan de l’épisode fait le lien avec le précédent. Ici, ce sont des pièces d’échecs. Nous ne sommes pas cette fois dans le cabanon de Windom Earle, mais au commissariat avec Dale Cooper et Truman. A côté du jeu d’échecs, le masque mortuaire de Caroline trouvé par Cooper la veille. Les premières scènes de l’épisode jonglent intelligemment d’un lieu à l’autre, entre le commissariat et les Packard. Truman demande à Lucy d’appeler chez les Packard, pour convoquer Pete dans la partie d’échecs contre Windom. Nous passons alors chez les Packard, où Josie fait face avec stupeur avec son mari qu’elle croyait mort, et même tué de ses propres mains, Andrew Packard. Josie s’évanouit. Un lien « cut » nous ramène au commissariat, sur un journal montrant Lee, le mystérieux assistant de Josie, retrouvé assassiné comme l’indique les grandes lignes du journal. A l’étau qui se resserre sur Josie répond celui qui se resserre sur Truman : Rosenfield est certain que Josie est l’asseyant de Cooper. Celui-ci veut préserver son ami et collègue, mais Truman a tout entendu. Les larmes aux yeux, il quitte le commissariat.

Au Great Northern Hotel, Ben Horne est sorti de sa folie… ou pas tout à fait ? Il parle désormais de sauver les belettes en voie d’extinction. Il s’avère qu’il ne s’agit pas de folie, mais du dernier moyen de contrer Catherine, en faisant annuler le projet Ghostwood qu’elle lui a volé, sous couvert d’écologie ! Un nouveau personnage apparaît dans le cercle des Horne, John Justice Wheeler, un jeune homme venu à la rescousse des affaires de Ben, et dont va tomber amoureux Audrey malgré elle. Il s’agit là, probablement, de la dernière intrigue maladroite de la série. Le problème de ce nouveau personnage tient dans son côté trop uniforme. A Twin Peaks, chaque personnage a deux facettes, si ce n’est plus. Wheeler a peut-être deux facettes, mais elles sont tout de suite identifiées : d’un côté une apparente arrogance de nouveau riche, de l’autre quelqu’un de plus doux et profond qu’il n’y paraît. En somme, le Roméo idéal… Un personnage assez fade. Néanmoins, ses scènes avec Audrey se regardent sans trop de déplaisir. Lesli Linka Glatter sait mettre en scène leurs dialogues, pour les rendre assez touchants. Elles montrent le chemin qu’a décidé de suivre Audrey : devenir adulte à tout prix, dans les traces de son père. Elle se choisit donc un amoureux proche de la famille. Mais, ce changement de personnalité d’Audrey tient probablement à une seule chose, sa promesse faite à Cooper de revenir un jour le séduire, « quand elle sera grande ». Le changement d’attitude d’Audrey semble logique, depuis sa mésaventure au One Eyed Jack, puis celle de son père accusé à tort du meurtre de Laura. Au terme de ces péripéties, Audrey n’est plus dans le jugement du monde des adultes, elle comprend et accepte ses contradictions, et tente d’en faire partie en étant exemplaire. Si ce développement amoureux n’est pas des plus passionnants, un élément de menace le rend plus palpitant : le nouveau jeu de Windom Earle auprès de ses « Reines », dont fait partie Audrey. Dans cet épisode, juste après la rencontre d’Audrey et Wheeler, Audrey décachète l’enveloppe qui lui est destinée. Windom lui donne rendez-vous au Relais, cette nuit, pour « sauver celui qu’elle aime »… Plus tard dans l’épisode, c’est Shelly qui recevra cette lettre au Double R, où Windom se rend incognito (sans déguisement ridicule comme dans l’épisode de Diane Keaton !). Donna aussi est menacée. Un suspense terrible se créé, autour des trois jeunes femmes les plus attachantes de la série, et dont on se doute que l’une d’elles va mourir.

Parallèlement à l’amour naissant d’Audrey, trois amours viennent à leur terme dans l’épisode. Nadine annonce à Ed qu’elle aime Mike. « Il faut appeler un chat un chat, Ed, on se quitte ». Norma, elle, rend visite à Hank dans sa cellule du commissariat de Twin Peaks. Fermement, elle demande le divorce, mais Hank, comme toujours, tente de l’amadouer. Saluons les deux interprètes, Peggy Lipton et Chris Mulkey, parfaits dans leurs rôles et particulièrement dans cette scène d’adieux. La scène se conclue sur les menaces de Hank, hurlant le prénom de Norma, dans un écho, tandis que la porte claque. Un hurlement qui évoque ceux de Bobby au début de la série, ou ceux de Ben Horne plus tôt dans la saison, eux aussi enfermés dans cette cellule. Le dernier adieu, c’est celui de James et Donna. Après l’errance de James chez Evelyn (et l’errance des scénaristes, on peut le dire), leur dernière scène est fidèle à leurs personnages. Elle a lieue sur les hauteurs de Twin Peaks, autour d’un pique-nique préparé par Donna. La lumière est irradiante, comme sur une carte postale qui viendrait représenter des jeunes parfaits de l’Amérique des années 50. Une mise en scène qui évoque les premières scènes qui leur étaient consacrées précédemment dans la série, notamment au bord du lac dans l’épisode 6 de la saison 1. Donna pardonne James, lui dit qu’il ne doit s’accuser en rien. Mais James veut partir, quitter Twin Peaks (en réalité, c’était le cas de son interprète James Marshall, tout comme pour Joan Chen prise par d’autres engagements l’empêchant de continuer à jouer Josie). Donna et James se promettent de se revoir, leur amour semblant assez pur pour survivre à cette séparation. Ils doivent juste oublier Laura, Maddy… et Evelyn, comme le dit Donna.

Josie, elle, voit les deux hommes de sa vie réapparaître pour son plus grand malheur. Andrew Packard, son époux revenu d’entre les morts pour l’accuser de son crime (grâce à une machination avec sa sœur Catherine), et Thomas Eckhardt, le tortionnaire qui lui avait fait commettre ce meurtre et dont Josie tente à tout prix de ne pas retomber dans ses griffes. De plus, le troisième homme de sa vie, Truman, est shérif, et va donc devoir l’arrêter tôt ou tard pour ses agissements. Josie est acculée, terrifiée. Lors de ses scènes dans cet épisode, le thème de Laura Palmer est joué par un instrument sibyllin, spectral… On se rappelle alors de l’épisode 2 de la série, dans laquelle Josie disait à Dale Cooper à propos de Laura : « Quelque chose qu’elle m’a dit me trotte dans le tête. Elle m’a dit, je comprends maintenant comment vous vous sentiez à la mort de votre mari. Je ne peux pas m’empêcher d’y repenser, cette phrase me hante. » Josie semble suivre les traces de Laura et s’avancer vers une issue fatale. Un plan reprend la posture du premier visage vu dans l’épisode pilote, celui de Josie dans son miroir… Comme si les événements allaient se répéter. Et c’est bien ce qui arrive, dans la scène finale éminemment énigmatique. Après avoir découvert Andrew vivant, Thomas Eckhardt se rend dans la chambre d’hôtel de Josie au Great Northern. Dans sa chambre, Cooper apprend une nouvelle technique de pêche à la ligne, quand il entend des coups de feu. Dans une suite non loin, il découvre Josie et Eckhardt étendus dans leur lit. Eckhardt se lève… il est touché, et tombe, mort, un sourire aux lèvres. Josie pointe Cooper de son arme. Truman surgit à son tour. Mais, avant qu’aucun coup ne soit tiré, Josie s’affale. Elle est morte, subitement. Cooper voit alors apparaître une grande lumière, puis BOB, et l’Homme venu d’ailleurs (le nain vêtu de rouge). Après cette apparition, le visage de Josie apparaît dans la poignée de la table de nuit, tentant de s’en extirper, hurlant… On comprend que les fans, en 1991, aient fait pression auprès d’ABC pour que la série ne s’arrête pas ainsi ! Ce final est si troublant qu’il fait toujours sujet à débats chez les fans de Twin Peaks. D’un côté, il est réussi puisqu’il garde tout son mystère. D’un autre, l’apparition de BOB et du nain est trop gratuite, inattendue, et l’effet spécial final a très mal vieilli. Mais, en revoyant l’épisode une seconde fois, on constate à quel point Josie suit un chemin de croix, qui la fait mourir de peur. Et, quand on cède à la peur, on se donne à BOB. Au début de l’épisode, Josie est déjà défaillante, puisqu’elle s’évanouit… Dans les différentes interviews des créateurs de la série, on peut lire que la réalisatrice, Lesli Linka Glatter, ne comprenait même pas ce qu’elle tournait, en filmant cette scène ! On peut lire ici et là que cette fin dans la commode pour Josie était voulue par David Lynch lui-même – bien que le scénario ne soit pas écrit de sa main. Dans le scénario initial du préquel Fire walk with me, des éléments auraient dû être donnés sur Josie – dans la scène avec David Bowie, l’agent Phillip Jeffries ne « veut pas parler de Judy », or cette Judy serait la sœur de Josie… Dans l’épisode final de la série, des photos prises par l’acteur Richard Beymer (Ben Horne) témoignent de la présence sur le plateau d’une doublure de Joan Chen. Ainsi, Josie aurait dû réapparaître dans la Red Room, mais ce plan a été coupé au montage par Lynch finalement. Josie emportera donc tous ses mystères avec elle. Mais une théorie me plaît beaucoup, et je vous la confie ici : avant de mourir, Josie avait son arme pointée sur Cooper. C’est alors qu’elle est prise d’une sorte de choc, avant que BOB n’apparaisse et ne demande à Cooper « qu’est-il arrivé à Josie, Coop’ ? ». Ce qui est significatif, c’est que BOB s’adresse directement à Cooper, pour la première fois dans la série. Et si BOB avait pris l’âme de Josie à cet instant, grâce à sa peur, pour l’empêcher de tuer Cooper ? Pourquoi, la réponse est dans le dernier épisode…

17. WOUNDS AND SCARS

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Scénario : Barry Pullman

Réalisation : James Foley               

Truman sombre dans une dépression après la mort de Josie. La sœur de Norma Jennings, Annie, arrive à Twin Peaks. Ben Horne tient une soirée en l’honneur de la préservation de la forêt de Twin Peaks et de ses belettes en voie d’extinction.

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Cet épisode marque le retour de la série après cinq semaines d’interruption, et de nombreuses lettres de fans suppliant pour son retour auprès d’ABC. Le scénario est signé Barry Pullman, habitué de la série, et la mise en scène James Foley, qui réalise un très beau travail pour ce seul épisode auquel il participera. Le travail sur les lumières est particulièrement réussi dans cet épisode, avec un travail sur le clair-obscur qui évoque le pilote de la série ; L’épisode s’ouvre sur Truman, repensant à Josie (avec un montage un peu maladroit d’images flash-back, seule vraie maladresse de cet épisode très réussi). Hawk retrouve Truman au Bookhouse, où le Shérif reste enfermé dans sa dépression. Comme le spectateur, Truman demande où en sont les choses au commissariat. Hawk évoque la partie d’échec contre Earle qui prend toute son attention à Cooper.

Au Double R, Annie, la sœur de Norma, arrive. Elle est incarnée par Amber Heard, magnifique nouvelle recrue du casting de Twin Peaks. Son visage pur, ses grands yeux, lui permettent d’incarner à merveille cette jeune fille, sortie d’un couvent, mais au passé assez lourd et mystérieux, semble-t-il. La caméra passe d’Annie à Shelly, et au Major Briggs, à qui Shelly sert un morceau de tarte. Apparaît alors dans le cadre la bûche de Margaret. Celle-ci voit les triangles sur le cou du Major Briggs… Le thème menaçant d’Angelo Badalamenti, de nappes étranges, évoquant l’autre monde, retentit… Ce thème retentit également dans la scène suivante, quand Cooper annonce à Hawk que Josie est morte de peur, et en pesant 35 kilos selon l’autopsie. Ce mystère a-t-il un lien avec la vision de BOB vécue par Cooper ce soir-là ?

De cette interrogation, on passe à la cabane de Windom Earle, où Leo sert toujours de serviteur-zombie. Windom réalise, en lisant le mouvement de Cooper publié dans le journal, qu’il a demandé de l’aide. Earle devient furieux d’apprendre que Cooper joue sans respecter ses règles, et promet qu’il y aura des conséquences. Quelques scènes plus tard, Windom se rend chez les Hayward, déguisé en campagnard (assez proche du look de Pete Martell). Il se fait passer pour un ami de longue date du Dr Hayward, du nom de Craig, venu rendre une petite visite. Il tombe sur Donna. Il entre, discute avec la jeune femme… Il lui laisse un « cadeau ». Quand son père rentre, il explique à Donna que Craig est mort devant ses yeux. Le téléphone laissé par Windom est celui d’un cimetière. Et le cadeau, une pièce d’échecs. Le Dr Hayward réalise alors que le maniaque que traque Cooper est rentré chez lui et a discuté avec sa fille en toute impunité…

Un autre cadeau est remis, dans une scène où l’assistante de feu-Eckhardt, Jones, remet une mystérieuse boîte noire à Catherine. Boîte de Pandore, véritable puzzle pour Catherine, qui inspirera peut-être à David Lynch sa boîte bleue dans Mulholland Dr. On retrouve là le pur sentiment de mystère qui fait tout le charme de la série. Parallèlement, Pete Martell est au commissariat, où il étudie toutes les combinaisons possibles pour éviter que des pions ne « meurent » dans cette partie machiavélique. Mais il confesse à Cooper : des pions devront sauter, coûte que coûte. Dans la pièce d’à côté, Lucy et Andy apprennent les échecs, ce qui donne droit à une saynète comique réussie. Surgissent alors Briggs et la Dame à la Bûche. Dans la salle de conférence, Margaret raconte qu’elle a disparue dans la forêt à l’âge de 7 ans. Elle ne se souvient de rien, si ce n’est une grande lumière, et les cris des hiboux. Elle est réapparue avec une marque sur sa jambe, deux triangles, similaires à des collines. Le Major, lui, a trois triangles sur la nuque. La musique de Badalamenti accentue l’étrangeté de cette révélation, tandis que Cooper dessine ces schémas à la craie (musique atonale qui évoque l’au-delà, très présente dans le dernier épisode de la série).

Windom vient s’amuser à frôler les « reines » de Twin Peaks de près, encore une fois, au Double R. Cette fois en accoutrement de motard, il discute avec Shelly Johnson. Dans cette scène parfaitement ciselée par le scénariste, Norma invite Shelly à se lancer dans le concours de Miss Twin Peaks. Shelly s’esclaffe, en imitant le discours d’une Miss idiote (excellente Madchen Amick). Windom Earle, au comptoir, n’en perd pas une miette, et incite lui aussi la jeune serveuse à s’inscrire… Cooper apparaît alors à l’autre bout du comptoir, sans se rendre compte de la présence de Windom. Cooper est servi par Annie, et tombe amoureux d’elle au premier regard. Malheureusement, Windom est présent lors de cet échange de regard… Une coïncidence inquiétante, qui place la rencontre de Cooper et Annie sous de mauvais auspices. Annie sert Cooper son café, et pendant cette action, Cooper aperçoit les marques d’une tentative de suicide sur le poignet de la jeune femme. Enfin, Cooper boit le café, qui est « parfait » - évoquant le charme de la saison 1 et ses répliques cultes sur le café, un peu oubliées depuis quelques épisodes. Quand Cooper lève la tête, Windom a disparu. En une brève scène, énormément de jalons sont posés, de manière entremêlée : le concours de Miss Twin Peaks va bientôt avoir lieu, peut-être avec Shelly, Cooper tombe amoureux d’Annie, Windom le sait, et Annie a essayée de se suicider dans son passé…

Parallèlement à ces inquiétantes avancées, des saynètes plus légères viennent nous permettre de souffler, comme un entretien entre Ed, Nadine et Jacoby. Ed et Jacoby tentent en vain de faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’une simple rupture d’adolescents, mais d’un divorce… Nadine, elle, réalise seulement une chose : elle s’aperçoit comme pour la première fois qu’elle est aveugle d’un œil. Un retour, peut-être, à son état « normal » qui commence ? Plus tard dans l’épisode, au Great Northern, nous retrouvons Nadine et Mike, qui est finalement tombé sous le charme de l’herculéenne Nadine. Mike s’est vainement déguisé en cinquantenaire, puisqu’il est reconnu par des amies du lycée. Quant au concierge, il reste pantois un instant, si bien que Nadine finit par appuyer violemment sur la sonnette de son bureau – la sonnette en métal s’en retrouve écrabouillée.

Audrey, elle, vit son idylle avec Wheeler. Pour rendre ce personnage intéressant, Pullman et Foley en font une sorte de cowboy idyllique et un peu ridicule. La scène du pique-nique fonctionne plutôt bien, notamment grâce à la mise en scène dans un technicolor appuyé. Surtout, Wheeler ressent qu’Audrey a peut-être quelqu’un d’autre. « Il y avait quelqu’un d’autre, mais c’est fini », dit Audrey, évoquant son amour sans borne pour Cooper.

Enfin, l’épisode se conclue par la cérémonie organisée par Ben Horne en l’honneur de la forêt et des belettes de Twin Peaks. Y participent Dick et un Pinkle (qu’on avait vu en assureur de Leo plus tôt dans la série), sorte de double de Dick, tout aussi agaçant, se détestant l’un et l’autre. Participent également, comme « modèles » du défilé organisé par Dick, Lucy et Andy - hilarant dans son costume, avec une expression hagarde sur le visage, Harry Goaz est merveilleux dans son rôle burlesque d’un bout à l’autre de la série. Le public présent est amorphe, malgré le mal que se donnent les organisateurs, ce qui rend la scène comique et bizarre à la fois. Pendant ce temps, Ben discute avec Catherine, qui lui lance des pique : « mais, ne serait-ce pas John Muir notre protecteur des séquoias ? Tu as toujours manqué de subtilité, mais là, vraiment… ». Or, Ben rétorque qu’il a vécu un véritable événement traumatique, qui lui a fait radicalement changé sa perception du monde. Oui, il était comme elle auparavant. Mais son désir d’améliorer les choses est sincère. Difficile d’en être sûr avec Ben Horne, pourtant, ce chemin vers la rédemption a peut-être un lien avec une scène fort mystérieuse… En effet, plus tôt dans l’épisode, Ben se rend chez les Hayward, où il discute sur le pas de la porte avec la mère de Donna, Eileen, en fauteuil roulant. Il finit par l’embrasser doucement. Quel lien secret les unit ? Ce rapprochement de ces deux personnages est une grande surprise dans le fil de la série. Le tout a lieu sous l’œil de Donna, qui espionne depuis les escaliers… Pour reprendre le fil de l’épisode, l’avant-dernière scène montre donc le fiasco de la soirée de la belette, le petit animal venant à s’échapper des mains de Pinkle, créant une panique apocalyptique dans l’assemblée. Dans le chaos, Audrey tombe dans les bras de Wheeler, qui l’embrasse. Le rythme étrange de toute cette scène, et les spectateurs dans la salle passant du stade amorphe à celui d’une panique de film d’horreur, donne lieu à une scène burlesque plutôt réussie. Mais la dernière scène est bien sûr plus inquiétante. Le cri d’une des spectatrices, en écho, termine la scène et nous mène à Truman, qui dort au Bookhouse. Jones, l’assistante d’Eckhardt, apparaît. Dans l’épisode précédent, Eckhardt avait dit, avant sa mort, qu’il avait « pris des dispositions » pour se venger du nouvel amant de Josie… Jones va-t-elle tuer Truman ? On le saura au prochain épisode, puisque nous la voyons assommer le jeune homme qui surveille Truman, puis se déshabiller pour se glisser, en chemise de nuit, dans le lit de Truman ! Une fin bien intriguant pour un épisode de qualité. Twin Peaks est vraiment de retour !

18. ON THE WINGS OF LOVE

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Scénario : Harley Peyton & Robert Engels

Réalisation : Duwayne Dunham

Truman est réveillé par Jones qui tente de l’assassiner. Au Double R, l’amour plane sur Cooper et Annie, et, plus étonnamment, sur Gordon Cole et Shelly Johnson qu’il parvient à entendre miraculeusement. Cooper et ses coéquipiers visitent la Grotte du Hibou, dont les pétroglyphes correspondent aux tatouages de la Dame à la Bûche et de Garland Briggs…

Twin Peaks 2_18

Cet épisode marque le retour de David Lynch à l’écran dans son rôle de Gordon Cole. Mais on sent aussi que le cinéaste est de retour en coulisses, tant cet épisode possède l’âme et l’atmosphère des épisodes de Lynch. La mise en scène est confiée à Duwayne Dunham, homme de confiance de Lynch, monteur de Blue Velvet, et à qui Lynch avait offert la réalisation du tout premier épisode post-pilote de la série Traces to nowhere. Le scénario est coécrit par Harley Peyton et Robert Engels. Ce dernier sera choisi par Lynch comme coscénariste du film Fire walk with me (au détriment de Mark Frost, comme pour se réapproprier la série).

L’épisode commence par un mouvement panoramique de la caméra, qui balaye la pièce au Bookhouse, dans laquelle Truman dort. Une suite d’éléments – cerf empaillé, livres, garde assommé, bouteille d’alcool vidée, vêtements féminins au sol – nous remettent dans le contexte de la dernière scène de l’épisode précédent, en un seul mouvement façon Rear Window de Hitchcock (l’introduction qui présente toute la vie du personnage en un panoramique couvrant des détails de sa vie). Jones, l’assistante d’Eckhardt, apparaît dans le cadre, et commence à caresser Truman. Alors qu’on s’attend à un meurtre, elle le caresse, l’embrasse, sort un flacon de parfum et lui en met sur les lèvres… Dans son sommeil de plomb, Truman croit voir Josie – qui réapparaît en surimpression sur le visage de Jones. Que se passe-t-il ? Qu’est-on en train de regarder ? Un sentiment ambigu de crainte et d’incompréhension, typique de Twin Peaks, nous envahit. Finalement, Jones sort son arme, un fil métallique caché dans sa montre (l’arme du tueur dans Blow Out de Brian de Palma, hommage volontaire ou non). S’en suit une scène à suspense habillement menée, où l’on craint pour la vie de notre Shérif adoré. Il finit par prendre le dessus, et contemple son assaillant, perplexe. Quelques scènes suivantes, après avoir enfermé Jones en cellule, Cooper et lui concluent que l’assistante d’Eckhardt exécutaient ses derniers ordres de vengeance amoureuse. Se faisant, ils claquent la porte trop fort, ce qui semble résonner dans la tête du Shérif : pour soigner cette gueule de bois, Cooper lui donne sa solution, à savoir des huîtres, suivies d’un rôti de veau, d’un dessert copieux plein de crème… La technique marche, puisque Truman va vomir aux toilettes aussitôt. C’est le début d’une suite de répliques assez excellentes, signées Peyton/Engels, pour cet épisode fort d’un humour très habile. La technique consistant à dégoûter Truman pour le laver de sa gueule de bois est réutilisée par Gordon Cole, dont l’épisode signe donc également le retour. Cole réhabilite Cooper dans ses fonctions en lui rendant son insigne (ainsi qu’un nouveau Smith et Wesson). Un acte symbolique qui semble signer le « vrai » retour de Twin Peaks. Sur le bureau, pendant leur dialogue, un petit bonzaï trone, offert par Josie à Truman avant sa mort. Mais, en réalité, il s’agit encore d’un tour de Windom Earle, qui y a truffé un micro. La scène suit donc d’un côté l’avancement de l’enquête et l’échange entre Truman, Cooper, Cole et le père de Donna venu annoncer la visite inquiétante de Earle dans sa maison. Et, en montage alterné, nous voyons Earle qui profite de ces échanges depuis sa cabane. Mais de l’angoisse, l’humour n’est jamais très loin. David Lynch, alias Gordon Cole, sourd comme un pot, voit le bonzaï et décide de hurler dessus « Booooonzaï ! ». Depuis son cabanon dans la forêt, Earle sursaute assourdi. Un gag très à la Tintin, qui décidemment semble avoir influencé la série (Cole en Professeur Tournesol, et Cooper en Tintin, enquêteur sans imperfection, presque sans vie et sans âge).

Earle, lui, répète son plan. Avec un jeu de cartes sur lesquels il a collé des photos de ses futures victimes, il réexplique à Leo le crime à venir (et donc, aussi, au spectateur qui aurait « décroché » pendant les chutes d’audience). Trois Reines, Shelly, Donna, Audrey, et un Roi, Cooper. L’élection de Miss Twin Peaks désignera celle qui sera tuée, devant les yeux du Roi-Cooper… Cette menace flotte désormais sur chaque épisode. L’affichette de l’élection de Miss Twin Peaks réapparaît de mains en mains, comme un détail lugubre. Elle est, par exemple, dans le courrier que Donna épluche chez elle. Elle est ensuite au Double R, entre les mains d’Annie Blackburn, qui en discute avec Shelly…

L’autre lien qui nous fait jongler d’une scène à l’autre, c’est le sentiment diffus de l’amour. Audrey parvient de moins en moins à résister au charme de Wheeler. Plus tard, au Great Northern, alors qu’on suit Donna et Audrey enquêter sur le lien (amoureux, justement) qui a uni leur mère et père respectifs dans leur passé, un plan nous montre Nadine et Mike le lendemain de leur nuit passée à l’hôtel. Mike semble être transformé par cette nuit d’amour vécue avec Nadine. Au Double R, c’est Gordon Cole qui tombe en pamoison soudaine devant Shelly Johnson. Une scène merveilleuse, drôle et touchante, où Gordon Cole découvre qu’il n’a plus besoin de hurler : il entend Shelly ! Mais il est la seule qu’il entend. Une magnifique déclaration d’amour du co-créateur de Twin Peaks à l’une de ses actrices (on peut voir dans les bonus du bluray à quel point Lynch est toujours émerveillé devant la beauté de Mädchen Amick des années après la série). Lynch joue assez brillamment, dans la droite lignée de James Stewart (Mel Brooks a dit de Lynch qu’il est un « James Stewart de la planète Mars »). Toute la scène se déroule avec la Dame à la Bûche qui déguste sa tarte aux cerises à côté, ce qui ajoute encore plus de folie à cet instant. A Cole qui dit que Shelly a produit un miracle, Margaret rétorque que « cette tarte est un miracle ». Cole commande des « tonnes de tartes » à Shelly, car il a « les chaussettes en feu ! ». Pas déçu par la tarte, il déclare qu’il « écrira un poème sur cette tarte ». Parallèlement, Cooper est fasciné par un oiseau de l’autre côté de la vitre, et en discute avec Truman quand arrive Annie. Cooper devient aussitôt un enfant, comme son patron plus loin. Ils entament une discussion, dans laquelle l’alchimie entre Annie et Cooper est évidente – ce qui met du baume au cœur à Truman, heureux de voir un couple se former après avoir, lui, perdu son amour. Annie dit à Cooper se trouver bizarre, décalée par rapport au monde extérieur qu’elle ne connaît plus. Mais à Twin Peaks, personne n’est bizarre, et surtout pas aux yeux de Cooper. En filigrane, l’opposition entre le monde religieux d’où vient Annie, et qui lui donne le sentiment d’être en permanence anormale, et le monde païen de Twin Peaks, où l’anormalité est la norme. Cooper, en pamoison devant Annie, se lance dans une histoire drôle sur deux pingouins. Au terme de cette scène drôle et romantique, Annie reconnaît « la grotte du hibou » dans les dessins griffonnés par Cooper. En effet, Cooper, qui dessinait machinalement les tatouages apparus sur le cou de Briggs et sur la jambe de Margaret, a créé une forme de pétroglyphe. Et ce pétroglyphe est visible dans la « grotte du hibou »…

L’amour se lit donc sur le visage des personnages, dans cet épisode (de Cooper, de Gordon Cole, de Mike Nelson, d’Audrey). C’est ainsi que le Dr Hayward devine tout de suite, simplement en voyant le visage de sa fille, que James lui a écrit. Le thème Just you résonne d’ailleurs un instant. Donna, elle, profite de croiser son père pour l’interroger sur le lien entre Ben Horne et sa mère. Will Hayward tente de mentir, plutôt mal, quand on sonne à la porte : ce sont des fleurs, sans nom d’expéditeur, pour Eileen… Plus tôt dans la journée, Donna a suivi Audrey dans sa cachette secrète, pour espionner le bureau de Ben Horne. Ben et Eileen y évoquent, près du feu (cette cheminée est un tel leitmotiv dans la série, lieu de tous les secrets malsains), des lettres « d’il y a vingt ans », des « vieilles blessures » que Ben va rouvrir… On comprend que Ben, dans sa quête de rédemption, souhaite faire la lumière sur un événement passé. Son épisode de folie Sudiste n’était donc pas gratuit dans la série. Cette folie a causé un grand choc, qui créé un nouveau Ben Horne, un Ben Horne honnête qui va révéler des secrets de son passé. Le spectateur ne peut que supposer pour l’instant : Ben est-il le vrai père de Donna ? Ou bien à l’origine du handicap d’Eileen ? Une intrigue vraiment troublante et inattendue, tant Eileen était un personnage effacé, apparemment sans mystère. Notons que le frère d’Audrey, handicapé mental, réapparaît aussi dans cet épisode le temps d’un plan (lui aussi un personnage presque invisible de la série). Personnage encore plus effacé, la mère d’Audrey (jamais revue depuis le pilote), a-t-elle quelque chose à voir avec cette affaire ? Donna, elle, semble réellement désabusée de tant de mensonges. Peut-être regrette-t-elle d’être restée à Twin Peaks, contrairement à James.

Ben Horne, dans sa volonté de se racheter, se lance dans un beau discours à sa fille. Il évoque John Kennedy, qui souhaitait voir son frère auprès de lui après l’élection, pour toujours lui dire la vérité, même quand elle était mauvaise à entendre. Et c’est comme ça qu’il voit sa fille. Il souhaite désormais qu’elle soit son premier coéquipier. Audrey est touché. Mais derrière ces douces paroles, Ben sous-entendait qu’elle devait prendre l’avion dès ce jour pour rencontrer des écologistes à Seattle ! Audrey croise Wheeler, le cœur brisé de devoir le quitter… Dans la même scène, Wheeler et Ben ont ensuite une conversation seuls à seuls, dans laquelle Ben lui demande « comment devenir quelqu’un de bien ». Wheeler suggère de « toujours dire la vérité, et en premier lieu quand elle est dure à entendre ». Wheeler applique ensuite son principe, en annonçant à Ben qu’il est amoureux de sa fille. « C’est une vérité dure à entendre », dit Ben. Mais, là où un soap habituel aurait enchaîné sur un nouveau conflit (le père refusant de céder sa fille), Ben a une réaction tout à fait inattendue : il croque une carotte crue en souriant !

La dernière partie de l’épisode nous mène à la Grotte du Hibou dont a parlé Annie. Pour s’y préparer, Andy s’entraîne à la spéléo dans le hall du commissariat. Tandis que Lucy s’entraîne aux échecs, une corde semble tomber du ciel devant elle, et Andy la descend maladroitement. Lucy commence alors un dialogue tendre, tandis qu’Andy descend toujours de plus en plus bas, très mal à l’aise. Lucy, au passage, qui lui demande de faire attention à sa vie, et le remercie de l’avoir sauvée lors de l’incident de la belette de la veille, courageusement, contrairement à Dick qui s’est enfuit. Plus tard, nous retrouvons donc Andy en équilibre sur des rochers, dans la grotte du hibou. Au gag succède le mystère le plus total. Les notes basses d’Angelo Badalamenti créent une atmosphère absolument prenante, mystique. Ces sonorités basses, ralenties, sont d’ailleurs de plus en plus présentes depuis la saison 2 (presque absentes de la saison 1 beaucoup plus jazzy), jusqu’au film Fire walk with me qui en sera rempli, grâce à un travail sonore impressionnant (et qui mène, ensuite, aux films des années 2000 de Lynch dans cette même veine d’une tapisserie sonore angoissante). Dans la grotte du hibou, nos enquêteurs découvrent des pétroglyphes étranges, correspondant aux tatouages de Margaret et Briggs. En haut du symbole, un autre symbole : le feu. Soudain, un hibou apparaît dans la grotte, d’abord par un flash terrifiant, puis survolant réellement les personnages. Ces derniers tentent alors de le chasser, à coup de pioche, et la pioche d’Andy se retrouve alors coincée dans la roche. Mais encore une fois, un élément comique, ici la maladresse d’Andy, mène à un rebondissement plus sérieux : en retirant la pioche, une cavités secrète se révèle. A l’intérieur, un cylindre, sur lequel est gravé un nouveau symbole, qui pourrait ressembler à un hibou. Ce symbole réapparaîtra sur la bague visible dans Fire walk with me. Nous entrons décidemment dans un labyrinthe de signes ésotériques, aux portes d’un autre monde incompréhensible… Comme le dit Cooper dans cette scène : « Harry, je n’ai pas idée d’où tout cela nous mènera, mais j’ai le sentiment certain qu’il s’agira d’un endroit à la fois merveilleux et étrange ».

Mais l’épisode ne se conclue pas tout à fait là. Annie est au Great Northern, seule au bar, cherchant à adopter une attitude « normale ». Cooper, lui, parle à Diane, la femme (imaginaire ?) de son dictaphone. Mais, pour la première fois, Cooper abandonne Diane en pleine phrase, pour s’approcher d’Annie. Les deux discutent autour d’un verre. Annie dit découvrir le monde. Cooper aimerait tant « voir par ses yeux ». Annie découvre maladroitement sa blessure au poignet, et Cooper demande si elle souhaite en parler. Elle ne peut pas encore le faire. Cooper se propose de « l’aider », d’une manière qui résonne comme une déclaration d’amour. Elle accepte. Une scène au romantisme total, qui fonctionne très bien. Si la légende dit que les scénaristes auraient initialement voulu faire finir Cooper et Audrey ensemble, le choix du nouveau personnage d’Annie fonctionne à merveille, notamment parce qu’Amber Heard est à la hauteur du rôle, et à la hauteur de Sherylin Fenn, dans un style tout à fait différent. Amber Heard en Annie a d’ailleurs une forme de pureté, d’innocence, qui sied à Cooper. Cette même pureté qui empêchait Cooper de toute façon de tomber amoureux d’Audrey, une amie de la jeune victime de son enquête ; puis, l’enquête de Laura Palmer résolue, les chemins d’Audrey et de Cooper se séparent. Il faudra une nouvelle venue, Annie, pour que Cooper devienne son guide dans Twin Peaks, comme s’il en était un habitant.

A cette scène romantique succède la dernière, montrant Windom Earle, dans la grotte du hibou à la suite des enquêteurs (grâce à ses écoutes, probablement). Windom découvre un symbole resté inaperçu par les enquêteurs : le même symbole que sur le cylindre, mais retourné et au plafond de la grotte. Windom semble comprendre quelque chose en voyant le même symbole retourné… Le spectateur peut tout imaginer, et notamment l’existence d’un monde « retourné », une quatrième dimension qui serait le négatif du notre. Un monde sous-jacent, que Twin Peaks ne cesse de laisser entrapercevoir… Windom retourne alors le cylindre, pour faire correspondre les deux symboles. La grotte se met alors à trembler, du sable à couler, et l’épisode se termine sur cette vision chaotique et mystérieuse.

19. VARIATIONS ON RELATIONS

 ***

Scénario : Mark Frost & Harley Peyton

Réalisation : Jonathan Sanger

Pete et Catherine font face au casse-tête légué par Thomas Eckhardt. Annie et Cooper s’embrassent pour la première fois. Le concours de Miss Twin Peaks se prépare. Windom Earle tue un nouveau « pion ».

Twin Peaks 2_19

Ce vingt-septième épisode de Twin Peaks, réalisé par Jonathan Sanger, producteur d’Elephant Man, est une belle réussite, menant progressivement vers une conclusion, sans précipiter les choses (beaucoup de scènes de « pauses » comiques dans cet épisode). La mise en scène de Sanger est de très bonne qualité, notamment dans l’introduction qui enchaîne trois saynètes, dont deux filmées en longs travellings, et reliées par des fondus enchaînés. L’épisode s’ouvre dans la Grotte du hibou, donnant l’impression de reprendre le fil de la nuit précédente. Mais, la première phrase prononcée par Andy, vient justement nous apprendre « qu’ici, on ne fait pas la différence entre la nuit et le jour ». Nous sommes donc le lendemain matin. Et nos enquêteurs découvrent alors que Windom Earle est passé par là. L’intérêt que porte Earle pour la Grotte du hibou inquiète Cooper. Comme résultat de son passage, un pétroglyphe nouveau est mystérieusement apparu sur la paroi de la caverne. Andy est chargé d’en garder la trace par un dessin.

Un fondu enchaîné nous mène du visage de Cooper à celui de Windom Earle, qui raconte la légende de la White Lodge, un lieu vertueux, et de son reflet, la Black Lodge, un lieu maléfique. Earle souhaite accéder à la Black Lodge pour en tirer un pouvoir immense sur le monde (on retrouve là les ambitions d’un génie du mal typique des feuilletons à la Docteur Mabuse, Fantomas). Le plan se déplace, par un travelling à travers la cabane, de Windom à son public, Leo, mais aussi une tierce personne inconnue, une sorte de biker-hippie, probablement drogué, venu là en espérant se voir offrir une bière. La séquence nous mène jusqu’au pétroglyphe, reproduit par Windom sur l’écran d’un moniteur. Un nouveau fondu enchaîné nous mène à la scène suivante : un jeu d’échecs, chez les Martell, et Pete qui s’y entraîne. Un nouveau travelling circulaire révèle les lieux. Pete, lui, bredouille un poème sur Josie, éploré. Par des liens visuels (de Cooper à Windom, des dessins du pétroglyphe aux lignes de l’échiquier), nous sommes passés par trois lieux différents. Catherine surgit, et demande à Pete de cesser ses jérémiades, pour plutôt l’aider à ouvrir la boîte noire laissée par Thomas Eckhardt après sa mort. Pete se voit confié un second puzzle – il se retrouve, dans ces derniers épisodes, chargé de nombreuses missions, lui qui est ce bonhomme tranquille et attachant que l’on connaît depuis les premières images de l’épisode pilote. Personnage assez effacé derrière les intrigues de Josie et de Catherine dans les précédents épisodes, il se trouve enfin sur le devant de la scène à l’approche de la conclusion (il fait même partie du jury de Miss Twin Peaks !). Une manière de se recentrer sur l’âme de Twin Peaks, après la tentative malheureuse d’une surabondance de nouveaux personnages au milieu de la saison 2 (épisodes Nicky-Evelyn-Lana).

Au Double R, nous retrouvons Shelly et Bobby, qui voit dans le concours Miss Twin Peaks une nouvelle grande idée pour devenir riche. Il force Shelly à s’y inscrire. Plus loin dans le café, c’est Lana qui soudoie son nouveau mari le marie Dwayne, à la faire gagner le concours en tant que membre du jury. Ces petites scènes comiques autour de Miss Twin Peaks ont un intérêt relevé et teinté d’angoisse par le fait que nous savons, nous spectateurs, que la gagnante sera tuée par Windom… Cooper entre alors dans le café, et demande à Annie une quantité massive de donuts pour ses hommes qui reviennent de la Grotte. Il invite ensuite Annie pour une promenade dans la nature l’après-midi même. Enfin, cherchant sa monnaie, il entend Shelly réciter machinalement le poème anonyme qu’elle a reçu récemment. Cooper l’interroge aussitôt, et découvre que poème a été déchiré en trois parties, envoyées à Shelly, Donna, et Audrey. La scène suivante montre Cooper récupérant les morceaux du poème – pas celui d’Audrey, qui est à Seattle comme l’annonce Hawk de retour avec le morceau de Donna, ce qui montre au passage ce sens parfait de la continuité qui régit Twin Peaks et qui donne cette impression d’immersion. Cooper reconnaît le poème : c’est lui qui l’avait envoyé à Caroline, avant qu’elle ne meurt assassinée par Windom. Cooper découvre également que le poème a été transcrit sous ordre de Windom par Leo Johnson, dont il reconnaît l’écriture. Plus loin dans le commissariat, Andy dessine les pétroglyphes sur le tableau à la craie. Le Major Briggs est là. Il dit avoir rêvé de ce pétroglyphe, ou de l’avoir vu dans son passé. Un flash nous remontre l’homme au capuchon (apparu lors de sa disparition dans les bois), puis des images de l’espace, et d’un hibou.

La scène s’interrompt pour retrouver, au Great Northern, Dick Treymane, par un travelling fort cocasse depuis son nez ! Un nez blessé, par l’incident de la belette (qui a eu lieu deux épisodes plus tôt). Une saynète comique montre Dick soudoyant Ben Horne, qui ne se souvient pas de son nom alors qu’il est son employé. Dick finit par menacer d’appeler son avocat s’il n’a pas de compensations pour cet incident. Ben Horne commence à regretter sa gentillesse, avant de croquer dans sa carotte – nouvel ustensile, qui en fait un nouveau « freaks » de Twin Peaks (Margaret et sa bûche, Nadine et son bandeau, Ben et ses carottes ?).

Dans les bois, Windom construit un édifice en forme de pion d’échecs, dans lequel il place le biker, heureux de se voir couvert de bière par Leo. Mais Windom n’a pas en vu un simple jeu d’alcoolique. Après avoir donné un coup de jus à Leo, qui lui tend une arbalète, Windom assassine l’inconnu d’un coup de fléchette (fléchette que nous avons vu façonnée par Leo un épisode auparavant, toujours ce sentiment de continuité bien entretenu par des petits détails).

Toujours dans une alternance de scènes sombres et de scènes légères, nous passons alors à la préparation de Miss Twin Peaks. Le comité est composé de Pete Martell, Will Hayward et de Dwayne, le Maire croulant. Ben Horne tente d’imposer un nouveau thème, par un discours inspiré : la sauvegarde de leur forêt. Plus loin, Shelly se prépare à candidater, stressée. Bobby la rassure (pas vraiment), en lui disant qu’il lui écrira son discours… Entre Nadine, qui se présente au concours – toujours persuadée d’avoir 17 ans ! Bobby retrouve alors Mike, qu’il n’a pas côtoyé, si je ne m’abuse, depuis l’épisode Drive with a dead girl, treize jours auparavant s’il on se fie à la chronologie quotidienne de la série et au saut de trois jours après la mort de Leland. Bref, Bobby prend des nouvelles de son ami, et surtout veut en savoir plus sur cette idylle avec une « vieille ». Mike, sûr de lui, répète que « ce n’est pas ce que tu crois ». Bobby insiste, et Mike lui demande s’il peut « s’imaginer ce que donne une parfaite maturité sexuelle conjuguée avec une force surhumaine ? ». Il chuchote alors à l’oreille de Bobby ce qui semble être un récit salace, et Bobby hurle un WOW qui fait sursauter tout le hall.

Chez les Martell, Truman rend visite à Catherine pour en savoir plus sur Josie. L’épisode consacre beaucoup de temps à ces petits dialogues, mises au point ou échanges tendres, plutôt que de faire à tout prix avancer l’intrigue – ce qui n’en fait pas un épisode mémorable, mais en tout cas touchant. Catherine parle alors avec sincérité de Josie. Au-delà de leurs différents (Catherine protégeant son territoire), elle trouve qu’il était « difficile de la détester ». Selon Catherine, de par ses origines sociales, Josie avait dû apprendre qu’il fallait montrer ce que les gens voulaient voir d’elle. On ne savait jamais où était la vérité avec elle. Un témoignage terriblement juste sur ce personnage troublant, toujours placide, toujours inatteignable. « Elle était tellement belle », dit Truman, ce qui coïncide avec cette idée d’une beauté lisse sur laquelle on ne peut lire la vérité. Cette remarque, maladroite, laisse un sourire amer sur le visage de Catherine. Pete surgit alors, et tous trois tentent d’ouvrir la fameuse boîte noire. Pete la fait tomber par erreur, ce qui finit par l’ouvrir. Et, dans la boîte, une autre boîte ! Celle-ci est couverte de symboles étranges, dans un cercle, avec différentes lunes. Des motifs mystiques, encore, qui renvoient aux pétroglyphes et autres tatouages qui ponctuent la série depuis quelques épisodes.

Au lac, nous retrouvons ensuite Dale Cooper et Annie Blackburn, pour une excursion en barque. L’image est splendide, les couleurs magnifiques. La beauté fragile d’Amber Heard resplendit. Cooper parvient à la faire se confier un peu, même si elle dit ne pas vouloir parler de son passé. Elle laisse échapper qu’un garçon a causé ses malheurs, sa retraite dans un couvent et sa tentative de suicide. Cooper, en caressant doucement la blessure d’Annie au poignet, dit que lui aussi, un amour lui a donné envie de disparaître. Ils finissent par s’embrasser. A la musique émouvante d’Angelo Badalamenti succèdent soudain des nappes inquiétantes ; deux fondus enchaînés nous éloignent d’eux. Nous découvrons qu’ils sont observés aux jumelles par Windom Earle…

Les treize dernières minutes de l’épisode se consacrent essentiellement à des scènes de dialogues, comiques, tendres, ou dramatiques. Au Double R, Cooper, Annie, Gordon et Shelly sont attablés autour d’une grande quantité de tartes aux cerises. Gordon Cole s’adresse à Shelly : « Shelly, je vais devoir partir de Twin Peaks, et je ne sais pas pour combien de temps… ». C’est aussi, on le ressent, David Lynch qui parle à Mädchen Amick, à l’approche de la fin de la série. « Et si je ne vous embrasse pas, je le regretterai toute ma vie ». Gordon embrasse alors Shelly, qui accepte, charmée par la gentillesse du personnage. Bobby surgit alors et casse le charme, furieux. Mais Gordon (hilarant David Lynch dans son rôle culte), le surprend par le niveau sonore de sa voix : « Vous êtes témoin d’un aperçu de trois-quarts de deux adultes partageant un moment de tendresse. Et ça va recommencer ! ». Gordon embrasse alors Shelly une seconde fois. Parallèlement, au Great Northern, Dick donne un cours d’œnologie en faveur de la campagne STOP GHOSTWOOD. Lana parvient à détecter un goût de banane dans le vin rouge, ce qui ravit Dick énamouré. Andy trouve aussi un parfum de chocolat. Lucy, jalouse, s’exclame : « pourquoi ne pas manger directement un banana split ? ». Plus loin, au coin d’une cheminée, Cooper et Wheeler ont une discussion sur l’amour. Face aux flammes, d’un rouge vif, Wheeler laisse entendre que l’amour, c’est l’enfer. Pour Cooper, l’amour, c’est le paradis. Leur échange est interrompu par un télégramme pour Wheeler, qui causera son départ de la ville dans l’épisode suivant. Enfin, une dernière scène d’échange nous montre les Hayward à l’heure du dîner. L’ambiance est toute autre. Donna questionne sa mère sur Ben Horne. Terriblement gênée, elle tente de mentir à l’aide de Will. Dégoûtée par ses parents, Donna déclare qu’elle s’est inscrite à Miss Twin Peaks : si elle gagne, l’argent lui permettra de quitter la ville et ses parents, pour étudier à l’étranger. Ainsi, les intrigues se recoupent, comme une fatalité, et Donna, poussée par son dégoût de sa bourgade, s’inscrit au concours qui lui fait risquer la mort…

Un mort, c’est justement ce que révèle la dernière scène. Cooper retourne à la tonnelle près du lac, où il a passé l’après-midi avec Annie. Une immense boîte en bois y trône, avec une poignée et une inscription « tirez-moi ». Truman, Andy et Hawk l’attendent. Truman espère qu’il ne s’agit pas d’une bombe. Tout le monde s’éloigne, et Cooper ouvre la boîte à distance. A l’intérieur, le cadavre du hippie-biker, dans une pièce d’échec peinte en noir, et un mot : « la prochaine fois, ce sera quelqu’un que vous connaissez ».

20. THE PATH TO THE BLACK LODGE

 ****

Scénario : Robert Engels & Harley Peyton

Réalisation : Stephen Gyllenhaal

A Twin Peaks, un mal étrange et passager semble saisir plusieurs habitants au bras. Windom Earle découvre le secret de l’accès à la Black Lodge. Cooper revoit le Géant qui cherche à l’avertir d’un mal prochain…

Twin Peaks 2_20

Nous voici dans un nouveau « pique » de Twin Peaks. Après le premier rêve de Cooper, le final de la saison 1, l’apparition du Géant au début de la saison 2, la révélation et la mort de Maddy, et la mort de Leland, voici un nouveau climax en trois épisodes : l’accès à la Black Lodge, et le retour de Bob, l’esprit maléfique… Stephen Gyllenhaal, à la réalisation de cet épisode, effectue un travail splendide, vraiment à la hauteur d’un épisode de David Lynch. Dommage que ce réalisateur ne soit apparu qu’une seule fois aux commandes d’un épisode de Twin Peaks !

L’épisode doit aussi beaucoup aux atmosphères terrifiantes créées par la musique d’Angelo Badalamenti, qui nous envahissent en même temps que Bob semble être de retour…

L’épisode reprend là où le précédent nous avait laissé, sur la découverte du cadavre au kiosque près du lac. Une équipe tente de faire basculer le pion d’échec géant, donnant à cet instant macabre une touche de comique involontaire. De même, tandis qu’un ami de la victime témoigne, Andy pleure à chaudes larmes derrière lui. Ce retour des larmes d’Andy est l’un des nombreux éléments qui rappelle l’épisode pilote dans cet épisode, comme si nous remontions dans le temps, comme si un nouveau cycle de meurtre recommençait…

L’instant est grave, et nous le ressentons, d’une part grâce à une échéance proche : le concours de Miss Twin Peaks a lieu dans 24 heures. Donc, dans un épisode. Comme l’incendie de la scierie dans la saison 1, le concours de Miss Twin Peaks sert d’épée de Damoclès, de rappel d’un événement dramatique en préparation. Et comme la série reste fidèle à son principe du « 1 épisode = 24 heures », le spectateur voit s’approcher le moment fatidique. Or, toutes les femmes de Twin Peaks semblent s’y inscrire, une à une, fatalement. Au début de l’épisode, Lucy raconte à Andy qu’elle choisira le père de son enfant à cette occasion, dans 24 heures. Et elle s’inscrira au concours, en espérant gagner la somme d’argent remise à la Miss, pour élever son bébé avec le père de son choix. Les scénaristes de la série ont, avec grande perversité, retourné le whodunit initial du « qui a tué Laura Palmer ? » en « qui va être la Miss Twin Peaks assassinée ? ». Cette idée de la Miss Twin Peaks future victime est aussi géniale en cela que Laura Palmer était, initialement, la véritable « Miss Twin Peaks », celle dont tout le village parlait. En devenant à son tour la Miss Twin Peaks, une femme va rejoindre le sort funeste de Laura…

Au grenier chez les Hayward, Donna fouille dans les archives familiales. Elle découvre son acte de naissance, sur lequel son père n’est pas mentionné, et des photos de famille où Ben apparaît. Elle est interrompue par sa mère, qui, de l’étage inférieur, lui dit qu’elle est convoquée au commissariat. Cette convocation au commissariat va être répétée, comme une alerte, à Audrey et Shelly également.

Au commissariat, Garland Briggs a travaillé toute la nuit pour aider Cooper et Truman. Il a retrouvé des archives sur Windom Earle à l’époque où il travaillait avec lui sur le projet Blue Book (projet réel de l’Air force lié aux ovnis), et leur explique qu’il était le meilleur d’entre eux, avant de devenir obsessionnel et destructif, dès lors que le projet s’est tourné vers la forêt de Twin Peaks… Une vidéo d’archive montre Windom dément, parler de la Black Lodge et de ses pouvoirs. Il parle de sorciers, de « dugpas » (synonymes de sorciers au Tibets, des « adeptes de la voie de la main gauche », c’est à dire adeptes du Mal). Cooper comprend alors que Windom ne cherche pas à l’atteindre, mais à atteindre la Lodge, et que ses crimes ne sont qu’une couverture. Windom, lui, écoute toujours leurs propos depuis sa cabane, grâce au micro dans le bonzaï.

Au Double R, un plan sur une habitante de Twin Peaks (que l’on ne connaît pas), nous la montre soudain terrifiée de voir son bras droit trembler. Une courte musique de violons angoissants retentit… Plus loin, Shelly et Bobby discutent. Bobby lui exprime son regret de l’avoir délaissée, pris par son ambition, et déclare vouloir passer sa vie avec elle. Le baiser échanger entre Shelly et Gordon Cole a été un déclic : Bobby aime Shelly, pour la vie. Leur échange est interrompu par un coup de téléphone, Shelly étant convoquée au commissariat à son tour.

Cooper réunit donc Audrey, Shelly et Donna au commissariat. Un très beau travelling passe sur les visages des trois femmes, chacune racontant qu’elles ont vue un homme étrange dans la semaine. Le même, Windom Earle. Cooper leur annonce qu’elles sont en danger. Au même moment, dans la forêt, Leo comprend que Shelly est danger, en contemplant sa photo parmi les victimes ciblées par Earle. Une touche d’humanité qui surgit en Leo, devenu une sorte d’animal pourtant, et d’autant plus touchante. Malgré tout le mal qu’il lui a fait, Leo aimait vraiment Shelly. Il prononce son prénom « Shelly », difficilement, et tente de se rebeller contre son tortionnaire. Mais, le cerveau toujours endommagé, il ne réfléchit pas et pense électrocuter Earle quand il s’électrocute lui-même, ce qui provoque l’hilarité de Earle.

La mise en scène de Gyllenhaal est de toute beauté. Il créé un ballet de chassés-croisés dans cet épisode, une suite de montages alternés, qui viennent créer un sentiment d’urgence, de suspense qui monte crescendo. Le réalisateur fait preuve d’un sens ingénieux des travellings également, dans de multiples scènes. Au Great Northern, un travelling nous montre Audrey de retour, croiser Pete Martell puis disparaître, puis Wheeler sortir de l’ascenseur. Dans un même plan, à quelques secondes près, les personnages se ratent. On retrouve alors Ben Horne, en consultation avec le Dr Hayward, qui le supplie de ne pas révéler leur secret. Mais Ben est dans une quête de rédemption et de vérité que rien n’arrête. Hayward le croit sincère, mais cette « bonté est une bombe à retardement ». L’idée de bombe à retardement est très présente dans ces derniers épisodes (la boîte reçue par Catherine contient-elle une bombe, comme elle se le demande au départ ? la boîte sur la tonnelle près du lac contient-elle une bombe, se demandait Truman ?). Quelque chose VA exploser, on le sent.

Audrey rejoint ensuite son père dans son bureau, et ce dernier se lance dans un nouveau discours inspiré, exprimant son désir de voir sa fille porte-parole de la protection de la planète en Miss Twin Peaks. Audrey pouffe, nie : mais le suspense mis en place nous fait sentir qu’elle va s’inscrire, qu’une fatalité est en route. On frissonne pour tous ces personnages féminins de Twin Peaks qu’on aime temps. Finalement, Ben dit à Audrey que Wheeler quitte la ville. Audrey s’enfuit aussitôt. Audrey partie, un plan montre Ben seul dans son bureau. Soudain, les violons retentissent, et il se retourne brutalement vers sa cheminée. Qu’a-t-il vu ? Nous ne le saurons jamais. Bob ? Le fantôme de Josie ? Audrey, elle, retourne dans le hall, où elle recroise Pete, et à qui elle demande de lui servir de chauffeur pour rattraper Wheeler. Une course contre la montre qui va rythmer l’épisode et lui donner son sens de l’urgence. Une urgence contrebalancée par les fameux temps-morts de la série, temps-morts lynchiens (le Maire et son micro, plus tard).

Un autre superbe travelling nous mène, en s’élargissant, du tableau où les pétroglyphes sont dessinés à la craie, à Truman et Cooper. Ce dernier pense soudainement à Annie, rêveur, passant du sérieux de l’enquête à un sentiment de joie enfantine qui l’envahit. Une forme de faiblesse, dont il se rend compte, mais qu’il ne peut stopper. Truman, à ces mots sur le pouvoir de l’amour, se décompose – une expression suffit pour que le spectateur comprenne qu’il pense toujours à Josie. C’est à cet instant que Cooper est pris du mal dans le bras à son tour, toujours avec cette même musique aux violons. Leitmotiv absolument terrifiant de l’épisode. On se rappelle du Manchot, de son bras coupé pour combattre BOB. Et, dans Fire walk with me, le Nain dira « je suis le bras ».

Le major Briggs, lui, se dégourdit les jambes dans la forêt. Il est soudain pris d’une douleur, sur ses marques dans le cou… Apparaît alors un étonnant cheval, en réalité Windom et Leo dans un costume de cheval. Le cheval parle à Briggs, puis sort un pistolet, et tire une fléchette. Terrifié, n’ayant pas eu le temps de réagir, Briggs s’effondre.

Au même moment, au Double R, les marques laissées par une tarte aux cerises ressemblent à du sang… Cooper et Annie discutent, et dans cette discussion amoureuse, Cooper propose comme une blague à Annie de se présenter au concours de Miss Twin Peaks. Ce serait une bonne manière de « passer de l’autre côté ». Cooper veut dire par là, se sociabiliser. Mais ses paroles sont comme une funeste prémonition. Et tout ce dialogue tendre se voit marqué par un travelling arrière, qui, inexorablement, s’éloigne des deux personnages. En même, temps la musique country du restaurant se voit couverte par les basses terrifiantes d’Angelo Badalamenti. Cooper embrasse Annie, quand un bruit de verre éclate : en s’embrassant, ils ont renversé un plateau, et la vaisselle s’est brisée. Un dernier plan montre le café s’écouler, au ralenti. Les cerises comme du sang, la vaisselle brisée, le café qui s’écoule lui aussi comme une blessure… autant de signes hyper visibles d’un malheur proche, qui enserrent le cœur du spectateur.

Après la déclaration d’amour de Bobby à Shelly (et quelque part, celle de Leo, pris au piège de Windom), c’est Audrey qui déclare sa flamme à Wheeler. Elle arrive juste à temps à l’aéroport. Là, Audrey lui déclare tout de go « je suis vierge ». Elle va droit au but : elle veut faire l’amour avec lui. Stupéfait, Wheeler l’accueille dans son jet. Ce moment saugrenu vient en fait conclure le profil d’un personnage que l’on connaît depuis le début de la série, et dont le comportement d’aguicheuse sûre d’elle cachait un désir bouillonnant. Audrey va enfin éteindre ce « feu » qui la brûle depuis le début de la série. Pete, lui, observe cela de loin, la larme à l’œil. Mais, soudain, son bras se met à trembler lui aussi…

Dans la forêt, Earle interroge Garland, transformé en cible humaine de tirs d’arbalète. Fidèle à sa formation de militaire, Garland résiste. Mais Earle lui injecte un sérum, qui le plonge dans un état second. Briggs révèle ce qu’il sait du pétroglyphe, et de sa signification : « il y a un moment où Jupiter et Saturne s’alignent, alors ils vous accueillent ». Garland prononce alors des paroles à l’envers, comme possédé (en réalité, il prononce à l’envers : « le chewing gum que vous aimez va revenir à la mode », la phrase prononcée par le nain à Cooper dans son rêve).

Autre code à décoder, chez les Martell, Catherine et Andrew s’évertuent à ouvrir la deuxième boîte. En touchant à certains endroits les symboles, en suivant des dates importantes (naissance de Eckhardt, naissance d’Andrew), la boîte s’ouvre. Mais, à l’intérieur, une troisième boîte ! Celle-ci, Andrew la casse simplement en mille morceaux. Finalement, à l’intérieur, le contenu se révèle : un gros morceau de métal. Pour l’instant, on en saura pas plus, car la scène se coupe sur l’air ravi de Catherine et Andrew face à ce morceau de métal.

En plus de la course d’Audrey, en parallèle, nous avons vu le décor de l’élection de Miss Twin Peaks s’installer par plusieurs saynètes au cours de l’épisode. Finalement, Cooper et Annie s’y rendent. Là, ils dansent un slow, et s’embrassent passionnément. Annie lui dit se sentir en sécurité dans ses bras. Elle s’est décidée à s’inscrire au concours de Miss Twin Peaks. A côté d’eux, sur scène, le Maire tente un discours mais lutte contre le micro qui ne fonctionne pas. Exactement comme dans le pilote de la série, et, encore une fois, on se dit que l’histoire va se répéter… En effet, après quelques gags à la Lynch sur le Maire et son micro, celui-ci disparaît, et le Géant apparaît. Il fait de grands signes de bras à Cooper, semblant prononcer : « Non ». Nous passons à l’aéroport, où Pete est réveillé par l’envol de l’avion. Audrey le rejoint. Pete la rassure : « il va revenir, il vous l’a promis ». Audrey, triste, répond « il m’avait aussi promis de m’emmener à la pêche, il ne l’a pas fait. L’amour ça craint. ». Pete s’exclame « à la pêche ? », avant de décider d’emmener la petite Audrey lui-même à son sport favori. Dans les bois, Leo est en crise, Garland mal en point, et Windom, comme un fou, semble avoir toutes les clefs pour pénétrer la Black Lodge. Il comprend que le pétroglyphe est une horloge, et en même temps une carte, à mettre en superposition avec la carte de Twin Peaks pour trouver l’entrée. Nous retrouvons à nouveau le Géant, qui disparaît. La musique du slow reprend. Cooper, aveuglé par son amour, ne semble pas prendre en compte l’avertissement du Géant. La scène se coupe là, juste après ces mots du Maire (à propos du micro, mais, en fait, à prendre au sens large) : « something is wrong ».

L’épisode se conclue par une dernière séquence sidérante, montrant des lieux vides dans la ville, le Double R, les couloirs du lycée, jusqu’à la forêt, et, dans cette forêt, ce qui semble être la Porte de la Black Lodge. Une forme de petite mare d’un liquide noir dans un cercle, au milieu d’un cercle d’arbres. Une lumière fantastique apparaît, puis un bras. Le bras de BOB. Puis, BOB apparaît entièrement. Il est de retour dans la ville. La caméra descend sur la petite mare noire, et, à l’intérieur, les rideaux rouges apparaissent. Le thème du Nain (l’homme venu d’ailleurs), au saxophone, se fait entendre au loin… Un final bluffant, qui annonce un final hallucinant

21. MISS TWIN PEAKS

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Scénario : Barry Pullman

Réalisation : Tim Hunter

Briggs s’échappe de la cabane de Windom à l’aide de Leo qui lui demande de sauver Shelly. Le concours de Miss Twin Peaks se prépare, tandis qu’Andy, Truman et Cooper, décodent peu à peu le pétroglyphe.

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Tim Hunter, réalisateur de l’épisode The One-armed man de la saison 1 et Arbitrary Law dans la saison 2 (la mort de Leland), se voit confié cet avant-dernier épisode de la série, Miss Twin Peaks. Au scénario Barry Pullman, scénariste de quatre épisodes en tout dans la saison 2. Eux deux, et supposément Lynch à en voir le résultat, concoctent cet épisode qui sert de prologue au final réalisé par Lynch lui-même. Un épisode presque aussi mémorable que ce final.

L’épisode nous ramène à la cabane de Windom, où Leo aide le Major Briggs à s’enfuir, pour « sauver Shelly ». Une dernière image très touchante de Leo, qui contemple la photo de sa bien-aimée, prisonnier. Un fondu au noir, puis nous sommes à nouveau dans le cabanon. Windom réapparaît, furieux de voir Briggs disparu. Il s’en prend à Leo. En lui parlant, Windom affiche un visage blanchâtre, et une bouche noire (un peu comme un maquillage de clown d’une pièce de Robert Wilson). Que signifie cette image ? Windom est-il déjà allé dans la Lodge ? On ne le saura sûrement jamais.

Un autre fondu au noir nous ramène dans la ville. Norma apporte, au Double R, les tartes concoctées pour le concours de Miss Twin Peaks. Un concours qui fera du bien, « surtout cette année ». Elle pense, en disant cela, à Laura Palmer. Laura, figure qui fait son retour dans ces derniers épisodes, comme un retour dans le temps. Qui sera la Reine cette fois ? Reine de la ville, et victime à la fois ? Norma est dans le jury. Votera-t-elle pour sa serveuse Shelly, ou sa sœur Annie ?

Audrey, elle, n’a pas du tout envie d’être « la Reine de la ville ». Elle le dit à son père, au coin du feu dans son bureau. Elle est toujours triste depuis le départ de son amoureux. Ben, lui, se plonge dans la lecture de toutes les philosophies orientales. Il lui dit que toutes les réponses doivent s’y trouver – et peut-être est-ce là un indice pour le spectateur, lancé par Lynch, qui voudrait trouver des réponses à Twin Peaks. La philosophie Tibétaine et les croyances mystiques orientales semblent en effet la réponse à nombre de mystères de la série.

Au commissariat, Andy ne quitte plus des yeux le pétroglyphe. Cooper reparle de Josie à Truman : quand elle est morte, elle tremblait de peur, comme un animal, et selon lui, elle est morte de cette peur. C’est alors que BOB est apparu aux yeux de Cooper, comme assoiffé par cette peur, comme s’il s’en nourrissait. Cooper pense que BOB vient de cette fameuse Black Lodge, et il faut absolument la trouver avant Windom. Mais ce dernier écoute tout grâce à son micro caché dans le bonzaï. Grâce aux réflexions de Cooper, il a toutes les réponses. Il crie « Eureka », comprenant que la peur est la clé d’entrée dans la Black Lodge. « Ces créatures de nos cauchemars apparaissent quand nous avons peurs ». Earle quitte définitivement les lieux, prêt à affronter sa quête, laissant seul Leo, retenu par la bouche à un nid de mygales.

Dans cette myriade de scènes à décoder, cet épisode nous montre Dale Cooper et Annie Blackburn céder à leur passion, et faire l’amour pour la première fois. Cooper quitte sa posture d’observateur « pur », pour devenir un personnage de chair et de sang. C’est aussi Dale qui va écrire le discours d’Annie – peu inspirée par Miss Twin Peaks – et c’est ce discours qui fera élire Annie… Comme si Cooper, en choisissant Annie, la tuait. Exactement comme Caroline, l’autre femme de sa vie, dont il était tombé amoureux, provoquant son assassinat indirectement.

Dans la forêt, le Major Briggs déambule, dans un état second, quand Hawk le croise en voiture et vient à son secours. Au commissariat, Cooper et Truman tentent de l’interroger, mais il tient des propos incohérents. A l’écoute de son nom, il dit « Garland ? Quel drôle de nom. Judy Garland ? ». Est-il si incohérent, ou bien pris de visions ? Car Judy est un prénom important dans Fire walk with me. Or, juste après, il prononce cette phrase, « Fire walk with me ».

Chez les Martell, Catherine abandonne la quête de la boîte. N’est-ce qu’une boîte dans une boîte dans une boîte ? Cette boîte devient métaphorique de la série, et du cinéma de Lynch : il y a toujours un mystère qui reste insoluble dans ses films. Une autre boîte, bleue, et sa clé, sont un mystère indéchiffrable dans Mulholland Dr. Mais Andrew parvient finalement à casser le bloc de métal, à coups de revolver. A l’intérieur, il y trouve une clé…

Parallèlement, Andy semble avoir découvert la clé, lui aussi, celle du pétroglyphe. Il ne cesse d’appeler « Agent Cooper ! », en vain. Car celui-ci est trop concentré à décoder le sens des paroles insensées de Briggs. D’une part, Briggs déclare « la peur et l’amour ouvrent la porte ». Pour Cooper, cela signifie qu’il y a deux endroits, la White Lodge à laquelle on accède par l’amour, et la Black Lodge par la peur. Puis, Briggs dit « protégez la Reine ». Soudain, Cooper saisit que l’élue de Miss Twin Peaks sera prise par Windom. Pendant tout ce temps, Andy continue d’appeler Cooper, mais se fait rabrouer par le Shérif. Maladroitement, Andy fait tomber le bonzaï et le brise. D’abord sermonné, il est finalement remercié : à l’intérieur, le micro de Windom leur révèle que ce dernier a tout entendu, et qu’il a donc un grand temps d’avance sur eux. Finalement, Cooper et Truman se précipitent au concours de Miss Twin Peaks pour le sécuriser, sans écouter la révélation d’Andy.

Au concours de Miss Twin Peaks, les scènes de danse s’enchaînent, créant un contrepoint horrible à la menace dramatique qui pèse sur l’événement, à la façon d’une scène à suspense d’un film d’Hitchcock. Bobby, qui observe depuis les coulisses, a un regard moqueur sur la Dame à la Bûche, au bar. Il tourne la tête, et voit la même Dame à la Bûche derrière lui, en coulisses – en fait Windom Earle. Il tourne la tête à nouveau : au bar plus personne. Intrigué, il se dirige vers le double de la Dame à la Bûche et lui dit « vous êtes venue en famille ? », avant de se faire assommer par Windom. On sent que les événements s’enchaînent, et vont vers le pire. Windom accède aux coulisses, et observe la cérémonie. Lucy, sur scène, exécute un numéro de danse totalement inattendue qui se conclue par un grand écart (son interprète Kimmy Robertson a une formation de danseuse). Andy arrive ensuite, toujours à répéter « Agent Cooper ! ». Mais, sur scène, la danse de Lana l’ensorcelle et l’arrête dans son élan. Le comique burlesque vient interrompre la course des événements, comme souvent dans la série. En coulisses, Donna interroge Ben Horne. Ce dernier commence à avouer la vérité, difficilement « ta mère, et moi… ». Mais Donna l’interrompt : « vous êtes mon père », et part, effondrée, avant qu’il n’ait pu répondre. Sur scène, Annie fait son discours – celui écrit par Dale. Les nappes sombres de Badalamenti surgissent en arrière-fond… indiquant, qu’à tous les coups, elle sera la victime de Windom. Celui-ci, justement, est montré qui écoute le discours depuis le haut des coulisses.

Lucy, elle, réunit Andy et Dick pour annoncer qui sera le père de son enfant. « Peu importe le vrai père, je choisis Andy ». Dick est content d’être débarrassé de ce fardeau et s’en va. Andy, lui, est honoré, prouvant l’amour sans borne qu’il porte à Lucy. Néanmoins, pour l’instant, il doit « trouver l’agent Cooper », et abandonne à son tour Lucy, qui marmonne « les hommes… ».

Finalement, l’élection désigne Annie. Un travelling avant l’isole de toutes les autres candidates (façon Hitchcock, encore, qui isolait l’assassin dans un groupe de jazz dans Jeune et innocent par un travelling de la sorte). Dernier contrepoint comique avant le drame, Dwayne s’indigne « elle n’est à Twin Peaks que depuis quinze minutes ! ». Soudain, les lumières s’éteignent. Des flashs stroboscopiques apparaissent. Flashs peut-être peu crédibles, mais qui donnent une tension à la scène insupportable – digne, vraiment, d’un film de David Lynch. Nous sommes immergés dans ce chaos, de flashs, et de fumées. Tout le monde hurle, court dans tous les sens. Nadine reçoit une masse sur la tête et tombe, assommée. Annie se voit aidée par le Dr Hayward. Cooper voit Windom. Ils se font face. Mais Windom fait sauter un explosif entre eux pour disparaître, comme un magicien. Il kidnappe alors Annie à l’aide d’un chloroforme, et le cri de la jeune femme résonne dans la nuit.

Les lumières reviennent, après cette scène intense. Cooper déclare à Truman que Windom a pris Annie. Andy peut enfin s’adresser à l’agent du FBI : « Le pétroglyphe, c’est une carte ! ».

22. BEYOND LIFE AND DEATH

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Scénario : Mark Frost, Harley Peyton & Robert Engels

Réalisation : David Lynch

Cooper part à la recherche d’Annie, dans l’autre monde, par un accès situé dans la forêt de Ghostwood…

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Et voici le dernier épisode de la série Twin Peaks. Un chef d’œuvre au sein d’une série elle-même géniale. Ces 50 minutes sont peut-être l’un des meilleurs morceaux de cinéma livrés par Lynch. Le scénario initial, écrit par Frost, Peyton et Engels, disponible à la lecture sur internet, fut totalement réécrit au tournage par Lynch qui n’est pourtant pas crédité comme scénariste. Mais les séquences dans la Black Lodge et la White Lodge sont entièrement nées de son imagination. Et grâce à ces séquences, la série laisse une marque indélébile dans nos souvenirs.

L’épisode s’ouvre au commissariat, dans la nuit, avec Andy et Lucy collés l’un à l’autre, terrifiés à l’idée qu’il aurait pu arriver quelque chose à l’un d’entre eux. Dans la salle de conférence, Cooper, Truman et Hawk déchiffrent le pétroglyphe. Le nain, le géant, y sont dessinés. Le feu, également. Cooper répète avec obsession : « fire walk with me, fire walk with me » (comme pour nous mener vers le film préquel à venir). Pete surgit dans le bureau, accusant la Dame à la Bûche d’avoir volée sa camionnette. Impossible, lui dit Cooper : la Dame à la Bûche va arriver d’une minute à l’autre. Elle entre en effet, laissant Pete perplexe. Margaret vient remettre à Cooper un flacon d’huile. Cette huile noire, son mari lui avait laissé avant de mourir dans l’incendie. Une huile « qui ouvre une porte », lui avait-il dit. Cooper et Truman la sentent : une odeur de brûlé, comme celle dont avait parlé Jacoby. Ronette est convoquée, et sent cette huile : elle est terrifiée. Cette huile, elle en a senti l’odeur lors de la mort de Laura. Tous les éléments du pilote sont convoqués, pour créer une boucle entre le début et la fin de Twin Peaks (retour de Ronette, de Sarah, et même de Laura elle-même…). Truman, lui, finit par reconnaître un élément du pétroglyphe : les 12 sycomores. Un lieu, dans la forêt de Ghostwood, un cercle de sycomores, s’appelle Glastonbury Grove. Hawk confirme, c’est là qu’il a trouvé la serviette ensanglantée et les pages du journal de Laura, après la découverte de son cadavre.

C’est donc à Glastonbury Grove, le cercle des 12 sycomores, que se rend Windom Earle. Annie, courageuse, lui dit qu’il n’a qu’à la tuer maintenant, mais Windom préfère « contempler sa peur ». Il la mène dans la forêt, éclairé d’une lampe torche, tandis qu’elle prie. Ces scènes dans les bois, la nuit, sont absolument angoissantes, grâce à la mise en scène de Lynch, la photographie du grand Frank Byers, et de la musique du génial Angelo Badalamenti (les compositions pour cet épisode sont absolument terrifiantes). Windom Earle, face à la porte, dit « ils ne sont pas morts ! », puis entre avec Annie, totalement hypnotisée, derrière les rideaux rouges qui apparaissent puis disparaissent derrière eux.

Chez Ed, Nadine sort de son délire, probablement à la suite du choc. Mike lui dit qu’il l’aime, mais elle lui demande qui il est. Elle se met à pleurer, à demander à Ed de l’aide, et ce que fait Norma ici. « Où sont mes rails à rideaux ?! ». Ed lui demande quel âge elle pense avoir, et elle répond trente-cinq. Il semble que Norma et Ed ne soient pas prêts de pouvoir se marier… La scène se conclue par une réplique de Mike « désolé, Ed, j’ai laissé les choses aller un peu loin ».

Chez les Hayward, Donna prend ses affaires pour partir. Ben et Eileen tentent de la retenir. Ben dit que tout est de sa faute. Will Hayward surgit, et Donna, redevenue une petite fille, se blottit contre son père en criant « tu es mon père, tu es mon père ». Même Sylvia, la femme de Ben, apparaît – elle que l’on n’a jamais revue depuis le pilote. Va-t-elle faire la lumière sur tout ce mystère ? Elle a le temps de dire à son mari « qu’es-tu en train de faire à cette famille ? », avant que Will, furieux, ne pousse violemment Ben Horne, dont le front tape la cheminée. La dernière image que nous aurons de Ben est celle d’un homme au crâne fracassé.

Dans la forêt, Cooper et Truman arrivent vers la camionnette de Earle. Cooper demande à Truman de le laisser : « je dois y aller seul ». Il s’avance jusqu’aux sycomores. Un hibou hulule. Le suivant à distance, Truman voit Cooper disparaître derrière les rideaux, pétrifié.

Nous entrons alors, avec Dale Cooper, dans cet autre monde. La salle aux rideaux rouges est bien « réelle ». Ce n’est plus un rêve. La mise en scène de David Lynch nous donne un sentiment d’immersion, avec des effets de premier plan et d’arrière-plan qui créent une illusion de trois dimensions dans ce décor surréaliste. Un chanteur à la voix étrange apparaît, interprétant une chanson « Under the sycomore trees », bouleversante. Il disparaît dans un fondu.

Un fondu au noir nous mène au lendemain matin. Truman et Andy attendent dans la forêt. Andy se lance dans une longue série de questions à son chef : « vous voulez un café ? avec un dessert ? avec une tarte ?... ». Un effet comique qui ne fait même pas rire, tant nous sommes tendus, et eux aussi. Nous sommes tristes de ne plus pouvoir rire.

En parallèle de ces scènes hallucinantes, nous suivons encore le sort de quelques personnages, à savoir Audrey, qui se rend à la banque de Twin Peaks. Elle a décidé de s’enchaîner à la porte de la salle des coffres, pour revendiquer la sauvegarde de la forêt de Ghostwood. Lynch créé alors une scène dont il a le secret : les employés de la banque sont des vieillards, la secrétaire est amorphe et le patron marche au ralenti. Audrey lui demande de prévenir la Gazette de Twin Peaks de son action. Mais la scène est interminable. Arrivent Andrew et Pete, qui veulent ouvrir un coffre à l’aide de la clé laissée par Thomas Eckhardt. Audrey, toujours enchaînée, les laisse entrer. Le vieux banquier observe la clé à la loupe, lentement, très lentement. Il trouve enfin le coffre. Andrew et Pete l’ouvrent. A l’intérieur, une bombe, avec un mot : « je t’ai bien eu. Thomas ». L’explosion retentit. Un gros plan montre les lunettes d’Andrew voler avec des billets de banque. Lynch laisse ainsi en l’air ses personnages : qu’est-il advenu de Pete, et d’Audrey, deux des personnages les plus attachants de Twin Peaks ?

Au Double R, le Major Briggs et son épouse s’embrassent, sous les yeux de Bobby et Shelly qui font de même. Bobby lui propose de se marier. Mais Shelly lui rappelle qu’elle est toujours mariée à Leo officiellement. « A cette heure-là, il doit s’éclater dans les bois », lui dit Bobby. Une image flash montre Leo, toujours retenu au fil des mygales par les dents… Entre alors dans le Double R le Dr Jacoby et Sarah Palmer – encore une fois, Lynch souhaite faire ses adieux à tous les personnages du pilote. Sarah se met face au Major Briggs. Elle s’exprime alors d’une voix transformée, grave, inhumaine : « Je suis dans la Black Lodge avec Dale Cooper ». S’agit-il de Leland Palmer s’exprimant à travers le corps de sa femme ? Garland semble comprendre… Nous quittons ainsi ces personnages, avant de revenir à la Lodge.

La deuxième grande séquence dans la Lodge est presque intenable, tant nos émotions sont mises à rude épreuve. Cooper revoit le nain, qui lui dit « quand vous me reverrez, ce ne sera pas moi ». Laura apparaît, et lui dit « je vous reverrai dans 25 ans ». Des phrases qui, rétrospectivement, laissent rêveurs quant au retour de la série prévu le 21 mai 2017. Laura dit « en attendant… », fait un geste des mains, et disparaît. Puis, le vieux serveur apparaît. Il répète, « café ! », et se transforme en Géant. Il dit « un seul et même », et disparaît à son tour. Cooper veut goûter le café, mais il s’avère rigide. Il renverse la tasse, mais le café est redevenu liquide. Enfin, dernier état, le café est gluant, pâteux. Un cri féminin retentit. Cooper s’enfuit, traverse le couloir, et retombe sur une pièce identique (dénommée par le nain « la salle d’attente »). Il revient en arrière, tombe à nouveau sur la même pièce. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que Maddy apparaisse. « Surveillez ma cousine », dit-elle à Cooper. Réapparaît alors le nain, avec des yeux vitreux. Laura réapparaît, avec des yeux vitreux à son tour. Ils réapparaissent, mais ce ne sont plus les mêmes. Que signifient ces yeux vitreux ? Sont-ce leurs doubles maléfiques ? Leurs « doppelganger » ? Laura hurle, un cri strident, insupportable, et sur son visage apparaît celui de Windom en flash pendant une seconde. Cooper s’enfuit, et se rend compte alors qu’il a le ventre en sang. Il marche difficilement, blessé. Il se voit mort, parterre, aux côtés de Caroline. Caroline se transforme en Annie, vêtue de la robe de Caroline. Elle disparaît à son tour. Des flashs lumineux. Cooper s’enfuit en appelant « Annie », désespéré. Un fondu enchaîné, et, comme d’un autre point de vue, Dale Cooper à nouveau : mais, est-ce un autre Dale ? Annie réapparaît, mais, dans la robe qu’elle portait au concours de Miss Twin Peaks. Cooper répète « Annie », mais son ton est plus froid. Annie lui dit « j’ai vu le visage de l’homme qui m’a tué. C’était mon mari ». « Qui est Annie ? » demande Cooper. « C’est moi », et là, Annie s’est transformée en Caroline (la maîtresse de Cooper, effectivement tuée par son mari, Windom, il y a des années). Caroline se transforme en Annie et lui dit : « Tu te trompes, je suis vivante ». Annie se transforme alors en Laura, comme si toutes ces femmes n’étaient qu’une. Elle hurle à nouveau, et Windom réapparaît. « Si tu me donnes ton âme, je laisse Annie vivante ». Cooper accepte. Windom lui plante un couteau dans le ventre. Mais soudain, un immense feu remplit l’image, qui se rembobine : le couteau est retiré. BOB apparaît enfin. BOB dit à Cooper « il a tort, il ne peut pas prendre ton âme. Je vais lui prendre la sienne. Va-t-en. » BOB rit. Il saisit l’âme de Windom, dont la tête prend feu. Cooper s’enfuit. Un autre Cooper, aux yeux vitreux, apparaît, et rit aux côtés de Windom. L’autre Cooper croise Leland, qui dit qu’il n’a « tué personne ». Apparaît le second Cooper, au sourire sadique (qui regarde les spectateurs). Les deux Cooper se poursuivent, et le méchant Cooper finit par rattraper le bon Cooper… BOB réapparaît une dernière fois et regarde les spectateurs.

Dans la nuit, Cooper réapparaît dans la forêt, aux côtés d’Annie ensanglantée. Truman vient à leurs secours.

Le lendemain matin, au Great Northern, le Dr Hayward et Truman sont autour de Cooper. « Il revient à lui », dit Hayward. « Je ne dormais pas », dit Cooper. Il s’exprime avec froideur, comme son double maléfique dans la Black Lodge. Cooper demande des nouvelles d’Annie. Truman le rassure : elle va s’en sortir, à l’hopital. Cooper répète alors, deux fois de suite, qu’il doit se brosser les dents. Il s’enferme dans la salle de bain, et Hayward et Truman se regardent avec un mauvais pressentiment. Dans la salle de bain, Cooper vide le tube de dentifrice comme un dément. Il se regarde dans le miroir, puis se propulse contre lui (comme Leland s’était jeté contre la porte du commissariat, tête la première, possédé par BOB). BOB apparaît dans le miroir, face au visage de Dale… Le front ensanglanté, celui-ci répète « How’s Annie ? How’s Annie ? » (comment va Annie ?) avec un rire maléfique. Fin. David Lynch nous laisse sur cette image, qui viendra enter les fans pendant… vingt-cinq ans, et même un peu plus. Cooper, possédé par BOB, sera de retour un quart de siècle plus tard, en 2017, comme prédit par Laura Palmer dans la salle aux rideaux rouges.

Nicolas Lincy, 2017

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26 juin 2017

Twin Peaks - Saison 1 - Série créée par David Lynch et Mark Frost

1. Pilote "Northwest Passage"

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Dans la petite ville de Twin Peaks, dans l’état de Washington, le cadavre d’une lycéenne est découvert. Il s’agit de Laura Palmer, jeune fille aimée de tous, enveloppée dans du plastique, son cadavre flottant au bord d’un lac. Toute la ville est sous le choc, à commencer par ses parents, Sarah et Leland Palmer, et ses meilleurs amis, Donna Hayward et James Hurley. Le sheriff Harry S. Truman mène l’enquête, bientôt épaulé par un excentrique agent du FBI, Dale Cooper. Cooper va vite tomber sous le charme des forêts et des tartes aux cerises de Twin Peaks, mais il va aussi découvrir ses multiples habitants, plus étranges les uns que les autres.

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Twin Peaks, c’est le brillant mélange du talent de scénariste de Mark Frost et de l’univers visuel et sonore de David Lynch. Il est impressionnant de voir comment, dès le pilote de la série, l’univers de Lynch tient comme un ciment et sert de base à des éléments qui nous mèneront jusqu’à l’épisode final et même au film Fire walk with me. Les personnages sont déjà incroyablement bien campés par les comédiens, à commencer par Kyle MacLachlan en agent du FBI Dale Cooper. Il est l’incarnation physique du personnage. Certes, Cooper est peut-être plus sévère, pince-sans-rire, dans cet épisode, mais cela ne fait qu’accentuer son amour grandissant pour la ville de Twin Peaks dans les épisodes suivants. Le reste du casting est de haute volée, que ce soit une actrice « guest-star » comme Piper Laurie en Catherine Martell, ou une habituée de Lynch, Grace Zabriskie, absolument bouleversante en Sarah Palmer dans ce pilote.

Visuellement, le pilote se démarque tout de même un peu du reste de la série. Il est d’ailleurs noté comme épisode « zéro », le véritable épisode « un » étant le suivant. En effet, le pilote de Twin Peaks est plus froid que le reste de la série. Lynch y adopte souvent des focales très ouvertes, mettant à distance les personnages qui deviennent miniatures comme chez Jacques Tati, à moult reprises. Cet effet sera plus souvent et plus nettement contrebalancé par des gros plans sur les visages, et sur les larmes ou les sourires qui en jaillissent, à partir de l’épisode 1.

L’introduction de cet épisode présente déjà un savant mélange d’angoisse, de drame et de comédie, les trois traits majeurs de Twin Peaks. Côté angoisse et drame, on a tout de suite la découverte du cadavre de Laura Palmer, véritable situation initiale de la série – elle est celle qui relie tous les personnages, au centre de tout. Cette découverte donne lieu à des premières scènes de pleurs marquantes, comme celle des parents de Laura, chacun à l’autre bout du téléphone : Leland se veut rassurant auprès de son épouse, quand le shérif vient vers lui et lui annonce la nouvelle. Sarah Palmer comprend tout, et hurle dans le combiné.

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Côté comédie, la découverte du cadavre de Laura Palmer mène à un coup de téléphone au commissariat, où les appels sont gérés par la secrétaires, Lucy Moran. Ses explications au Sherif Truman pour décrocher le téléphone donnent le ton de l’humour piétinant, absurde, de la série. Son collègue préféré, Brennan, est quant à lui un grand dadais un peu ridicule, dégingandé, ne sachant retenir ses larmes mais souhaitant faire ses preuves auprès du Shérif qu’il admire comme un enfant.

Les personnages nous sont présentés comme à travers une toile d’araignée géante. Chaque point est relié par un fil à un autre point. Sarah Palmer téléphone aux parents de Bobby, puis au prof de sport de Bobby, avant que la caméra nous montre où est réellement Bobby. Du cadavre de Laura, nous passons à ses camarades du lycée, qui se demandent où est passée leur amie ce matin… De la photo de Laura dans les galeries du lycée, on passe à la même photo chez les parents de Laura qui pleurent la mort de leur enfant. Dans une revue pornographique, une photo de petite annonce de vente de camion nous mène au camion en question, celui de Leo Johnson. Enfin, d’un coup de téléphone provenant de la scierie, on passe à l’intérieur de la scierie, puis du père de Ronette éplorée par la disparition de sa fille, la caméra nous embarque sur un pont où Ronette réapparaît, le corps ensanglanté... Ces transitions magnifiquement travaillées donnent l’impression, malgré l’atmosphère surréaliste de la série, qu’elle est tout de même régie par une logique implacable. Une logique d’associations d’idées et de mots, comme dans les rêves. La deuxième partie du pilote laisse place à des apparitions de plus en plus saugrenues et surprenantes de personnages, que ce soit celles du Docteur Jacoby, d’un mystérieux manchot, de l’étonnante « Dame à la bûche », ou bien sûr de Dale Cooper sur fond de musique jazz, parlant à Diane, la secrétaire qui restera invisible tout au long de la série, à travers son magnétophone.

Le ton de ce pilote est pourtant majoritairement triste, froid. Les scènes montrant le deuil des parents Palmer sont particulièrement marquantes. Celle où les amis de Laura comprennent que leur amie est morte, juste par les messes basses des employés de l’école, et le cri d’une camarade dans la cour, donne froid dans le dos. Ces scènes remarquables montrent l’étendu du talent de Lynch pour nous faire pleurer, et non pas seulement pour créer des scènes surréalistes ou angoissantes.

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Il est également étonnant de voir la grande logique de la série, dès ce pilote, cachée derrière l’apparence d’improvisation un peu folle. Car le pilote est tout à fait cohérent avec le reste de la série, jusqu’au préquel Fire walk with me qui sera réalisé deux ans plus tard (l’expérience de visionner le préquel avant le pilote, chose à ne faire que quand on connaît déjà la série par cœur, prouve bien cette cohérence). La légende veut que les acteurs ne connaissaient pas l’assassin sur le tournage de la série. Mais on sent que Lynch et Frost, eux,  savent où ils vont. Des indices, dans le comportement des personnages, laissent déjà entrevoir la vérité sur la mort de Laura… Pour exemple, l’apparition en apparence gratuite d’un mystérieux manchot, dès ce pilote, s’avèrera être centrale pour la suite de la série jusqu’à sa conclusion.

2. "Traces to Nowhere"

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : Duwayne Dunham

L’agent Dale Cooper poursuit son enquête sur la mort de Laura Palmer. Donna Hayward tente de protéger James Hurley, petit copain secret de Laura, à la fois des menaces de Bobby Briggs, qui aimait lui aussi Laura, et des enquêteurs, par peur de voir James accusé à tort du meurtre. D’autres suspects apparaissent, dont le routier Leo Johnson, et le psychanalyste Dr. Jacoby.

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Pour le premier épisode de la série, où le second en comptant le pilote, est réalisé par Dwayne Dunham, le monteur du film Blue Velvet. Duwayne Dunham reviendra en tant que réalisateur dans la série pour les épisodes 11 et 18 de la saison 2. Dunham sera aussi le monteur de Wild at heart et de la saison 3 de Twin Peaks en 2017.

L’atmosphère, majoritairement plus chaleureuse, plus drôle que le pilote, sera celle du reste de la série. La mise en scène favorise plus les gros plans, sur les visages, leurs larmes, ou leurs sourires, marque de fabrique de la série, par rapport au pilote qui montrait beaucoup de plans larges à grandes focales. Cette identité visuelle restera tout au long de la série, malgré les multiples réalisateurs. A partir de ce premier épisode, Twin Peaks devient une ville plus accueillante pour le spectateur, par cet humour et cette chaleur plus présents. La musique est également plus présente dans ce premier épisode. Elle créé un véritable envoûtement, en fond sonore de quasiment chaque scène. Cet envoûtement de la musique d’Angelo Badalamenti est brillamment mis en abyme, quand Audrey Horne danse dans le bureau de son père : la musique est soudainement coupée par son père, et nous réalisons seulement qu’elle provenait d’une source sonore entendue par les personnages. Ce thème sera alors réécouté par Audrey dans le café du Double R dans l’épisode suivant.

L’introduction de cet épisode enchaîne les éléments comiques et surréalistes. La première scène est culte. Elle montre l’agent Cooper dans sa chambre d’hôtel, suspendu par les pieds, dictant des ordres à son magnétophone. Cooper finit par revenir au sol et se demander ce qui est véritablement arrivé dans l’affaire Monroe/JFK…

La scène suivante est marquée par une réplique tout aussi culte, le « damn good coffee ! » lancé par Cooper à la serveuse de l’hôtel. Plus tard, même une scène dramatique se concluant par la réplique du père de Donna Hayward, « qui a pu faire une chose pareille ? » s’enchaîne avec une réponse visuelle : un « big pussycat », inscrit sur le camion de Leo Johnson. C’est également ce premier épisode qui contient l’une des répliques comiques les plus marquantes de la série : « Ne buvez pas ce café !! Vous ne devinerez jamais… Il y avait un poisson dans le percolateur. »

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Mais tout le génie de la série de Twin Peaks vient de l’alternance des émotions, et l’humour (associé au thème jazz de Badalamenti), laisse place au drame, lors des scènes d’interrogatoires dans lesquels les amis de Laura Palmer sont confrontés à une cassette vidéo montrant la jeune femme encore en vie. Là, le fameux Laura’s theme de Badalamenti ressurgit, tout comme dans la scène avec la mère de Laura Palmer, Sarah, consolée par l’amie de sa fille Donna. Cette scène passe de l’émotion à la terreur : pour la première fois, Sarah Palmer a une vision de Bob, esprit maléfique, à travers les barreaux du lit de Laura… Dans la scène qui suit immédiatement, nous retrouvons à nouveau le mystérieux manchot, repéré par l’agent Hawk. Quelque chose de mystique commence décidemment à se faire sentir, par petites touches. De manière très cohérente, c’est Hawk le premier qui repère l’étrangeté de ce manchot – Hawk étant de descendance Indienne « native », et les étranges créatures de Twin Peaks n’étant pas étrangères aux croyances des Indiens d’Amérique (et Tibétaines).

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A partir de cet épisode, et jusqu’à la fin de la série, le chef opérateur Frank Byers donnera l’identité visuelle de Twin Peaks. De même, Richard Hoover sera le chef décorateur de tous les épisodes à partir de celui-ci. On remarque dès cet épisode leur travail, par la teinte chaude de l’image et des décors, alternant entre les dominantes rouges et noires. Autre poste d’une grande importance, les costumes. Ils seront réalisés par Sara Markowitz, de ce deuxième épisode, jusqu’à la fin de la série. La fidélité de ces trois collaborateurs participera à la grande cohérence visuelle de la série dans son intégralité.

3. "Zen, or the skill to catch a killer"

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Scénario : Mark Frost et David Lynch

Réalisation : David Lynch

Ben Horne, propriétaire de l’Hôtel du Grand Nord, retrouve son frère Jerry avec qui il passe la nuit au One Eyed Jack, bordel à la frontière canadienne, dont ils semblent être gérants… Cooper enseigne à l’équipe de la police de Twin Peaks sa méthode pour éliminer un certain nombre de suspects de la liste, méthode inspirée d’un rêve qu’il a fait plusieurs années auparavant, et de sa découverte de la spiritualité Tibétaine.

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L’introduction de la Dame à la buche pour cet épisode nous prévient : « certaines idées peuvent apparaître sous la forme d’un rêve. Je peux répéter cela. Certaines idées peuvent apparaître sous la forme d’un rêve… ».

Et cet épisode deux comporte un rêve mémorable, essentiel à la série Twin Peaks. L’épisode est à nouveau écrit par Lynch et Frost, et surtout il est réalisé par David Lynch lui-même. Ce sera très souvent le cas des épisodes contenant les scènes de rêves, ou liées au monde de la « Black Lodge » qui fait ici son apparition pour la première fois. Le nom de Lynch a la réalisation d’un épisode de la série est généralement synonyme d’un grand moment de frisson et de malaise…

Lynch, par sa mise en scène, reste dans la continuité du style établi par l’épisode un, qui affinait celle du pilote en allant vers plus de gros plans et une photographie plus chaude. L’épisode s’ouvre là où l’épisode 1 s’était conclu, en pleine nuit. Presque toujours, un épisode de Twin Peaks correspond à 24 heures de la vie de la bourgade. Cette régularité donne la sensation au spectateur de faire partie de la communauté de Twin Peaks, et d’en suivre les événements au quotidien. Cet épisode deux ne déroge pas à la règle : il commence la nuit, et se termine la nuit.

La première scène est dans le comique décalé typique de la série. Jerry, le frère de Ben Horne (Ben & Jerry), revient de France avec de splendides sandwichs français. Le leitmotiv gastronomique de la série est lancée. Combien de scènes dans Twin Peaks nous montrent des personnages dévorés des tartes, des donuts, ou des sandwichs au Brie ? Ces scènes « alimentaires » viennent aussi créer un sentiment rassurant, d’un monde sucré, chaleureux. C’est la surface accueillante et plaisante de Twin Peaks… Ici, elle est succédée par un revers lugubre : les deux frères Horne quittent la table, et se rendent au club libertin le One Eyed Jack où les attendent plusieurs prostituées.

La scène suivante démontre encore le sentiment de continuité que donne la série d’un épisode à un autre, puisque nous retrouvons James chez les Hayward, une fois le dîner terminé. Ces scènes de dîners de famille (chez les Horne et chez les Hayward) contrastent encore plus fortement avec les scènes au One Eyed Jack – il y a clairement quelque chose de pourri au royaume de Twin Peaks… Les parents, comme les enfants, cachent d’abominables secrets. Et c’est au One Eyed Jack que les générations se réunissent dans leurs secrets les plus glauques, les bons pères de famille venant pour une partie de jambe en l’air avec une lycéenne en mal de débauche.

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Les dix-sept premières minutes de l’épisode sont toujours de nuit. Les nuits à Twin Peaks sont longues, et se prêtent à de sombres événements. Cooper reçoit d’ailleurs une mystérieuse carte sous sa porte, avec pour seule inscription One Eyed Jack. Puis, Bobby et Mike se rendent dans la forêt pour y chercher de la cocaïne, avant de tomber sur un Leo Johnson particulièrement menaçant.

Quand le jour se lève, les scènes comiques réapparaissent, et notamment celles incluant Norma et Ed et les fameux « rideaux entièrement silencieux ». Cet épisode montre aussi pour la première fois la série dans la série, « Invitation to love », un soap caricatural que Shelly éteint en soufflant un « c’est ça… ».

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La série devient progressivement de plus en plus mystique, et Cooper fait sa démonstration d’une enquête basée sur des méthodes oniriques et Tibétaines, dans la fameuse scène des cailloux. On sent que c’est Lynch qui s’exprime directement derrière Cooper, en tant qu’adepte de la méditation, mais aussi en tant qu’artiste favorisant l’instinct plutôt que les normes imposées. Et, grâce à Cooper et à ses méthodes Tibétaines, c’est non seulement la vérité sur le meurtre de Laura Palmer qui sera découverte, mais aussi la vérité mystique cachée dans la forêt de Twin Peaks, dans les derniers épisodes de la saison deux…

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Enfin, après d’autres scènes comiques et surréalistes (la danse d’Audrey au Double R, l’arrivée d’Albert Rosenfeld du FBI), la nuit tombe à nouveau. Leland, pris de folie, danse en pleurant avec la photo de sa fille. Son obsession pour la danse et le swing commence à apparaître (élément récurrent et important pour la suite des épisodes). C’est alors que Dale Cooper fait son premier rêve à Twin Peaks. Un rêve devenu iconique. Un rêve terrifiant, qui pose les jâlons de la mythologie de Twin Peaks. Cooper se voit lui-même, plus vieux, dans une salle aux rideaux rouges, en compagnie de Laura Palmer vivante, et d’un nain vêtu de rouge. Le génie créatif et visuel de Lynch font de cette scène un moment de cinéma absolument unique. Les textes sont récités à l’envers par les acteurs, puis repassés à l’endroit au montage, créant un phrasé onirique totalement perturbant. Le décor du rêve rappelle l’univers de René Magritte et Giorgio de Chirico. Une fois réveillé, Dale Cooper téléphone à Truman pour lui dire qu’il « sait qui a tué Laura Palmer… » ; mais, « cela peut attendre demain matin ». Car pour l’heure, nous sommes arrivés au bout de nos 24 heures passées dans Twin Peaks, et la régularité d’horloge de la série nous laisse donc sur un premier cliffhanger énorme dès l’épisode deux !

4. "Rest in pain"

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Scénario : Harley Peyton

Réalisation : Tina Rathborne

Cooper retrouve Truman et Lucy à l’Hôtel du Grand Nord, avec qui il tente de décoder son rêve de la veille. Malheureusement, il a oublié le nom du meurtrier murmuré à son oreille par Laura dans son rêve. Dans la ville, les funérailles de la jeune fille se préparent. Cooper est intronisé dans un groupe secret formé par plusieurs membres de la police, et qui tentent de démanteler un réseau de drogue dans la ville.

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Ce quatrième épisode est réalisé par Tina Rathborne, et écrit par Harley Peyton après trois épisodes uniquement écrits par le duo Frost-Lynch. Le scénariste Harley Peyton reviendra à la plume d’un autre épisode de la saison 1, mais sera surtout l’un des scénaristes très réguliers de la saison 2, jusqu’à l’épisode final qu’il coécrira avec Mark Frost et Robert Engels. Tina Rathborne réalisera l’épisode 10 de la saison 2.

Il est étonnant de voir comment le duo Rahtborne-Peyton parvient à imiter le style Frost-Lynch des épisodes précédents. La série se regarde réellement comme un long film, sans à-coups scénaristique ni stylistique d’un épisode à l’autre. Seul minime faiblesse, Rest in pain n’atteint peut-être pas avec autant de finesse l’atmosphère sombre et surréaliste des trois premiers épisodes. D’autant qu’il succède à l’épisode Zen, or the skill to catch a killer, réalisé par Lynch et qui se concluait par la scène culte du rêve de Cooper… Difficile de faire mieux !

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L’épisode comporte cependant de grands moments, et le plus mémorables d’entre eux est évidemment celui des funérailles de Laura Palmer. Comme le dit la Dame à la bûche dans l’une de ses introductions, Laura est « au centre de tout ». Chose magnifique, après trois épisodes où une multitude de personnages nous est présentée, c’est Laura qui réunit tout le monde dans un plan large : celui de la bourgade de Twin Peaks réunie pour la première fois, autour de son cercueil. La scène devient ensuite terriblement gênante et bouleversante, Bobby et James se bagarrant en pleine cérémonie, puis le père de Laura, Leland, se jetant sur le cercueil de sa fille en pleurant. L’oscillation entre ridicule, grotesque, et gravité de la situation, provoque un profond malaise.

Comme tous les épisodes jusqu’à présent, Rest in pain se déroule sur une journée à Twin Peaks. L’épisode commence par un plan de la chute qui jouxte l’Hôtel du Grand Nord. Cette chute fait partie des éléments visuels de la série qui donnent un sentiment d’inanité, d’éternité, à la ville de Twin Peaks. Comme un ailleurs où le temps s’est arrêté. Le look des personnages, des voitures, très années 50, participe aussi de cette étrangeté et de ce charme nostalgique. Au matin de cette journée, Cooper retrouve donc Lucy et Truman pour leur raconter son rêve. Comme les spectateurs, Lucy et Truman trépignent d’impatience. Mais Cooper, sadique comme un cinéaste qui tient son public en haleine, a oublié le nom de l’assassin révélé dans son rêve ! La mise en abyme du dialogue continue, puisque Cooper déclare « Mon rêve est un code. Déchiffrer le code, c’est résoudre le crime ». Cette invitation à chercher les indices et les symboles, David Lynch la réitèrera au début du film Twin Peaks : Fire walk with me, avec la fameuse scène de la « rose bleue », mystère à déchiffrer pour les enquêteurs du FBI. Notons que dans cette première scène de l’épisode, Cooper raconte son rêve comme suit « … soudain, j’étais 25 ans plus tard ». Dès l’épisode 4, tout est là pour justifier la folle idée d’une saison 3 en 2016 !

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Une autre grande idée de la série qui naît dans l’épisode Rest in pain, c’est le personnage de Madeleine Ferguson, où Maddy, la cousine de Laura Palmer. Leland dévasté regarde le soap Invitation à l’amour (soap fictif apparaissant de temps à autres dans la série), quand surgit soudain le spectre de Laura. Il s’agit en fait de sa cousine Maddy, très proche d’elle physiquement, mais brune, et portant des lunettes. Maddy est joué par Sheryl Lee, interprétant également Laura. Alors que cette image semble un instant issue de l’esprit du père endeuillé, qui deviendrait fou, elle devient réelle, concrète. Souvent à Twin Peaks, les personnages sont d’abord des apparitions surréalistes avant de devenir réelles. Le choix du nom du personnage, Madeleine Ferguson, évoque évidemment Vertigo d’Alfred Hitchcock, où John Ferguson enquêtait sur l’étrange Madeleine Elsteir, avant de rencontrer son double par delà la mort… Le prénom Laura évoque un autre classique du même genre, Laura d’Otto Preminger, mettant en scène une autre revenante. Deux films à mi-chemin entre genres fantastique et policier, tout comme Twin Peaks.

A partir de cet épisode, la série est entrée dans une phase où les personnages reviendront régulièrement au rêve initial de Dale Cooper pour saisir l’importance de certains indices. Dans cet épisode, Cooper écoute les résultats de l’autopsie effectuée par l’agent Rosenfeld, et notamment des traces de cordelettes prouvant que les bras de Laura étaient attachées dans son dos, quand il se rappelle d’une phrase de son rêve « parfois, mes bras retournent en arrière ». On constate également que Cooper commence à devenir attaché à la communauté de Twin Peaks, puisqu’il refuse de signer le rapport de son collègue Rosenfeld accusant le Sherif Truman d’un assaut physique. Puis, il demande à Diane, par l’intermédiaire de son magnétophone, de consulter ses comptes pour un futur achat immobilier dans les parages. C’est d’ailleurs dans ce même épisode que Cooper est intronisé dans le groupe secret des Bookhouse Boys, ayant fait ses preuves aux yeux du Shérif. Une société secrète qui lutte contre un esprit maléfique dont ils sont certain qu’il existe, quelque part, dans les bois de Twin Peaks… Les mystères s’épaississent d’épisode en épisode, et prennent des formes diverses. L’aspect mystique continue de progresser. L’enquête part dans de nombreuses directions, et semble s’éloigner de Laura Palmer : le démantèlement d’un réseau de la drogue, une arnaque à base de comptes truqués à la scierie… Le spectateur est de plus en plus perdu, et voit s’éloigner la résolution de l’affaire. En effet, l’idée de base de Lynch et Frost était de faire durer la série un maximum, sans jamais révéler l’identité de l’assassin, de nouveaux mystères prenant toujours le relais.

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Enfin, on retient surtout de cet épisode la versatilité des sentiments typique de la série. Il y a, bien sûr, l’enterrement qui oscille entre tragédie et grotesque. De même, un personnage comique jusqu’à présent peut devenir tragique. C’est le cas de Nadine, l’épouse de Ed Hurley. Dans cet épisode, elle raconte de manière bouleversante la manière dont Ed l’a regardée la toute première fois, au lycée. On saisit l’amour fou de cette femme, un peu folle, pour son mari. On saisit également qu’elle perd la raison, ne reconnaissant plus la moto de son neveu James. Enfin, l’épisode se conclut sur une scène à l’Hôtel du Grand Nord dans laquel Leland Palmer se met à danser le swing, en même temps qu’il fond en larmes. A Twin Peaks, on passe toujours du rire aux larmes, du Bien au Mal, et du monde des vivants à celui des morts.

5. " The One-Armed Man"

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Scénario : Robert Engels

Réalisation : Tim Hunter

Truman, Hawk et Cooper partent à la recherche du mystérieux manchot, aperçu par Hawk dans l’hôpital, et par Cooper dans ses rêves… Josie espionne Catherine Martell et Ben Horne qui ont une liaison secrète, puis reçoit dans la nuit un mystérieux appel de Hank Jennings, bientôt sorti de prison.

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A nouveau, un épisode présentant un nouveau duo aux commandes, Robert Engels au scénario, et Tim Hunter à la réalisation. Robert Engels sera l'un des scénaristes majeurs de la saison 2, en collaboration avec Harley Peyton. Il a également été scénariste de la sitcom écourtée On the air, créée par Lynch et Frost après Twin Peaks. Surtout, c'est avec Robert Engels que Lynch écrira le film Twin Peaks Fire Walk With Me, et non avec Mark Frost. Tim Hunter, lui, a réalisé trois épisodes de Twin Peaks, dont l’avant-dernier de la série, le terrifiant « Miss Twin Peaks »… Tim Hunter a travaillé depuis comme réalisateur d’épisodes sur de grandes séries comme Carnivale Law & Order, Deadwood, Mad Men, Breaking Bad et American horror story.

La cohérence visuelle et scénaristique est toujours au rendez-vous dans cet épisode, avec de nouveaux petits détails qui auront leur importance pour le futur de la série. L’épisode commence d’ailleurs par la description de Sarah Palmer de l’homme mystérieux apparu dans l’une de ses visions. Andy dessine le portrait robot de « Bob »… Quand l’équipe sera revenue au commissariat, l’agent Cooper confirmera avoir vu cet homme imaginaire dans son rêve. A Twin Peaks, les créatures sont d’abord rêvées, puis elles deviennent réelles pour nous emporter avec elles dans leur monde… De même, Sarah Palmer, moquée par son mari Leland, se voit contrainte de raconter une seconde vision qu’elle a eue : celle d’une main gantée retirant un collier d’or, sous une pierre, dans la forêt. Simple hallucination ? Donna Hayward, qui est présente lors de ce témoignage, sait qu’il n’en est rien. Et quand elle se rend dans la forêt avec James pour vérifier si le collier est toujours là où ils l’ont laissé, il s’avère qu’il a disparu, attestant la véracité des visions de Mme Palmer… C’est d’ailleurs à cet instant qu’un hibou hulule – et les hiboux, nous le découvrirons bientôt, « ne sont pas ce qu’ils semblent être »…

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Ce cinquième épisode donne la part belle aux histoires d’amour, propices à de nombreux nouveaux mystères. Cet aspect est d’ailleurs parodié par le faux soap télévisé « Invitation à l’amour » en début de cet épisode : quand Cooper demande à Lucy « Quoi de neuf aujourd’hui ? », Lucy commence à raconter en détail les événements du soap, façon Feux de l’amour, avant de comprendre que Cooper ne lui demandait pas des nouvelles du show. Par la suite, Cooper demande des nouvelles du couple Lucy-Brennan. La question se retourne envers Cooper, qui répond mystérieusement n’avoir jamais été marié, mais avoir connu « quelqu’un qui lui a fait comprendre le sens du mot engagement »… avant de décharger son revolver pour s’entraîner. Le mystérieux Cooper est aussi au centre des sentiments de la jeune Audrey Horne, qui rêve de devenir sa muse enquêtrice. Mais Cooper est inaccessible aux yeux de Donna, qui lui rétorque qu’elle rêve. Ce sont là les premiers éléments autour de la vie de Cooper, personnage jusqu’alors sans vie, presque héros de bande-dessinée. Progressivement dans la série, et surtout vers la fin de la saison 2, Cooper va passer du rôle d’observateur, à celui de protagoniste parmi les autres habitants de Twin Peaks.

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The One-Armed Man poursuit l’enquête générale de manière de plus en plus surréaliste, et met en avant des coïncidences absurdes qui deviennent des preuves. En rendant visite au Manchot, qui s’appelle finalement Philip Michael Gerard, Cooper et Truman partent sur la piste d’un Robert (Bob ?) vétérinaire. Une fois dans le cabinet du vétérinaire, ils repartent avec la liste de tous les animaux soignés, et y découvrent un Mainate, race d’oiseau ayant causé certaines blessures sur le corps de Laura Palmer, ayant appartenu au barman du relais routier, Jacques Renaud ! Ils décident alors de suivre cette piste, et découvrent ainsi la chemise ensanglantée de Leo Johnson chez Jacques Renaud… Une suite d’événements logiques et pourtant totalement surréaliste. Pas étonnant que ce soit dans cet épisode qu’apparaisse pour la première fois Gordon Cole, le supérieur de Dale Cooper, incarné par David Lynch lui-même, mais pour le moment uniquement en voix-off au téléphone. En somme, dans cet épisodes, les affaires criminelles et amoureuses ne cessent de s’amplifier et de s’emmêler. Pour les affaires amoureuses, ce sont celles de Lucy et Brennan, d’Audrey et Cooper (qui commence à peine), du triangle amoureux Leo-Shelly-Bobby, mais aussi d’un nouveau triangle qui se profile à l’horizon, entre Maddy, James et Donna… Quant aux affaires criminelles, des personnages semblaient totalement déconnectées jusqu’alors se voient réunis par le crime, comme Hank Jennings, le mari de Norma, et Josie Packard. Une longue chaîne de trafics louches relie Bobby Briggs, Jacques Renaud et Leo Johnson, jusqu’à Ben Horne, le gérant de l’Hôtel du Grand Nord qui tente de présenter un visage respectable malgré ses multiples manigances. Ben Horne semble employer comme homme de main Leo Johnson pour brûler la scierie de Josie Packard, et cela doit avoir lieux « dans trois jours ». Donc, dans trois épisodes si l’on suit la logique de la série – donc, pour le dernier épisode de la saison un…

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6. " Cooper’s dream"

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Scénario : Mark Frost

Réalisation : Lesli Linka Glatter

Audrey cherche à en savoir plus sur la mort de Laura. Pour cela, elle parvient à se faire engager au rayon parfumerie du commerce de son père, où travaillait Laura. James, Donna et Maddy poursuivent eux aussi leur enquête. Cooper, Truman et Hawk, partent à la recherche de la cabane aux rideaux rouges, dont une photo a été trouvée chez Jacques Renaud. Des rideaux rouges qui rappellent à Cooper son rêve avec Laura…

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Cooper’s dream marque le retour de Mark Frost au scénario, après deux épisodes sans lui ni Lynch aux commandes. A la réalisation, Lesli Linka Glatter, qui réalisera trois autres épisodes de la série, dans la saison 2. L’épisode commence cette fois de nuit (tout comme l’épisode réalisé par Lynch Zen or the skill to catch a killer). Nous retrouvons donc la ville de Twin Peaks là où nous l’avions laissée précédemment. Mais là où la nuit est souvent synonyme de cauchemars, elle donne lieue à une scène comique, montrant Dale Cooper en pleine insomnie dûe aux chants alcoolisés des clients Norvégiens de l’hôtel.

Comme toujours, une grande attention est donnée au sentiment d’un fil narratif parfaitement tissé, et d’une chronologie qui implique le spectateur dans la vie de tous les personnages. Au matin, on reprend la fouille de l’appartement de Jacques Renaud là où on l’avait laissée. De même, au Double RR, nous retrouvons Shelly et Donna avec un nouveau look, concrétisation de leur promesse lancée dans l’épisode précédant de « se faire une beauté un de ces jours ! ». Elles tombent alors sur Hank, sorti de prison, comme annoncé dans l’épisode précédent. Ce genre de petits détails fondent le sentiment de réalité de Twin Peaks, réalité d’un petit village dont on suit le rythme quotidien, mêlée à l’irréalité des événements cauchemardesques qui s’y produisent. 

Autre souci du détail cher à Mark Frost, son sens des enchaînements. On retrouve la même chaîne logique qui relie les scènes entre elles, comme dans l’épisode pilote si exemplaire à ce niveau-là. De chez Jacques Renaud où l’on a trouvé la chemise de Leo, la caméra nous embarque chez Leo. Puis, de chez Leo (un camionneur), nous passons à un plan de camions. Un camion de bûches, qui préfigurent la Dame à la Bûche qui jouera pour la première fois un rôle très important dans cet épisode. Un autre exemple d’une mise en scène de toute beauté, la scène déchirante entre Ed et Norma, dont la séparation est accentuée par les tiges métalliques des camions au premier-plan, puis par un crochet venant accentuer la déchirure d’Ed.

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Un thème majeur de Twin Peaks prend forme dans ce sixième épisode : celui de l’innocence bafouée. Ce thème se voit incarner à travers tous les personnages jeunes de la série dans cet épisode. Audrey, en voulant espionner les adultes pour découvrir elle-même l’assassin de Laura, commence à se brûler les ailes. Elle espionne son père, le voit à travers un petit trou se faire gifler par Catherine Martell, avant de se faire embrasser par la même femme… Une scène qui rappelle Blue Velvet, où le jeune Jeffries incarné à l’époque par Kyle MacLachlan espionnait avec incompréhension une scène de sexe passant de l’amour à la haine, des baisers à la violence. Audrey finira par pleurer, face à la tragique danse de Leland Palmer, qui swing et pleure en même temps, au milieu de la réception mondaine organisée en l’honneur des Norvégiens.

James et Donna ont, quant à eux, une scène de confession, où James raconte la véritable histoire de ses parents, et notamment de sa mère sombrée dans l’alcool, prostituée. La candeur des deux personnages peut presque paraître ridicule, mais elle témoigne de leur innocence d’enfants, souillée par le monde des adultes. Une innocence qui resplendit encore sur le visage de Maddy, la cousine de Laura, extérieure au monde de Twin Peaks et donc sans doute la plus innocente de tous. Enfin, l’innocence rejaillie aussi chez Bobby, qui va à l’encontre de son caractère de « bad boy » et laisse aller ses sentiments face au Dr Jacoby. Le psychanalyste le questionne crument sur les relations sexuelles qu’il entretenait avec Laura, jusqu’à le faire pleurer, et lui faire répéter des phrases que disait Laura, comme le fait que « tout le monde cherche à bien faire, mais tout le monde est pourri à l’intérieur ». Le Dr Jacoby saisit alors que c’est Laura qui a poussée Bobby à dealer de la drogue, juste par plaisir de corrompre. « Laura aimait corrompre les autres, parce qu’elle se sentait elle même corrompue, n’est-ce pas ? » En larmes, Bobby acquiesce. La scène se conclue sur un fondu enchaîné, menant vers un plan d’oiseau noir, en vol plané, survolant la forêt… Du grand art.

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Enfin, cet épisode six donne surtout une première vraie scène à la Dame à la bûche. Elle avait annoncée à Cooper qu’un jour, elle aurait quelque chose à lui dire… Ce jour est venu. En cherchant la cabane aux rideaux rouges où Jacques Renaud emmenait les jeunes prostituées, l’équipe de Cooper et Truman tombent sur la maisonnette de Margaret, autrement appelée la Dame à la bûche. Dans cette fabuleuse scène, Margaret balance une suite de phrases en apparence incohérentes, et pourtant très importantes et annonciatrices de la suite des événements. Elle évoque les « hiboux », qui décidemment deviennent envahissants au fil des épisodes… Elle décrit, de manière codée, le meurtre de Laura Palmer tel qu’il a eut lieu, et tel que nous le verrons enfin dans Fire walk with me. Il faut ici saluer la merveilleuse interprétation de Catherine E. Coulson, qui nous a quitté cette année 2016. Elle est la Log Lady de Twin Peaks, pour toujours.

7. "Realization Time"

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Scénario : Harley Peyton

Réalisation : Caleb Deschanel

Audrey continue son enquête au rayon parfumerie de la boutique de son père. Elle découvre un réseau de prostitution remontant jusqu’au One Eyed Jack… De son côté, Cooper et son équipe sont sur la même piste, et prévoient une nuit d’infiltration au club. De leur côté, James, Donna et Maddy découvrent les cassettes de Laura et prévoient de piéger le Docteur Jacoby grâce à la ressemblance de Maddy avec sa cousine décédée…

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Episode réalisé par Celeb Deschanel, qui reviendra au mannettes pour deux épisodes de la saison 2, et écrit par Harley Peyton dont c’est le deuxième scénario pour la série, Realization Time s’ouvre sur deux plans nocturnes, de pleine lune, et de la chute d’eau du Great Northern Hotel. On retrouve donc les personnages là où on les a quittés, en pleine nuit : Audrey est dans le lit de Dale Cooper. Cet effet de dialogue coupé d’un épisode à l’autre donne l’impression d’un long film à la continuité parfaite, et démontre à quel point la série était très en avance sur son temps. Dans cette première scène, Cooper refuse les avances d’Audrey. Ce refus montre l’agent du FBI en contraste avec tous les autres adultes de la série ; lui seul n’est pas entaché par le mal, peut-être parce qu’il a su garder une part d’enfance, et donc d’innocence, en lui.

Le thème amoureux relie les premières scènes de l’épisode entre elles. Le jour levé, nous retrouvons en effet Andy et Lucy en pleine tempête sentimentale au commissariat. Mais, à la comédie succède le drame, puisque l’histoire d’amour passionnelle entre Shelly et Bobby s’est transformée en affaire criminelle angoissante. Leo a en effet survécu à la balle de revolver, tirée par Shelly dans l’épisode précédent, et espionne les deux amants depuis son van. Sortant son fusil, Leo interrompt finalement son geste : il entend, par la C-B des policiers, que le mainate Waldo va potentiellement délivrer des informations sur le meurtre de Laura. Ce jeu avec la radio des policiers permet encore de créer l’impression de continuité, à travers les différents espaces de Twin Peaks – les personnages que nous avons quittés dans la scène précédente continuant leur enquête, entendus par le talkie-walkie.

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L’épisode possède une mise en scène de grande qualité, grâce au travail de Caleb Deschanel, avec notamment de beaux travellings très maîtrisés, comme celui qui parcourt le mobilier des Hayward avant d’aboutir au trio Donna-Maddy-James écoutant les cassettes de Laura. Ce genre de plans participe à l’atmosphère lente, prenante, et d’une grande qualité cinématographique, de la série. Dans cette scène, le trio d’amis prend la décision de jouer un tour au Dr Jacoby, pour retrouver la cassette manquante dans son bureau, en utilisant la ressemblance de Maddy pour sa cousine Laura. Comme pour l’intrigue de la série, le tempo de la série est utilisé pour créer le suspense : James annonce « nous allons retrouver cette cassette… ce soir ! ». Dès lors, le spectateur attend avec impatiente la tombée de la nuit, qui arrive à la fin de l’épisode pour savoir comment les choses vont tourner.

On note aussi la qualité des dialogues dans la série. C’est par exemple dans cet épisode que la réplique culte de Dale Cooper sur « les petits plaisirs de la vie, accordés chaque jour », est prononcée. Des répliques toujours surprenantes, surréalistes, qui marquent l’esprit du spectateur. D’autres très beaux dialogues sont prononcés dans cet épisode, comme celui entre Audrey et Dale Cooper (« les secrets sont une chose dangereuse, Audrey » « en avez-vous ? » « Non… » « Laura en était remplie »). L’émotion de la série tient aussi à sa musique, composée par le génial Badalamenti. Dans cet épisode, on remarque de plus en plus de très légères « nappes » sonores, très courtes, presque imperceptibles, qui créent une angoisse permanente (notamment associées à l’ex-taulard Hank). La musique est brillamment utilisée avec la fausse série TV « Invitation à l’amour » : Nadine est en train de la regarder, quand elle commence à pleurer dans les bras de Ed. Le thème du générique de Invitation à l’amour en fond sonore ajoute à l’émotion des paroles de Nadine, désespérée de ne pas pouvoir breveter son invention des rideaux silencieux… La scène navigue alors admirablement entre comédie au second degré et véritable tristesse.

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C’est alors que la nuit tombe. Le suspense enfle… L’intrigue de la scierie devient de plus en plus prenante et complexe : qui manipule qui, entre Catherine, Jose, Ben… et Hank ? L’ambiance se fait orageuse au dehors. La scène du meurtre de Waldo, l’oiseau-témoin du meurtre ( ! ) fait froid dans le dos. La série commence à devenir de plus en plus terrifiante (elle atteindra des sommets dans ce domaine dans la saison 2…). L’équipe de Cooper et Truman se rend en infiltration au One Eyed Jack, tandis qu’Audrey s’y rend également pour sa propre enquête. Ce montage alterné, entre Cooper et Audrey qui n’arrivent pas à se croiser, et vont pourtant se rendre au même club libertin, fait également monter la pression en vue de l’épisode final de la saison… Enfin, troisième élément dans cette nuit plus qu’angoissante, James Donna et Maddy commencent leur mise en scène destinée à Jacoby. Maddy apparaît déguisée en Laura, telle Madeleine/Judy dans Vertigo d’Hitchcock. Ce tour malsain se retourne contre les jeunes amis : en voyant ainsi Maddy transformée, James semble tomber amoureux d’elle. Un amour malsain qui inquiète Donna… En voulant jouer aux mêmes manipulations que les adultes, les trois personnages les plus innocents de la série se brûlent les ailes. La scène devient géniale, quand James et Donna laissent seule Maddy, et que celle-ci s’avère épiée. Tout d’abord, épiée par Bobby. Mais une tierce personne espionne elle-même Bobby ! La musique passe intelligemment du thème associé à Bobby (jazzy) à un thème lugubre, en même temps que la caméra passe au point de vue du mystérieux espion caché dans les bois… Cette scène laisse imaginer une présence terrifiante, peut-être surnaturelle, qui apparaît aussitôt que Laura réapparaît. Laura (Maddy déguisée) va-t-elle être tuée une seconde fois ? L’épisode s’arrête sur cette note inquiétante, en pleine nuit, ouvrant beaucoup de pistes pour l’épisode final de la saison…

7. "The Last evening"

****

Scénario : Mark Frost

Réalisation : Mark Frost

Leo prépare l’incendie de la scierie, comme prévu par les plans de Ben Horne. Cooper et Truman ferrent leur piège autour de Jacques Renaud. Le Dr Jacoby se rend au rendez-vous donné par ce qu’il croit être Laura revenue d’entre-les-morts…

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Ecrit et réalisé par Mark Frost, le dernier épisode de la saison 1, The last evening, est un morceau de bravoure de la série. Rarement un épisode de série a contenu autant de péripéties et de cliffhangers intenables avant la saison suivante. Le goût de la surprise étant l’une des caractéristiques de Twin Peaks, cet épisode final de la saison s’ouvre sur un plan… de cocotiers ! Le bruit de la mer accompagne même ce plan. Nous sommes en fait chez le Docteur Jacoby, dont la décoration est hawaïenne. L’épisode reprend les événements là où nous les avions laissés, et Donna et James entrent donc chez Jacoby pour fouiller son appartement. Pendant ce temps, Jacoby se rend au rendez-vous donné par le « spectre » de Laura, à savoir Maddy déguisé. Mais tandis qu’il espionne, fasciné, la jeune femme, Jacoby est tabassé par un homme mystérieux. Le plan des trois jeunes innocents les a dépassé, ils se retrouvent donc entachés de ce crime… La première scène se termine donc par un plan marquant, celui de Jacoby agonisant dans l’herbe. S’ensuit un gros plan sur son œil, se transformant dans un fondu en roulette de casino.

Le spectateur retrouve alors la partie de Black Jack entamée par Cooper face à Jacques Renaud. Dans un montage alterné qui fait monter le suspense, nous suivons également Audrey dans son infiltration comme nouvelle hôtesse du One Eyed Jack. On lui annonce qu’elle va rencontrer le propriétaire, qui aime « rencontrer » les petites nouvelles… Parallèlement à cette situation horrible qui se profile, Cooper fait parler Renaud. Un récit lui aussi horrible, celui de la nuit passée avec Laura Palmer et Ronette, sort de la bouche de Jacques, filmée en gros plan et ralentie. Encore un moment marquant de la série entièrement dû à la mise en scène – et témoignant du savoir-faire de Mark Frost dans ce rôle, même s’il ne reviendra jamais derrière la caméra, se contentant de son rôle de créateur et scénariste pour le reste de la série.

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Le thème de l’innocence bafouée est encore présent dans cet épisode pourtant chargé en action. Donna, James et Maddy, sont donc coupables sans le savoir de l’attaque sur le Dr Jacoby. Ils écoutent la fameuse cassette manquante, de Laura. Là encore, ils découvrent la perversité de leur amie, cachée sous son innocence. Laura se confie au magnétophone : « James est gentil, mais il est tellement bête. Et moi je n’en peux plus de la gentillesse ». Puis, Laura parle de sexe, du feu qui monte en elle, et d’un « homme mystérieux ». L’innocence, c’est aussi celle de Nadine, enfant dans un corps d’adulte, folle mais inoffensive, qui décide de mettre fin à ses jours dans cet épisode…

L’épisode fait heureusement diminuer la pression en son centre, après une introduction faite de nombreuses actions très prenantes. Dans les épisodes précédents, ce sont les scènes de jour, souvent centrales, qui permettaient des moments de comédie, de légèreté. Dans cet épisode entièrement de nuit, ce sont trois scènes de dialogues qui permettent de ralentir le rythme. D’abord, Josie et Hank qui pactisent, puis Pete et Catherine qui retrouvent leurs sentiments, et enfin Lucy et Andy qui ont une « explication ». Du plus sombre au plus léger. Les folles péripéties de cet épisode se trouvent incarnés dans un plan-séquence admirable, où la caméra suit Truman et Cooper parcourant le commissariat, sans cesse arrêtés par des personnages venant annoncer des nouvelles – Lucy, James, Leland…

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Le suspense remonte dans les dernières scènes de l’épisode, avec de nouvelles actions dramatiques. Leland se rend à l’hôpital où il commet un geste fatal, de vengeance envers Jacques Renaud. Bobby se fait piéger par Leo, qui est prêt à le tuer à coup de hache, quand une balle de revolver abat Leo depuis l’extérieur… Leo meurt les larmes aux yeux, presque attachant pour la première fois de la série, agonisant, hagard, devant « Invitation à l’amour ». Enfin, le feu est mis à la scierie. Ce « feu », dont on entendait tant parler dans la bouche de différents personnages jusqu’alors (que ce soit le feu pour brûler la scierie, ou le « feu » qui brûlait Laura de l’intérieur, le « feu marche avec moi » retrouvé en lettres rouges près du crime…). Il risque de brûler Catherine, mais aussi Shelly Johnson que Leo a attaché dans la scierie… et peut-être aussi Pete. Dans un moment particulièrement émouvant, Pete déclare « C’est encore ma femme ! » avant de se jeter vers les flammes pour la sauver. Si jusqu’alors, les épisodes de la saison 1 se déroulaient sur 24 heures, ce dernier épisode est le seul à se déroule sur une seule nuit.  Cela donne un terrible sentiment, d’une nuit interminable, où le temps s’arrête, et où les événements dégénèrent horriblement. Chaque personnage se retrouve dans une situation dramatique, laissant le spectateur happé et dans l’attente de la saison 2. L’autre idée malicieuse était de glisser dans chaque épisode qui précédait une référence à « la nuit » où la scierie brûlerait (« dans trois jours », puis dans deux, puis dans un seul…). Ce petit détail génial donne au dernier épisode une tension dramatique décuplée. Enfin, les deux dernières scènes de l’épisode se tournent cruellement vers Audrey et Cooper. Audrey, coincée au One Eyed Jack dans son nouveau rôle de prostituée, découvre que le propriétaire du lieu n’est autre que… son père. Elle le voit dans le reflet du miroir, annonçant fièrement « Ferme les yeux… Voici ce dont les rêves sont faits… » Oui, les rêves, ou plutôt les cauchemars, sont souvent faits d’inceste à Twin Peaks. Nous laissons donc Audrey dans cette affreuse situation. Quant à Cooper, il retourne à sa chambre d’hôtel, déclarant à Diane qu’il va enfin se reposer après une « très longue nuit ». C’était sans compter les coups frappés à sa porte… Un épisode, donc, absolument culte de Twin Peaks, certainement le plus musclé en terme d’action dans toute la série, et concluant la saison 1 (déjà magnifique de bout en bout) sur une note très haute.

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Nicolas Lincy, 2017

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28 mai 2016

Elle

Réalisé par Paul Verhoeven

2016 - 2h10 - Film franco-allemand - Drame psychologique, thriller

Avec : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Charles Berling, Virginie Efira, Anne Consigny, Judith Magre, Vimala Pons, Jonas Bloquet...

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(Spoilers) 

La chair et le sang. C’était le titre d’un film de 1985 signé Paul Verhoeven. Ce titre renvoie à toute une veine du cinéma, de cinéastes pour lesquels, sous les apparences sociales, l’Homme reste un animal, mené par ses pulsions, et qui aiment à filmer le surgissement de ces pulsions dans le quotidien. Un cinéma dit « naturaliste » selon Gilles Deleuze dans ses écrits sur le cinéma, et repris par Jean-Luc Lacuve, auteur du Ciné-club de Caen. Pour définir ce naturalisme, et non réalisme, Delzue et Lacuve citent Zola. Dans ses œuvres, au terme d’une précise et acide description d’un milieu social, il épuise ce milieu par la haine, le ressentiment, la folie, jusqu’à sombrer dans le monde du rêve et de la mort. Ainsi, l’amour pur de Silvère et Miette dans La fortune des Rougon se conclue par une étreinte nécrophile sur un champ de bataille. Ou, comme dans Le Vent film de Victor Sjoström de 1928, qui liait désir interdit et violente tempête.

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Le Vent, Victor Sjoström, 1928 

C’est cet épuisement qui est à l’œuvre dans Elle. Dans la salle où j’ai visionné le film, les spectateurs semblaient pris d’une folie communicative, jusqu’à rire nerveusement aux pires horreurs incestueuses. C’en est trop, cela va trop loin ! Alors on baisse sa garde, on cède aux folies des personnages, et l’on a même l’impression de sortir du film englué de cette bestialité, et nous-même épuisés. Le nouveau film de Paul Verhoeven navigue toujours entre l’horreur et les rires, que ce soit par la description sociale (mémorable scène de repas de Noël, atroce et hilarante), ou les scènes de suspense (flash-back du viol conclu par une réprimande à son chat, etc.).

Des mensonges en société, des apparences polies, Verhoeven épuise ses personnages jusqu’à l’éclatement d’une vérité, une vérité bestiale. Le spectateur est lui-même épuisé, pris physiquement par le film, qui alterne images de sperme, de sang, de blessures aux jambes, au crâne, aux yeux. Alors même que l’on pense s’approcher de la conclusion, avec la révélation du violeur, le film continue, encore et encore. L’intelligence du scénario, écrit par David Birke et basé du roman Oh… de Philippe Djian, est à souligner. Les dialogues, ciselés, jouent en permanence du double sens. Magnifique scène, portée par ses deux interprètes Huppert et Lafitte, à propos d’une chaudière : il dit « elle est en bas » mais, sans la liaison, on croit entendre « allez en bas ». Elle rétorque, au bout d’un silence « J’imagine… ». Il conclut : « vous voulez que je vous la montre ? ».

Tout du long, le scénario joue subtilement aux fausses pistes avec le spectateur. Le film commence comme une quête classique, un whodunit à la Agatha Christie – en plus sulfureux, certes, mais dont le but est simple : retrouver le violeur de Michèle. Pourtant, Michèle ne réagit pas comme Madame-tout-le-monde. Elle ne souhaite pas appeler la police, ni même un détective, ou un ami. Elle souhaite retrouver son violeur, mais presque par amusement, par curiosité. Dès lors, l’intérêt n’est plus tant de découvrir le violeur, mais de comprendre qui est Michèle. Nous découvrons progressivement les indices d’un passé, obsédant pour elle : un père fou, qui a « mal pris » les critiques de son voisinage et a décidé de tuer tout le quartier, avant de mettre feu à sa maison en présence de sa fille, Michèle. D’autres mystères se cachent, au creux de chaque relation : une amie fidèle, trop fidèle, peut-être amante. Peut-être la vraie mère de son fils. Et dont le mari est l’amant de Michèle. Son ex-mari, à elle, est séduit par une nouvelle compagne bien plus jeune qu’elle : en veut-elle à sa célébrité ? La bru de Michèle, quant à elle, porte un enfant d’un autre homme. Quant à sa mère, elle vit avec un gigolo trente ou quarante ans plus jeune qu’elle. Michèle vit baignée dans l’immoralité, et son passé s’apparente à tragédie grecque.

C’est probablement la raison pour laquelle l’identité du violeur est révélée en plein milieu du film. Car ce viol n’est qu’une horreur parmi d’autres : ces horreurs ont commencées il y a fort longtemps, par une tuerie, et elles continueront, jusqu’à l’explosion. En chemin, Michèle épuisera toutes les relations perverses imaginables, dominante ou dominée, tantôt Maître ou Esclave avec ses amants. Hantée par la figure de son père, elle semble reproduire tour à tour son comportement de bourreau, ou bien reprendre la place de victime. D’ailleurs, tout le monde s’y perd, des médias, du gigolo, à sa meilleure amie Anna : était-elle victime ou complice des agissements de son père ?

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Au terme de ces multiples relations perverses, Michèle en est lassée, et peut-être, lavée (c’est pourquoi elle est filmée, tour à tour dans le film, dans son bain et dans sa douche ?). Finalement, après avoir tué père et mère, et violeur, écarté l’amour d’un très jeune employé, il lui reste un amour véritable, une amitié féminine tendre, simple, avec Anna. Les deux femmes s’éloignent du cimetière, et Anna propose de vivre chez Michèle. C’est en quittant les morts, et le poids de leur héritage malsain, que Michèle pourra vivre libérée des comportements pervers dont elle a héritée. Ce retour à la raison, Michèle l’opère d’ailleurs vers le milieu du film, justement après un baiser échangé avec Anna : dès la scène suivante, elle rompt avec son amant, et décide qu’elle « en a assez des mensonges ». Les scènes finales marquent par cet espace de lumière, de pureté, retrouvée. La scène finale, bien sûr, avec la fleuraison de la tombe du père, et les retrouvailles avec l’amie de toujours, réconciliée. Mais également une scène précédente, dans laquelle Rebecca, la voisine ultra-catholique, semble devenir un ange qui bénit Michèle, qui comprend et pardonne ses perversions. Michèle retrouve alors son fils et sa bru, apaisés. Pourtant, cette fin lumineuse reste un trompe-l’œil : les schémas de la perversion et de la dangerosité des parents sont reproduits, et le bébé manque de peu d’être oublié dans la voiture…

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Feu d’artifice de pulsions sexuelles et morbides, Elle est à célébrer également pour son casting. Isabelle Huppert est sidérante dans chaque plan, incroyable de précision, de justesse. Comme le dit Verhoeven lui-même, qui semble être tombé amoureux de son actrice : jamais il n’a dirigé une telle actrice auparavant, dit-il, surpris du sens qu’elle découvrait par son jeu dans le film, que ni lui ni le scénariste n’avaient perçu. Tous les personnages qui entourent « Elle » sont portés par d’excellentes interprétations. Citons-en trois marquantes : Anne Consigny, qui semble devenir, par son étrangeté naturelle, le double et la complice de Michèle ; Jonas Bloquet, d’une incroyable justesse en « grand benêt », bredouillant « baby blues ! » pour excuser sa compagne ou un maladroit « ça y est… ça y est » à la naissance de son fils ; Virgie Efira, excellente surprise du casting, avec un personnage de catholique pas si naïve qu’il n’y paraît campée avec simplicité et émotion. Charles Berling, Laurent Lafitte, Christian Berkel, Alice Isaaz, Vimala Pons, Judith Magre complètent cet excellent tableau. Sans eux, le film ne tiendrait pas tout à fait, car il est également un succulent jeu de massacre et portrait au vitriol d’une famille au sens large, d’un groupe.

La mise en scène de Verhoeven est élégante, la photographie est sombre, la caméra discrète et mobile. De nombreux plans à l’épaule viennent saisir sur le vif les déplacements, donnant un sentiment de réalité à cette farce tragique hors-norme. Verhoeven et son chef opérateur ont d’ailleurs filmé chaque séquence à deux caméras, posées côte-à-côte avec différentes focales, procédé expérimenté dans son précédent film Tricked et permettant une plus grande liberté au montage. Bien sûr, on pense à Hitchcock, avec ces ciseaux brandis par Michèle pour se défendre, ou les violons dramatiques sur le premier flash-back du viol. Mais le cinéma de Verhoeven est bien plus organique, opposant raison et folie, apparences bourgeoises et perversions sexuelles ou meurtrières. La chair et le sang, en somme. Il révèle ces pulsions à travers un jeu de fausses-pistes et de faux-semblants, où, comme dans un roman policier classique, tout le monde pourrait être le coupable. Et c’est, en quelque sorte, le cas. Nous sommes tous névrosés. Au point de sortir du film plus animal qu’on y est entré.

Nicolas Lincy, 28/05/2016

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20 mars 2016

The Assassin

Réalisé par Hou Hsiao-Hsien

2016 - 1h45 - Film taïwanais, hongkongais et chinois - Film d'aventures, Film de Sabre, Drame

Avec : Shu Qi, Chang Chen, Yun Zhou, Sheu Fang-yi...

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The Assassin, le nouveau film de Hou Hsiao-Hsien, primé à Cannes du Prix de la Mise en scène en 2015, donne à voir le passé au présent. La longueur des plans installe la sensation de l'instant. Hou Hsiao-Hsien va même jusqu'à dilater l'instant précis, le moment du choix, ou celui de la lame qui tranche, par un soudain ralenti extrême. Le mouvement est alors figé comme une photographie, symbole de l'instant arrêté et gardé en mémoire. Dans ce présent qui est notre passé, dans ce passé qui est leur présent, les personnages sont eux-mêmes omnubilés par le passé. L'abandon de Yin-niang ("The Assassin"), confiée à la Princesse Nonne il y a des années pour ériger le frère bâtard Tian Ji'an, est aujourd'hui synonyme de vengeance et de mort pour son cousin gouverneur et sa concubine, la combattante masquée Tian Yuan.  

Pour rendre compte de l'importance du passé sur nos vies présentes, Hou Hsiao-Hsien brouille les cartes. Il créé, par l'atmosphère de sa mise en scène, une forme d'amnésie chez le spectateur. Le film peut être vu plusieurs fois, afin d'en comprendre les lignes du récit. Les indices de l'histoire sont donnés par les premières séquences, prélude en noir et blanc, mais aussi dans les dialogues. Il est important d'écouter les récits du passé pour comprendre le présent. Pas un seul réel "flash-back" explicatif, et pourtant les personnages semblent plongés en permanence dans leur passé. Seule image mentale, celle de la musicienne, avec le passage du 4/3 au 16/9.

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Dans cette volonté de jouer avec le temps, Hou Hsiao-Hsien créé une oeuvre d'une grande splendeur esthétique, comme l'avait fait Stanley Kubrick et ses peintures mouvantes qu'était Barry Lyndon. Le choix des couleurs, celles très vives des costumes, et celles, dorées, des teintures, évoque la peinture chinoise impériale de cette époque, tel Les divertissements nocturnes de Han Xizai, de Gu Hongzhong. Les mouvements de caméra alternent la lenteur des travellings, presque invisibles, ou les plans fixes saisissant un récit, avec le surgissement de l'action, d'une scène de combat filmée façon "Wu Xia Pian" (genre du film de sabre). Les apparitions de "the assassin" en font un spectre du passé, et ses déplacements dans les airs, un être surnaturel. Tel un ancien remord qui prend corps. Les paysages de l'époque prennent également vie, encore une fois dans la tradition des peintures de la Chine Impériale, venant saisir le détail d'une fleur ou d'un buisson, ou la majesté d'une montagne. L'apparition du titre, peint, sur la première image en couleurs du film, rapproche elle aussi le film d'une peinture. Une peinture ancestrale, surgie du passé, à laquelle on aurait redonnée vie, et donc le mouvement.

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Les divertissements nocturnes de Han Xizai

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Voyageurs parmi les torrents et les montagnes

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Fleurs de magnolias et de cerisier ornemental 

Nicolas Lincy, le 20/03/2016

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18 mars 2016

The Revenant

Réalisé par Alejandro Gonzáles Iñárritu

2016 - 2h30 - Film américain - Film d'aventure, Western et Drame

Avec : Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter...

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Pour Alejandro Gonzalez Inarritu, un bon film semble être celui où le spectateur pris en otage perçoit à chaque instant la performance technique et visuelle, et la performance des comédiens. Si la forme raconte le contraire du fond, qu'importe. Birdman était une grosse machine tournant à vide, croûlant sous les effets, effets d'une caméra en "plan-séquence" numérisé, et effets d'acteurs cherchant l'Oscar à bonne dose de crises psychologiques hurlantes.  La virtuosité d'un plan-séquence, celle d'Orson Welles en intro de La Soif du Maldes plans-séquences de Brian De Palma, ou celui de La Corde d'Alfred Hitchcock, n'est pas forcément synonyme de cinéma racoleur : elle peut venir jouer avec l'immersion du spectateur pour d'excellentes raisons. Lui rappeler qu'il est au spectacle, s'éloigner du personnage pour faire tomber son masque, faire ressentir l'écoulement du temps, ou intégrer le spectateur parmi les protagonistes comme un témoin invisible... Mais quand la virtuosité est systématique, elle semble n'être là que pour cacher un manque d'idées, pour "décorer" son scénario. 

The Revenant nous livre cependant de nombreuses beautés, et n'est pas tout à fait le même rouleau-compresseur qu'était Birdman. Le cinemascope allié au grand angle donne à voir une période historique d'une manière inédite, à rendre le passé présent. D'ailleurs, on sent que Inarritu et son équipe artistique ont potassé le cinéma de Tarkovski, et l'ont redigéré. Le film donne à sentir les éléments et le temps qui passe. Malheureusement, ces quelques beautés sont gâchées par l'absence totale de finesse de la mise en scène, optant sans cesse pour le "toujours plus".

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Le cinéaste nous bombarde de plans complexes, vidés de leur sens à force d'emploi à répétition. L'exemple le plus criant est la mort du fils de Glass : séquence importante, délicate, elle se conclue par un travelling avant jusqu'à l'extrême gros plan du père, dont le souffle vient créer de la buée sur la paroie vitrée de l'objectif de la caméra. Effet presque agressif, qui nous rappelle la présence de la caméra, comme pour détruire notre immersion à cet instant : quel sens apporte cet effet ? Un gadget, d'une grande vulgarité par sa totale gratuité, après la vision d'un cadavre d'enfant. Sans cesse, Inarritu vient nous rappeler son génie technique. Regard-caméra qui conclut le film, visions oniriques maladroites (toutes copiées sur Tarkovski, à la sauce "accessible" hollywoodienne). La première grande séquence de l'attaque des Indiens est du même ordre : du surgissement de la violence, réussit, effroyable, on passe à un ballet technique, qui donne envie d'applaudir l'équipe des effets spéciaux et des steadicamers, mais qui réduit la mort et la guerre à des "effets trop stylés".

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Pourtant, Inarritu a choisi une histoire simple. Une vengeance, un désir de survie, l'homme redevenu animal... Parfois, ces effets surjoués ont du sens par rapport au récit : notamment, les effets de giclée de neige et de sang sur la caméra (bis donc), lors du combat final des deux ennemis. Quelques moments d'appaisement, comme l'échange entre Glass et l'Indien qui lui vient en aide, sont réussis. Autre aspect interessant, la bestialisation du jeu de DiCaprio, boule de nerfs coincée dans un corps en charpie. 

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Quand la mise en scène propose l'immersion, elle est donc réussie. Elle apporte alors une belle modernité au récit. Quand elle surgit à notre visage, imposée par le cinéaste, dans une volonté de démonstration, elle est vaine et irritante. Et c'est globalement ce sentiment de lourdeur que nous impose la mise en scène tape-à-l'oeil d'Innaritu. Une mise en scène qui vient presque à contrario de son récit. La scène de l'ours résumé à elle seule ce problème : théâtrale, grotesque tant dans ses effets de caméra que dans ses effets numériques, ce "viol" ne semble être là que pour choquer, marquer l'esprit du spectateur. L'aboutissement du duel final, avec l'arrivée des Indiens pour achever l'ennemi Fitzgerald, et la voix-off de Glass "Il faut laisser la vengeance à Dieu", est également extrêmement indigeste. Tout est surligné. De même pour la dernière apparition mentale de la femme de Glass, effet d'image-souvenir répétée jusqu'à l'overdose, suivi d'un regard caméra, dernier "effet pour l'effet".

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Un film que j'aurais aimé aimer, donc. Que j'ai aimé, par instants. Le récit en est fort. La technique est belle. Mais la lourdeur du style est pesante. S'il n'avait cherché la prouesse à chaque plan, Inarritu aurait probablement livré une oeuvre assez fascinante. Au lieu de cela, un film pompeux, et pompier.

Nicolas Lincy, le 18/03/2016

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24 février 2016

X-Files - Saison 10 - Episode 6 : My Struggle II

6. MY STRUGGLE II

Scénario et réalisation : Chris Carter

2016 - Américain - Fantastique, thriller, action

Avec : David Duchovny, Gillian Anderson, Lauren Ambrose, Robbie Amell... 

Résumé :

La panique se répand alors qu’une épidémie semble toucher la planète. Mulder a disparu, et Scully cherche un rémède, à l’aide l’agent Einstein. La solution pourrait se trouver dans les enlèvements extraterrestres dont Scully a été l’une des victimes. Mulder, de son côté, confronte l’homme à l’origine de la grande extinction.

Critique :

Le dernier épisode de la mini-saison 10 d’X-Files commence bien, et se conclue bien. Entre les deux, c’est un naufrage.

L’épisode commence bien, car il reprend en écho l’introduction de My Struggle I, une voix-off rétrospective sur des photos des saisons passées que l’on brûle. Mais c’est cette fois Scully que l’on entend. Scully qui conclue, ça donne des frissons, car c’est elle qui ouvrait la série en 1992, dans l’épisode pilote où elle était convoquée par son supérieur afin d’aller surveiller les travaux d’un certain Fox Mulder. C’est elle, aussi, qui concluait en voix-off les épisodes des premières saisons, en tapant son rapport sur son ordinateur. 

Passé ce bel effet, Chris Carter ouvre le bal des idées idiotes, et elles sont nombreuses dans l’épisode. Là, c’est un morphing du plus mauvais goût de Dana Scully en Alien… Musique du générique. Rires.

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Tout au long de l’épisode, Chris Carter va s’évertuer à gâcher de belles idées, par une écriture et une mise en scène calamiteuse. L’idée principale de l’épisode est forte : montrer pour la première fois la grande extinction dont parlaient tant Mulder et Scully dans les saisons passées. En livrant la conspiration à la face du monde, Chris Carter décide de tuer la quête des personnages, sans cesse en manque de preuves dans le passé. Conclure par une véritable apocalypse, enclenchée en 2012, et provoquée par l’alliance d’Hommes puissants et de forces extraterrestres, est une magnifique idée. Chris Carter aurait dû avoir la modestie de s’entourer de ses meilleurs scénaristes, et d’un meilleur réalisateur, pour concrétiser cette belle idée. 

Car en 40 minutes, nul ne peut croire aux multiples rebondissements, jetés à la figure du spectateur. Les dialogues, grotesques, sont difficilement digérés par les comédiens, qui ont l’air de potiches. Les invraisemblances s’enchaînent, entre Scully qui sauve le monde en créant un vaccin avec la jeune agent Einstein, et l’agent Miller qui retrouve Mulder à l’aide d’une application « où est mon téléphone » sur le bureau de celui-ci. Quant à la fin du monde, elle ne semble plus être l’œuvre que de L’Homme à la Cigarette, définitivement devenu Méphistophélès – encore une effet grotesque, quand il retire son visage. Quid de l’ambiance de complot gouvernemental obtenu dans les meilleurs moments d’X-Files ? Quid de Walter Skinner, fantôme palot de ce retour en 2016 ? Chris Carter a transformé tous ses personnages en caricatures, à l’aide de dialogues de nanars (« l’arme ultime… l’abilité de dépeupler la planète ! »). En remplacement de Skinner, le présentateur du web Tad O’Malley, personnage totalement lisse et sans intérêt, ne cesse d’intervenir dans l’épisode. La séquence dans laquelle les pixels de sa vidéo grésillent (fin du monde qui fait grésiller les vidéos youtube donc), tandis qu’il apprend en direct d'un texto de Scully qu’il y a un « espoir », un « vaccin », est encore une fois comique.

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Le retour de Monica Reyes, la co-équipière de Scully dans les saison 8 et 9, est une autre bévue. Personnage d’une grande sensibilité, très bien interprétée par Annabeth Gish dans le passé, elle s’est retrouvée esclave de L’Homme à la Cigarette. Sous un parapluie, elle débite ses explications à Scully, avant de se faire traiter de lâche par celle-ci. Mais comme elle est gentille, elle lui explique qu’on peut encore sauver le monde. Bravo à Robert Patrick d’avoir flairé le navet, et d’avoir refusé un come-back dans son personnage de John Doggett.

L’épisode est jalonné d'effets de pirouettes, accompagnées d'une musique indigne de Mark Snow, qui se coupent sur un noir, pour la coupure pub. Bravo pour la modernité. Bâclant cette apocalypse en 40 minutes, Chris Carter prend pourtant le luxe de monter 1mn10 d'une scène de kung-fu entre Mulder et un « messager » de l’Homme à la Cigarette. Scène interminable, gratuite, filmée comme l’aurait fait Luc Besson : tremblements numérique exagérés (effet sportif, filmé à 50 i/s), puis soudain ralenti, quelques gros plans sur David Duchovny avant de repasser à sa doublure, et encore une musique totalement cliché sur le tout… Quel intérêt ? Où sont passé l’effroi, l’étrangeté, et la beauté visuelle d’X-Files ?

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Mais l’épisode trouve dans sa conclusion une belle idée, comme en introduction. On sauve les meubles. Un gigantesque vaisseau spatial apparaît au-dessus de Washington, semblant venir chercher Dana Scully en pleine tentative de sauvetage de Mulder. En somme, un bon début, une bonne fin, et une idée globale très bonne – une grande extinction par modification génétique, qui se recoupe plutôt bien avec les abductions par soucoupes volantes dans les saisons passées. Mais Chris Carter, tel George Lucas, détruit ses bonnes idées à coup de mauvais goût. La saison 10 aura été une pyramide, commençant très moyennement par l’épisode d’introduction de Carter, retrouvant la qualité d’antan grâce à James Wong (Founder’s mutation), Glen Morgan (Home Again), et un pic avec Darin Morgan (Mulder & Scully meet the were-monster), avant de retomber dans la médiocrité des deux derniers épisodes de Chris Carter, Babylon et My Struggle II.

Note : 5/10

Nicolas Lincy, le 24/02/2016

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22 février 2016

X-Files - Saison 10 - Episode 5 : Babylon

Scénario et réalisation : Chris Carter

2016 - Américain - Fantastique, policier

Avec : David Duchovny, Gillian Anderson, Lauren Ambrose, Robbie Amell...

Résumé :

Au Texas, deux hommes se font exploser dans une galerie d'art. L'un survit. Il se trouve dans le coma. Mulder et Scully sont contactés par les agents Miller et Einstein pour enquêter sur ce cas. Ils pensent qu'on peut encore communiquer avec le survivant. Ils se rendent au Texas pour tenter une expérience sur l'esprit du terroriste.

Critique :

A ce stade de la saison 10 d’X-Files, c’est-à-dire à l’avant-dernier épisode, un regard sur ces 5 épisodes nous permet de saisir l’idée de Chris Carter : réaliser un pot-pourri d’X-Files en 6 épisodes. Ou comment rendre en 2015 ce qu’était X-Files dans les années 90. Et malheureusement, Chris Carter a décidé de ramener aussi ce qu’était X-Files dans le pire des cas. En effet, Babylon rejoint le rang des épisodes tels que First Person Shooter, Improbable, Fight Club… ces épisodes qui se voulaient comique sans y parvenir, et justement bien souvent écrits et/ou réalisés par Chris Carter, le George Lucas de la série télévisée (au concept génial, voué à le gâcher par sa main, ou à le céder à d'autres scénaristes et réalisateurs pour un meilleur résultat). 

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Certes, quelques scènes fonctionnent dans Babylon. Il y a notamment le trip hallucinatoire de Mulder sous champignons, avec des caméos délirantes de Skinner, des Lone Gunmen, et de l’Homme à la cigarette. Parfois lourdingue, cette séquence a le mérite de virer soudainement à l'inquiétante étrangeté, se concluant sur un étrange radeau au bout duquel une piéta tient dans ses bras le terroriste au centre de l'enquête... Au-delà de ces quelques trouvailles, toutes les tentatives d’humour de l'épisode échouent lamentablement. Notamment celle du nouveau duo, deux jeunes enquêteurs du FBI copié-collé de Mulder et Scully à 20 ans, interprétés par Lauren Ambrose et Robbie Amell. Elle est rousse et sceptique, il est beau gosse et obsédé par l'ésotérisme. Le gag ne va pas plus loin. Tout au long de l’épisode, l’humour est forcé, sans saveur, indigne d’X-Files

Au comique raté s’adosse un scénario politique et philosophique, d’une lourdeur typique de Chris Carter. On reconnaît sa plume dans des dialogues indigestes de bon-sentiment et de ton moralisateur. Dans un mélange d’audace et de mauvais goût total, l’épisode nous raconte comment Mulder et Scully, suivis de leurs clones rajeunis, vont contacter par-delà son coma un terroriste islamiste pour éviter un futur attentat. Futur attentat déjoué donc, grâce aux champignons hallucinogènes consommés par Mulder… était-ce bien utile de produire un tel épisode quand on n’a que 6 coups d’essai pour ressusciter une série culte ?

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Le tout alterne scènes burlesques et scènes extrêmement dramatiques (l’épisode débutant sur un attentat, avec explosion, et victimes en flammes). Probablement écrit sous l’effet d’un champignon hallucinogène consommé par Chris Carter, le résultat aurait pu être audacieux et expérimental, mais il s’avère être simplement un réel navet. Surtout quand il se voit mis en scène par des effets d’une laideur absolue, et un usage aberrant de musiques préexistantes d’une niaiserie absolue – Ho Hey des Lumineers, au passage également utilisée pour les publicités Nescafé… Une grosse tâche sur ce retour d’X-Files, qui aurait pu passer inaperçue dans les années 90 quand une saison rimait avec 25 épisodes. 

Note : 4/10

Nicolas Lincy, le 21/02/2016

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